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Introduction au roman Lucía Jerez (XII)
Par Maria Poumier Traduit par
Martí se sentait l’héritier d’Hugo, du dernier Hugo, le patriarche qui aspire à joindre ses enfants morts dans Mes fils...
Illustration par : Robin Sánchez Pau

Lucia Jerez fut pour Martí un exercice salutaire. À nouveau, pour nous, il ouvre des chemins anciens, apparemment abandonnés, mais qui s’avéreront vivants ; Fina García Marruz voudrait qu’on en tire un ballet, et tous les éléments d’une chorégraphie romantique y sont offerts : simplicité de la structure dramatique, orchestration, mélodie et reprises, décors riches et précis, grands rôles et costumes somptueux, solos, duos et chœurs, intensité. D’autres ont remarqué aussi une dynamique de scenario : plans d’ensemble, plans rapprochés, contrechamps, temps contrastés, chocs visuels et sonores sont déjà rythmés pour une adaptation au cinéma. Les premiers critiques s’étaient laissé gagner par les refinances de Martí lui-même sur son texte, tels Enrique Anderson Imbert (7). Mais leur impact s’estompe et tout le monde hispanique s’émerveille maintenant de ce joyau (8) ; c’est en 1911 que l’ami et exécuteur testamentaire de Martí, Gonzalo de Quesada y Aróstegui, publia la version corrigée par l’auteur, assortie du projet de préface et des explications dont nous disposons sur les circonstances de la rédaction (9) ; c’est cette édition que Mauricio Núñez a scrupuleusement reprise et judicieusement commentée dans le présent volume (10). À notre tour, nous en respectons la ponctuation et l’orthographe, car ce sont celles de Martí lui-même.  Grâce au travail de divulgation de Centro de Estudios Martianos de La Havane, l’admiration pour le fondateur toujours inattendu de la nation cubain ne cesse de croitre. Du vivant de Martí, l’un des fondateurs de la nation argentine, Sarmiento, avait reconnu sa stature en des termes pleins de justesse : « En espagnol, il n’y a rien qui ressemble aux mugissements de Martí et après Victor Hugo, la France n’offre rien qui ait cette résonance de métal. » Et il recommandait à son ami Paul Groussac de le traduire vite en français. Martí se sentait l’héritier d’Hugo, du dernier Hugo, le patriarche qui aspire à joindre ses enfants morts dans Mes fils (le texte que Martí traduisit dès 1875), et l’aïeul léger et délicat de L’Art d’être grand-père. Il est très précisément, par l’ensemble de son cheminement de précurseur, le génie qui a manqué à l’Europe du XXe siècle, et Lucia Jerez est l’une de ses révélations adorables, un instantané d’une virtuosité éblouissante.

 

Notes:

7. « La prosa poética de José Martí », in Memoria del congreso de escritores martianos, La Habana, 1953.

8. Deux éditons espagnoles (Gredos, 1969; Cátedra, 1994) et une vénézuélienne (Ayacucho, 1978) le prouvent. La dernière en date, celle de Carlos Javier Morales, offrait déjà en note quelques éclaircissements  que nous avons intégrés ici, comme dans l’édition cubaine de 2000. Voir note 10 ci-dessous.

9. In Obras de Martí, vol. X, Berlin, 1911.

10. L’édition critique en espagnol, préparée par Mauricio Núñez, est parue à La Havane en 2000, aux éditions du Centro de Estudios Martianos, et à Ciudad de Guatemala, aux éditions Letra Negra, en 2001.