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Introduction au roman Lucía Jerez (XI)
Par José Martí Traduit par
Le lecteur, comme face à tout texte de Martí, peut avoir un moment de recul devant l’effort qu’on lui demande pour suivre dans son arborescence la période échevelée caractéristique de son écriture.
Illustration par : artistes cubains

Le problème de traduction

Le lecteur, comme face à tout texte de Martí, peut avoir un moment de recul devant l’effort qu’on lui demande pour suivre dans son arborescence la période échevelée caractéristique de son écriture. Cette façon de bâtir  sa phrase avec une puissante réserve de souffle nait du prétoire ; Martí fut un orateur terriblement convaincant, et sa prose requiert souvent le secours du geste et de l’intonation pour entrainer l’adhésion, à notre époque de produits allégés voire appauvris et standardisés. Mais on ne saurait la réduire à la rhétorique. Infailliblement, Martí met en pratique sa maxime : « Celui qui ajuste au pensée à sa forme, comme la lame de l’épée au fourreau, celui-là a du style. » Unamuno le premier avait fait remarquer que toute son écriture semble sourdre d’un âge antérieur au divorce entre la prose et la poésie, tant l’image envahit l’horizon, pleine de son énigme prose, et tant Martí nous impose un rythme inédit et implacable, mème dans les textes simplement narratifs. Mieux encore : la richesse des sous-entendus fait dire à Cintio Vitier (1) qu’on a affaire, comme chez Mallarmé, à une écriture oraculaire, qui ne se borne pas dire et à occulter en mème temps, mais qui « fait signe », y compris par ses blancs, qui met en mouvement une part de nous mème que nous ne connaissons pas. Ici un trait complémentaire ressort, la vitesse ; le Mexicain Alfonso Reyes qualifiait globalement le style de Martí en termes de « rafales, ondes courtes, ultracourts, qui sont les plus rigides et les plus pénétrantes ; de là ce style de mitrailleuse », disait-il. Cela s’applique particulièrement à Lucia Jerez ; l’écriture des trois chapitres est visiblement improvisée au fil mème de l’énonciation, et le troisième surtout semble une transcription de récit oral, fait peut être pour des lectures à voix haute en famille, pour envoûter des lecteurs aptes à retrouver la docilité nécessaire à l’écoute d’un conteur : cette oralité explique l’armature du récit sur une structure lexical élémentaire, que l’on aimerait qualifier d’osseuse, par sa sobre aridité ; la traduction a cherché à adoucir ce qui, quelque peu indigeste au premier abord, résulte au fond d’une rigueur extrême, tout en laissant transparaitre ce que le dépouillement général a d’annonciateur des innovations stylistiques modernes, en particulière dans les écritures féminines. Mauricio Núñez, qui a pu confronter le texte tel qu’il a été publié par Gonzalo de Quesada avec celui qui était paru en feuilleton, confirme que Martí n’a pas souhaité retoucher la ponctuation, ni enrichir les tournures verbales qui donnent l’impulsion au récit, ni varier les articulations syntactiques. Ainsi donc tous les aspects de la rédaction ressortissent à une volonté délibérée de nous plier à une grammaire très personnelle ; lorsque Martí lui-même traduisit Hugo, il disait que celui-ci n’écrivait pas en français, mais en Victor Hugo ;  qu’il n’avait pas cherché  à le traduire en autre chose, mais à le « trans-penser » L’admiration pour la densité de la pensée de Martí, si exactement coulée dans une langue qui ne sacrifie jamais un cliché, nous porterait volontiers à le traiter avec cette mème révérence. Mais une soumission complète à son écriture aboutirait à l’illisible, l’élan qui le porte, et qui vient du plus profond de la langue espagnole, serait occulté par mille petites aspérités rebutantes ;  nous invitons donc le lecteur á une véritable lecture bilingue, chaque langue éclairait l’autre. Pour percevoir encore d’autres résonances, nous l’invitons dans les notes á se reporter aux deux corpus les plus scrupuleusement établis á ce jour : Obras Completas. La Habana, Ediciones de Ciencias Sociales, 1991 (abréviation utilisée: O.C.) et Poesía completa, edición crítica, La Habana, Letras Cubanas, 1993, (abréviation utilisée: P.C.)

Note.

1. “Prólogo”, in Martí, Obra literaria, Caracas, Ediciones Ayacucho, 1978.

 

Titre original

Amistad funesta

Premiere édition dans El Latino American, New York, 1885

Lucía Jerez

Édition critique de Mauricio Núñez Rodríguez

Centro de Estudios Martianos, La Habana, 2000

José Martí

Lucía Jerez

Roman traduit de l’espagnol (Cuba)

Par Maria Poumier

Édition Bilingue

Notes de Maria Poumier et Mauricio Núñez Rodríguez

Copyright 2003 By Éditons Patiño, Genève (Switzerland) pour l’introduction, la traduction française et les notes.