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Introduction au roman Lucía Jerez (X)
Par Maria Poumier Traduit par
Le roman comporte de nombreuses réflexions sur la peinture.
Illustration par : Carlos Enríquez

Lucia Jerez dans l’histoire littéraire (suite)

Le roman comporte de nombreuses réflexions sur  la peinture ; il était dans le gout du XIXe siècle finissant de rechercher les passerelles qui lient peinture et littérature ; les symbolistes, les préraphaélites, les « modernistes » latino-américains passaient volontiers d’un domaine à l’autre. L’Olympia de Manet, notre grand peintre hispanisé, partage avec Lucia un sens certain de la mise en scène théâtrale de l’empire du sexe, avec sa mise à nu du féminin glacé qui pétrifie, telle Méduse, ses admirateurs. On ne s’étonnera pas d’apprendre que Martí mettait Manet bien au-dessus des autres impressionnistes.

Pour le reste, le mystère de Lucia Jerez est peut-être à rattacher à des facteurs très anciens, qui débordent l’histoire de l’art et des lettres proprement dite. Au XXIe siècle, une dimension archaïque du texte ressortira dans doute : le paysage de virginité qu’il échafaude, avec des jeunes filles pures qui ne se connaissent aucun conflit avec l’entourage. La cité mème que dépeint Martí, avec ses cérémonies du dimanche matin, est virginale, protégée de la laideur. Notre société ne croit plus à la virginité, c’est pourquoi le miracle n’y a plus sa place. L’univers de Lucia jerez est limpide : dans la distance  Juan Jerez y remédie aux  injustices du sort et des puissants, dans la présence les femmes clarifient et atténuent les souffrances. Dans la dynamique d’une immense foi en l’épanouissement de la blancheur dans l’âme humaine, la récurrence de la fleur du magnolia  prend tout son sens. Comme aussi la lancinante récurrence des comparaisons, lâchement enchainées  par des sobres et innombrables « comme ». Croire en la virginité, c’est-à-dire en la réalisation physique de l’esprit, permet de mettre en branle l’analogie universelle, et donc la compréhension de toutes choses. La jeune fille a porté le génie de Goethe dont Martí se réclamait, et de Dostoïevski, qui a pour sa part développé l’analogie entre la patrie à bâtir et la jeune fille la plus pauvre, la mal traitée, la plus avilie.  En Espagne elle est  très forte dans les pages de plus d’un roman. C’est chez l’essayiste Angel Ganivet qu’on la trouve explicitement. En France on peut retrouver le fils de cette foi en un état particulier de l’humanité chez Barrès, chez Léon Bloy et chez Proust. Mais  Jeanne d’Arc a réalisé, avant même que la France ait consolidé sa langue, les espérances de l’humanité dans la jeune fille, si bien que les écrivains en ont écrasés, et même Péguy,  à la voix forte et populaire, reste en deçà du mythe. Martí a incontestablement vu la patrie qu’il voulait bâtir comme une jeune fille inconsciente de son destin, mais entièrement loyale à son être physique, recueillie sur elle-même et d’autant plus ouverte aux grands souffles divins, absolument féconde dans son apparente fermeture.   Ayant étudié à Madrid, il exprima son admiration pour les visages de Murillo ; on aurait pu croire qu’il serait plus sensible à des vierges plus exaltées, du Greco par exemple, ou plus concentrées, comme celles de Zurbarán ; mais il aimait le naturel, la perméabilité de celles de Murillo, moins idéales que celles de Raphaël, et il se  plaisait aussi à les voir en paix avec leurs atours et leur cour, comme des infantes de Velázquez, qui ont toujours des camélias dans les cheveux. En 1885, il éprouvait peut-être un besoin particulier de virginité, comme contre-poids à l’impact de New York, où il habitait. « Les vides de la vie yankee commencent à l’asphyxier », écrit Jorge Mañach ; « les États-Unis comptent-ils vraiment tous les éléments spirituels nécessaires pour servir de foyer sûr à la vérité, à la liberté, à la dignité humaines ? Leur prodigieuse énergie n’est-elle pas excessivement canalisée vers les fins matérielles les plus grossières ? » Dans les termes de Martí lui-même : « Quand viendront les jours de pauvreté, quelle opulence, sans celle de l’esprit, pourra aider ce peuple dans sa colossale infortune ? »

 

Titre original

Amistad funesta

Premiere éditon dans El Latino American, New York, 1885

Lucía Jerez

Édition critique de Mauricio Núñez Rodríguez

Centro de Estudios Martianos, La Habana, 2000

José Martí

Lucía Jerez

Roman traduit de l’espagnol (Cuba)

Par Maria Poumier

Édition Bilingue

Notes de Maria Poumier et Mauricio Núñez Rodríguez

Copyright 2003 By Éditons Patiño, Genève (Switzerland) pour l’introduction, la traduction française et les notes.