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Introduction au roman Lucía Jerez (VII)
Par Maria Poumier Traduit par
La première question qui vient à l’esprit est celle de la place de ce roman dans la tradition romanesque de l’Amérique latine.
Illustration par : artistes cubains

Lucia Jerez dans l’histoire littéraire

La première question qui vient à l’esprit est celle de la place de ce roman dans la tradition romanesque de l’Amérique latine. On a constaté que dans ces pays le genre s’est affirmé au long du XIXe siècle par une recherche sérieuse sur les problèmes de l’identité collective. Or en 1885, Martí dans son étrange roman semble par certains silences déclarer réglées les questions qu’avaient posées les romanciers cubains et hispano-américains antérieurs : la question de la structure de la famille, dans des contrées provinciales, régies selon des rapports féodaux, et celle de l’autorité légitime, là où les indigènes semblent écrasés par un univers hispanique mais aimanté par des capitales étrangères. Au fil du roman, sont mentionnés María, du Colombien Jorge Isaacs (1851), et Amalia, de l’Argentine José Mármol (1867). Ce sont deux romans importants, qui cataloguent et décryptent des sociétés complexes, et centrés, comme celui de Martí, sur des jeunes filles amoureuses. Il aurait pu mentionner aussi Cecilia Valdés, du Cubain Cirilo Villaverde (remanié et augmenté quarante ans durant jusqu’en 1882), comparable aux deux autres par son projet didactique et son intrigue sentimentale tragique.

Mais Martí n’a jamais reconnue la moindre dette envers ces romanciers, pourtant fondateurs tant par leur talent critique que par la flamme qui les animait : de fait, il a clos le cycle du réalisme critique, celui de la recherche du coté de la mécanique humaine d’explications pour le monde contemporaine, c type de roman typique du XIXe siècle, préludant à l’apparition de ce qu’on a appelé sciences humaine ou sociales, ayant l’ambition de parvenir à comprendre l’humain, une fois qu’on aurait bien examiné sa relation avec des contextes précis. En éliminant de Lucia Jerez le traitement problématique du contexte dans lequel évoluent les personnages, Martí a aboli le grincement qu’exploitaient les autres romanciers, depuis que la France, toujours ironique et analytique, avait montré le chemin. En fait, il refusait d’emprunter le regard acerbe qui est l’angle d’approche commun aux Français qui répandirent le credo réaliste. C’est un des aspects troublants de Lucia Jerez, émanant d’un journalisme impitoyable pour déchiffrer la modernité, et particulièrement celle du pays dans lequel il vivait et qu’il redoutait, les États-Unis ; la république hispano-américaine imprécise où se situe l’action parait en paix avec elle-même, et avec l’Espagne, cette métropole qui n’avait pas fini de rendre les armes à la fin du siècle, et avec les autres forces tyranniques qui pesaient sur tous : l’Eglise, les caudillos tendant à démembrer chaque république, l’anarchie menaçante sous l’arbitraire, et les pays étrangers profitant de ces tensions contradictoires  pour avancer leurs pions, industrialisation, essor commercial, dont bénéficiaient, encore en concurrence à l’époque, les États-Unis et l’Angleterre principalement.  Dans le pays de Lucia, le regard confiant et empreint d’éternité qui est celui des quatre jeunes filles s’impose à toute la société. Elles aimantent les jeunes hommes  et les institutions (la directrice de l’Institution de la Merci, véritable modèle de bonnes manières et référence pour le développement des élites, s’avère soumise à sa plus jolie pensionnaire), elles relèguent les parents et autres autorités dans une ombre où ils n’ont plus de poids. Il s’agit d’un pays où elles peuvent en quelque sorte faire la loi, la créer à l’image de leur pureté, lui donner l’harmonie, l’équilibre, et la réalisation automatique des lois naturelles.

Titre original

Amistad funesta

Premiere éditon dans El Latino American, New York, 1885

Lucía Jerez

Édition critique de Mauricio Núñez Rodríguez

Centro de Estudios Martianos, La Habana, 2000

José Martí

Lucía Jerez

Roman traduit de l’espagnol (Cuba)

Par Maria Poumier

Édition Bilingue

Notes de Maria Poumier et Mauricio Núñez Rodríguez

Copyright 2003 By Éditons Patiño, Genève (Switzerland) pour l’introduction, la traduction française et les notes.