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Introduction au roman Lucía Jerez (VI)
Par Maria Poumier Traduit par
C’est à plusieurs niveaux que l’on sent Martí se mettre en scène directement.
Illustration par : artistes cubains

Les chemins de la confession

C’est à plusieurs niveaux que l’on sent Martí  se mettre en scène directement. Tout d’abord, on le reconnait en Juan Jerez, dessiné comme un autoportrait. Par le projet de préface à l’édition de Lucía Jerez en volume, on sait qu’il aurait voulu pouvoir développer sa stature de « héro chevaleresque » en des aventures où il aurait affronté les incarnations du mal typiques de son époque. Reste que le jeune homme modèle, Juan Jerez, au sérieux imperturbable, souffre par avance  d’incompréhension, et suscite chez sa propre fiancée de noires idées.  Juan est décrit avec complaisance, et devient un reflet criant  de détresse de Martí lui-même, une proclamation de foi en lui-même jetée comme une bouteille à la mer de l’hostilité des médiocres. Ce portrait est gênant au premier abord : on peut y voir un aveuglement, un étalage démesuré de tendresse de l’auteur  pour lui-même ; ou bien, si l’on y reconnait une juste appréciation de sa stature morale exceptionnelle, celle-ci nous écrase. Comme c’est très justement dit au début du troisième chapitre, l’être humain ne supporte pas d’avoir été contraint à l’admiration, « c’est immuable : les hommes ne pardonnent jamais à ceux qu’ils se sont vus obligés d’admirer ».

Nous, lecteurs, prenons très inconsciemment part à la rancœur de Lucía, fiancée de Juan qui ne sera jamais à sa hauteur, et nous préférerions mille fois le rabaisser, ou le voir succomber à la tentation, plutôt que de subir sa splendeur  qui nous abaisse. Il y avait chez Martí une « vocation » pour la confession (4) ». Il est vrai que l’épanchement chez lui inspire tous ses vers, mais envahit en outre sa prose. Ici, l’autoportrait est multiplié par trois : après le jeune homme dans sa maturité, nous rencontrons le Martí adolescent et étudiant, dans le deuxième chapitre, sous les traits de Manuelillo ; puis le Martí condamné par l’échec de son mariage, exprimant sa souffrance dans une musique incomparable, sous les traits de Keleffy le pianiste. Cette insistance sur son malheur est bouleversante, comme l’est tout aveu impudique lorsqu’il est recherche d’une issue salvatrice. En laissant filer sa plume, Martí accède au dépassement de sa rigidité morale. Si nous parvenons à l’accompagner dans cette catharsis, à surmonter le recul que suscite à la première lecture  l’autoportrait de Juan Jerez-José Martí, nous atteindrons aussi la communion avec un personnage qui peut et devrait être l’idéal de chacun. Peut-être, d’ailleurs, doit-on aussi considérer que le quatrième jeune homme, Pedro Real (ce nom pourrait se traduire à la fois par Pierre Le Réel ou Le Royal), qui complet le tableau symétrique de celui des quatre jeunes filles, comporte une part d’autocritique de la part de l’auteur ;  Martí était réputé  galant homme et suscita bien des passions féminines, dont celle de la jeune fille guatémaltèque María Granados, « celle qui mourut d’amour », comme il le raconte dans ses Vers simples, et qui inspira certainement, sinon l’un des personnages précis du livre, au moins la tonalité sentimentale et centre-américaine qui imprègne le récit.

Une autre dimension du livre peut surprendre le lecteur moderne, sa défense de la chasteté, entraînant la condamnation  d’une certaine coquetterie. Martí avait déjà dit beaucoup de mal des femmes qui se laissent aller à leur sensualité : il avait dès l’âge de vingt et un ans écrit le drame schillérien Adúltera  pour les vilipender. Une misogynie certaine s’exprime très  souvent chez lui, avec la récurrence de l’image du « vase de chair débordant de venin ». Mais de même que dans l’ensemble de son action on constate que Martí a soutenu les revendications féminines et flétri la tendance masculine systématique à abuser d’elles, de même dans ce texte-ci on perçoit une recherche réelle d’élucidation de cette phobie de la femme en chair et en os : Il est aussi ce Juan là « à qui les femmes semblaient, surtout dans leur jeunesse, des malades charmants » et qui à l’honnêteté de reconnaître son malaise. Or les biographes confirment la bonne surprise : après avoir laissé se pénétrer le  carnage final de Lucía Jerez, dans un rôle de narrateur absolument soumis à l’accès de folie de son héroïne, il sera débarrassé  de cette hantise.  Son biographe Luis Toledo dit qu’une amie, célébrée dans ses vers sous le nom d’Eva, lui amena la paix. Mais avant cette rencontre, la réinterprétation d’un fait divers réel qui servit de point de départ pour l’intrigue de Lucía Jerez eut un effet exemplaire : suscitant l’image et la recherche psychologique, elle libera un homme d’action qui portait de vieux conflits avec sa mère et son épouse comme un boulet harassant, doublé du poids de son idéal du moi.

 

Note :

4.- Selon Luis Toledo Sande, in Cesto de llamas, Biografía de José Martí,  La Habana, Pueblo y educación, 1996.

 

Titre original

Amistad funesta

Premiere éditon dans El Latino American, New York, 1885

Lucía Jerez

Édition critique de Mauricio Núñez Rodríguez

Centro de Estudios Martianos, La Habana, 2000

José Martí

Lucía Jerez

Roman traduit de l’espagnol (Cuba)

Par Maria Poumier

Édition Bilingue

Notes de Maria Poumier et Mauricio Núñez Rodríguez

Copyright 2003 By Éditons Patiño, Genève (Switzerland) pour l’introduction, la traduction française et les notes.