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Introduction au roman Lucía Jerez (V)
Par Maria Poumier Traduit par
« Martí a trouvé en créant Lucía le grand sujet tragique de notre époque ».
Illustration par : artistes cubains

Reste le personnage qui donne son titre au roman. Il dépasse toutes les prévisions. Au début du livre, Martí a quelque tendresse pour le personnage de Lucía Jerez qu’il délaisse ensuite haineusement, et qui ressurgit plus tard volcanique : «  Lucía, ardente et despotique, soumise parfois comme une amoureuse, rigide et frénétique aussitôt âpres sans cause apparente, et belle alors comme une rose rouge ». Martí s’est laissé déborder par elle, et telle une figure mythique, elle envahit l’espace, la conscience, sortie apparemment dû néant qui aurait du l’engloutir, des minuscules tournements de la vierge mesquine qui se flétrit et s’épuise dans l’attente du mariage, avant de sombrer dans le ressentiment, comme le double fugace qui constitue la fantomatique « Sœurette ». C’est là un thème archi-travaillé par le roman espagnol, et repris par Lorca dans ses pièces de théâtre. Comme toute grande réussite artistique, ce personnage se laisse d’abord appréhender comme refus des développements normaux, attendus, autour d’elle. Tout ce qu’on en sait, c’est qu’elle n’aime que les fleurs noires, celles qui n’existent pas.  Et sa volonté d’être l’amène à accomplir un acte unique, disproportionné, qui est son apothéose. Lucía est nietzschéenne, et son geste n’est soumis à aucune causalité ; pas de déterminisme social, ni familial, ni culturel, ni génétique ; elle tue parce qu’il faut qu’elle vive, et parce que le hasard lui a tendu une arme. Et Martí la laisse faire, sans commentaire, sans moraliser, sans conclure. Si l’on redescend à la logique sociologique, elle reflète sans doute l’évolution des mœurs et l’initiative féminine qui gagne aux États-Unis, et ce qu’elle manifeste symboliquement par le maniement du pistolet, qui devrait servir, peut-être, á la préparation d’un soulèvement populaire, c’est une frustration de femme d’action, une impatience de femme virile étouffée dans le cocon douillet des familles hispaniques traditionnelles, inertes quoique peu répressives. Si l’on cherche du coté de la logique du sexe, c’est le célibat trop prolongé qui l’amène à roder comme un prédateur amoureux autour de la si tentante Sol,  peut-être grevé d’une peur panique d’être à son tour un jour anéantie par le désir masculin, peur déguisée en rage. Mais au-delà, il faut déboucher sur la médiation éthique : Martí a dressé la statue de la jalouse, la femme qui ne supporte pas de ne pas posséder son mari en propre et en exclusivité.  Par là, il invalide à la source toute démarche dite féministe qui utilise la logique de la propriété privée sous couvert de la conquête de droits, en vue de la souveraine jouissance de biens, maris compris. La démarche de Martí est radicale, elle est comparable à celle d’Engels dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat ; elle cherche au cœur du rapport entre les sexes le modèle des relations qui s’établissent autour des choses et des humains  les plus distants, chosifiés. Engels reprenait le fait que les hommes ont toujours cherché à s’approprier les femmes par l’institution du mariage, et que la construction de l’histoire repose sur cette usurpation ; Martí suggère la réciproque, non pas en s’appuyant sur l’enseignement des archéologues et anthropologues, mais par la fulgurance de l’image. Comme une véritable création mythologique, Lucía, dont le nom suggère la lucidité, est énigmatique : elle est simplement un lieu du tragique éternel.               

Martí a trouvé en créant Lucía le grand sujet tragique de notre époque : l’envie, qui correspond aux sociétés très matérielles, qui sourd au cœur de la modernité dans la volonté de puissance féminine, et qui dévoiera, lentement mais surement, les revendications féministes tout au long du XXe siècle. « Je meurs d’une envie énorme pour tout ce que tu pourrais aimer et qui pourrait t’aimer », avoue Lucía,  jeune fille apparemment normale au début du livre, qui se laissera envahir par une jalousie immodérée autant qu’infondée ; le narrateur la compare implicitement à la marâtre de Blanche Neige ; mais sa jalousie vise, au-delà  de la jeune fille  concurrente, le prince charmant à qui elle est fiancée, apparemment de toute éternité ; elle se laissera  emporter par une volonté de capturer complètement les énergies de celui-ci, et débouchera, selon  une logique toute mimétique dont René Girard par exemple a montré la puissance, sur un geste parfaitement masculin. En Espagne, le grand moraliste et admirateur de Martí, Miguel de Unamuno, reprendra la question de l’envie, cherchant à articuler sa pensée en un texte théâtral à la manière des tragiques grecs, mais sans y parvenir. Il avait traduit la Médée de  Sénèque (personnage dont Martí saluait « la beauté tragique »), il était épouvanté de la voir renaitre sous mille masques, et il tenait à revenir à la vieille dénomination biblique du péché capital pour cerner le monstre. Après lui, c’est María Zambrano, conscience de l’Espagne jusqu’à aujourd’hui, et toute à l’écoute des dynamismes de la confession, qui mettra en évidence cette pierre angulaire de notre temps et de nos guerres idéologiques,  « la plus suicidaire des passions, la plus repliée sur elle-même ». Martí, le conspirateur qui cachait systématiquement son jeu, et l’amoureux, « cette grande âme  qui s’ouvrait », semble bien être parmi les premiers à avoir éclairé sur un plan à la fois métaphysique et psychologique ce démon des sociétés industrielles, à l’avoir cerné au fond d’une âme avide d’âmes,  et non pas simplement comme vice caricatural, peu douloureux à partir du moment où il ne porte que sur les choses et ne semble concerner  que des êtres de comédie.

Titre original

Amistad funesta

Premiere éditon dans El Latino American, New York, 1885

Lucía Jerez

Édition critique de Mauricio Núñez Rodríguez

Centro de Estudios Martianos, La Habana, 2000

José Martí

Lucía Jerez

Roman traduit de l’espagnol (Cuba)

Par Maria Poumier

Édition Bilingue

Notes de Maria Poumier et Mauricio Núñez Rodríguez

Copyright 2003 By Éditons Patiño, Genève (Switzerland) pour l’introduction, la traduction française et les notes.