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Introduction au roman Lucía Jerez (IV)
Par Maria Poumier Traduit par
Avant même les premiers indices qui peuvent faire pressentir un dénouement tragique, on est subjugué par le destin d’Ana, la jeune fille malade, qui sait qu’elle va bientôt mourir, et qui l’accepte.
Illustration par : Reinerio Tamayo

Mais le roman a aussi une « inspiration nocturne », certainement d’origine romantique et allemande, comme le relève Fina García Marruz. Son grand collaborateur Cintio Vitier dit même que « l’aquarelle cachait un abime ». Avant même les premiers indices qui peuvent faire pressentir un dénouement tragique, on est subjugué par le destin d’Ana, la jeune fille malade, qui sait qu’elle va bientôt  mourir, et qui l’accepte. Le modèle en fut la propre sœur ainée de Martí, Ana, la préférée, l’artiste, morte à dix-huit ans. Comme une sainte Anne de Vinci, elle préside, et sourit, grand-mère éternellement radieuse et juvénile qui abaisse ses paupières de lumière sur tous. Elle est aussi la visionnaire qui dénonce le cynisme masculin et le rôle de Paris comme métropole des escroqueries culturelles et des infamies de la galanterie moderne, « l’espèce de peste érotique qui se répand comme une plaie dans les peuples anciens ». Est-ce à cette sainte-là qu’on doit imputer l’humanisation progressive de Pedro Real, le séducteur agressif, qui peu à peu se laisse désarmer par la beauté de Sol, l’enfant creuse mais en qui toute l’harmonie de l’univers affleure ?  Ana intervient secrètement auprès de chacun des personnages, pour l’amener au meilleur de soi-même. Pourtant, elle ne parviendra pas à sauver Lucia de sa nature, et il est à remarquer que Martí ne décrit pas son agonie, pourtant annoncée dès le début : comme tous les conteurs astucieux, il bâtit donc la maladie mortelle d’Ana à la façon d’un leurre, et notre erreur dans le pronostic du déroulement du livre donnera d’autant plus de force au coup de feu de la fin, que le lecteur naïf ne pouvait pas imaginer. Cette omission, par rapport à ce qu’on aurait pu attendre, est au nombre des excellents surprises que nous offre Martí ; elle signifie deux choses : que la mort, même celle, pathétique, d’une vierge sainte et aimée, n’est pas un événement révoltant, mais un dur fait de nature, ne méritant pas qu’on s’y appesantisse, et que la bonté associée à la clairvoyance ne suffit pas à régler les conflits qui couvent sous des dehors charmants.

Pour ce qui est de l’effacement rapide et surprenant, un autre personnage y est sujet, le jeune Manuelito, frais dédoublement de Martí ; il disparait dans un naufrage de tout son être, sans rien perdre de sa légèreté. Merveilleux et rares moments où Martí à la gaité propre aux Cubains, cette distance élégante par rapport au malheur qui n’est pas dérision mais comble de raffinement, et où la part de négritude est certainement décisive, enrichie par les épreuves de la déportation et de l’esclavage, ces pratiques à grande échelle qui donnèrent lieu aux premières  ébauches des camps de concentration sur les plantations sucrières, dans les années 1850, quand la course au profit s’exacerba d’autant plus que la traite négrière était devenue illégale, et qu’on savait l’institution de l’esclavage vouée à disparaitre bientôt. Martí avait connu mieux qu’aucun autre Blanc les conséquences fatidiques de cette pratique : au bagne il était au milieu de repris de justice, d’esclaves délinquants ou rebelles, et il leur resta spirituellement fidele, comme à des maitres. Il a un adjectif unique pour qualifier l’apport noir à Cuba : Il parle du « negro suficiente »celui qui se suffit à lui-même, suggérant par ce raccourci prodigieux que le Blanc est celui que tourmentent l’insuffisance, l’incomplétude, le manque.

Justement, un autre personnage du roman fleure bon  la santé morale, la servante Petrona Revolorio, au nom de comédie, à la ritournelle aimable, que l’on sent plantureuse, généreuse et gaie comme une servante cubaine dans  un univers de rêve où « le maitre et l’esclave s’embrassent », et où l’esclavage n’existe donc plus. Impossible de l’imaginer autrement que plus ou moins noire, ce à quoi le texte nous invite en mentionnant ses tresses «  pas tout à fait lisses » alors que le décor est centre-américain, à dominante indienne. Laissons-nous aller au vagabondage parmi les autres personnages, si bien campés, comme dans le bon miroir fidèle que le XIXe siècle promena le long de toutes les chaussées : le métier de Martí y est souverain, l’insertion de petits commentaires fins sur  la nature humaine, toujours judicieuse. La dure critique affleure ; les universités, fulmine-t-il, ne servent à rien ; la grandeur est en l’âme humaine un portier qui dort pesamment, sous l’effet du pavot. On sent à tout instant que Martí parle de ce qu’il connait personnellement, et parfaitement.

Titre original

Amistad funesta

Premiere éditon dans El Latino American, New York, 1885

Lucía Jerez

Édition critique de Mauricio Núñez Rodríguez

Centro de Estudios Martianos, La Habana, 2000

José Martí

Lucía Jerez

Roman traduit de l’espagnol (Cuba)

Par Maria Poumier

Édition Bilingue

Notes de Maria Poumier et Mauricio Núñez Rodríguez

Copyright 2003 By Éditons Patiño, Genève (Switzerland) pour l’introduction, la traduction française et les notes.