Le roman
Quatre jeunes filles, quatre types féminins, peuplent Lucía Jerez, reléguant tous leurs interlocuteurs au rôle d’admirateurs ; Le retrait derrière la personnalité féminine est déjà la clé du ton si particulier qui caractérise ce roman : c’est un roman publié en feuilleton sous le pseudonyme d’Adelaida Ral, et Martí y joue le rôle de nègre invisible tenant la plume de son amie Adelaida Baralt (la dédicace précise les termes du marché). L’affaire avait un coté si piteux, l’une quémandant le prêt du talent, l’autre acceptant dans l’urgence un gagne-pain, que Martí donna d’abord à son ouvrage titre d’Amitié funeste. Comme on le verra dans la « préface inachevée » qui se trouve à la fin du présent volume, c’est ensuite, après la parution de la chose en épisodes, lorsque les lectrices eurent avoué leur enthousiasme, et quand Adelaida Baralt révéla fort honnêtement qui était le merveilleux créateur de Lucía, Adela, Ana et Sol, que Martí prit la peine de relire rapidement les feuillets de la revue El Latino-Americano où le roman était paru en neuf livraisons du 15 mai au 15 septembre 1885, et promit de s’occuper de les publier en volume sous son nom, en déclarant comme centre de l’ouvrage le personnage de Lucía, par le choix de Lucía Jerez pour titre, et en rédigeant sans attendre la postface, qui est d’une part une page de justification pour l’ensemble de l’entreprise, comme s’il s’agissait d’un pèche à laver, et d’autre part un tour de force ironique pour faire percevoir le rôle incitatif qu’eut pour lui la censure implicite qui présidait à la rédaction d’une revue destinée à des lectrice de « bonne famille » comme on disait jadis. En fait, il apparait que le déguisement sous une identité féminine, le choix d’un sujet éminemment féminin, parce que le roman a toujours été une lecture pour dames avant de trouver ses lecteurs masculins, canalisa en lui tourte une part d’énergie que l’expression directe et male ne laissait pas s’écouler. La nouvelle fluidité de son être à laquelle il offrait une issue l’irrigua et l’apaisa : ses biographes signalent que c’est seulement après 1885 qu’il semble avoir connu des liaisons féminines fécondes, alors qu’il n’avait connu jusque-là que les mirages et atroces malentendus dont ses personnages Juan et Keleffy rendent compte.
L’une des héritières spirituelles de Martí, la Cubaine Fina García Marruz, considère que la légèreté imprègne tout le livre. Elle évoque son « atmosphère exquise », ses « délicieuses aquarelles », une « courtoisie particulière »(1). La délicatesse, la féminité se dégagent comme un fort parfum de l’ensemble. Le premier chapitre est une lente approche du monde des jeunes filles bien élevées. Leur Beauté, leur virginités s’installent, indissociables des fleurs dont elles se parent et de quelques autres ornements précieux. On s’attarde sur des tasses en noix de coco sur des pieds d’argents ciselé. Et, come l’explique en une formule fulgurante l’Espagnole María Zambrano, « tout ornement a un sens nuptial ». Les noces avec leur vérité intime sont celles que prépare chaque jeune fille, tandis que le narrateur construit celles de la réalité américaine native, rurale, préhispanique, avec le raffinement.
Le roman comporte trois chapitres. Le premier approfondit l’éblouissement quelque peu statique de la première page, envahie par la blancheur de la fleur de magnolia. Le deuxième est un feu d’artifice, de bonheur d’écrire à la légère, sans engagement, pourrait-on dire, quoique des questions politiques et sociales y soient évoquées bien plus en détail que dans les deux autres. C’est un long moment de bonne humeur, d’invention stimulée comme par une après-dinée entre amis, avec le recul du passé révolu, qui dore de nostalgie ce qui sur le moment aurait été cri et saignement : Martí y abandonnant là provisoirement le poids de la responsabilité, annonce le détachement aérien qui préside aux Vers simples, publiés en 1891 (2), lesquels signalent la résolution définitive de certaines angoisses, et la fin de l’angoisse autour du moi, qui était devenu un sur-moi étouffant et tyrannique.
Notes:
(1)- « Amistad funesta », in Temas martianos, La Habana, 1969
(2)- Seuls ont été publiés en francais les Versos libres, traduits par Jean Lamore, París, L’harmattan, 1997.
Titre original
Amistad funesta
Premiere éditon dans El Latino American, New York, 1885
Lucía Jerez
Édition critique de Mauricio Núñez Rodríguez
Centro de Estudios Martianos, La Habana, 2000
José Martí
Lucía Jerez
Roman traduit de l’espagnol (Cuba)
Par Maria Poumier
Édition Bilingue
Notes de Maria Poumier et Mauricio Núñez Rodríguez
Copyright 2003 By Éditons Patiño, Genève (Switzerland) pour l’introduction, la traduction française et les notes.
Les Éditions Patiño sont une des activités de la Fondation Simón I. Patiño
8, rue Giovanni Gambini, CH-1206 Genève, Suisse.
ISBN : 2-88213-037.-6
