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Introduction au roman Lucía Jerez (II)
Par Maria Poumier Traduit par
Il faut imaginer le désespoir de Martí en 1885 pour mesurer ce que la floraison de magnolias qui inaugure le roman pu signifier d’aventure libératrice pour lui, sur le mode de la diversion, de l’accalmie, de la parenthèse.
Illustration par : Alain Kleinmann

L’homme

En 1885, il avait trente-deux ans, il habitait à New York, il vivait de leçons particulières, de petits contrats dans des entreprises commerciales, de traductions. Il était malheureux en ménage, l’épouse que sa famille lui avait choisie était une femme de caractère consciente du potentiel exceptionnel de ce mari dont elle attendait que les talents soient reconnus pour en tirer gloire et honneurs, ce qui lui offrirait stabilité voire opulence. Mais le supposé mari n’en faisait qu’à sa tète ;  il gâcha, dès le début de leur vie commune au Guatemala, le filon prometteur  d’une chaire importante que lui avait confiée le directeur de l’École normale ; en effet, le jour où celui-ci fut révoqué par le président Justo Rufiño Barrios, aussitôt Martí démissionna. Ce genre de geste définitif, Martí en était coutumier. A seize ans, il s’était retrouve au bagne, pour avoir défié les autorités espagnoles dans un pamphlet dont il avait tenu à assumer seul la responsabilité. À force de  manœuvres  auprès de ses relations et de suppliques, son père avait obtenu que la peine soit commuée en expulsion. Après son deuxième séjour forcé en Espagne, de nouveau banni de Cuba, il avait été chassé par le président Guzmán Blanco du Venezuela, pour sa solidarité affichée avec l’opposant honni Cecilio Acosta. Aussi Carmen, son épouse, avait-elle claqué la porte pour retourner auprès de sa famille, dans la blanche et riche province de Camagüey, à Cuba, escomptant qu’il finirait bien par se calmer et s’installer quelque part, à défaut de pouvoir rentrer au pays. Il s’était alors fixé à New York, et leurs dernières rencontres furent plus qu’orageuses, puisqu’on sait qu’elle finit par repartir définitivement avec leur enfant sous le bras, outragée, en s’enfuyant de nuit après quelques claques, sous la protection du consul espagnol ! Martí passait donc pour incapable, fou, dangereux, irresponsable, au moins parmi les relations de sa femme, et les relations de ces relations. C’est une image de soi fort lourde à porter. Il se justifiait en invoquant la révolution qu’il préparait : d’après lui toute sa misère et son instabilité étaient l’autre face du projet de libérer Cuba de la domination espagnole, et d’édifier une société harmonieuse et juste. Mais dans ce domaine, là aussi, le malentendu était à son comble : en 1884 il venait de s’opposer de toutes ses forces à un complot insurrectionnel soutenu par les chefs militaires chevronnés de la guerre d’Indépendance antérieure, car il le jugeait irréaliste. Dans son propre camp donc, parmi les conspirateurs, on ne le comprenait pas, ou on le considérait comme un saboteur, voire comme le responsable de l’échec du soulèvement qui aurait pu se produire, du moins comme un déserteur. C’est le terme utilisé par Jorge Mañach, son biographe aussi loyal que sensible.

Il faut imaginer le désespoir de Martí en 1885 pour mesurer ce que la floraison de magnolias qui inaugure le roman pu signifier d’aventure libératrice pour lui, sur le mode de la diversion, de l’accalmie, de la parenthèse. C’est par ailleurs une époque où il est submergé de commandes, où son image grandit dans la presse, jusqu’à la lointaine capitale des lettres hispano-américaines, Buenos Aires. On le lit, mais on est abasourdi  par l’autorité de son verbe torrentiel : le jeune Rubén Dario, qui le lit en Argentine, parle des « épaisses inondations de son encre ». Comme chaque texte de Martí, son roman apparemment destiné à des demoiselles est d’une écriture qui nous invite à remettre en question les critères habituels d’appréciation stylistique. On y sent tout de suite l’orgueil de celui qui s’est dit « déterminé à mener (sa ) vie par le chemin où l’on est seul et où il (lui) semble qu’elle va bien, qui est celui où l’on est seul et où avancer fait mal », et qui écrit par conséquence à contre-courant de la facilité pour le lecteur, en construisant des phrases monumentales, déployées comme des sculptures qui explorent toutes les dimensions. 

Titre original

Amistad funesta

Premiere éditon dans El Latino American, New York, 1885

Lucía Jerez

Édition critique de Mauricio Núñez Rodríguez

Centro de Estudios Martianos, La Habana, 2000

José Martí

Lucía Jerez

Roman traduit de l’espagnol (Cuba)

Par Maria Poumier

Édition Bilingue

Notes de Maria Poumier et Mauricio Núñez Rodríguez

Copyright 2003 By Éditons Patiño, Genève (Switzerland) pour l’introduction, la traduction française et les notes.

Les Éditions Patiño sont une des activités de la Fondation Simón I. Patiño

8, rue Giovanni Gambini, CH-1206 Genève, Suisse.

ISBN : 2-88213-037.-6