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Hommage à  Eliseo Diego lors du centenaire de sa naissance
Par Eliseo Diego Traduit par Jean-Marc Pelorson
Eliseo Diego a obtenu le Prix national de Littérature de Cuba en 1986 et le Prix Juan Rulfo de littérature latino-américaine pour l’ensemble de son œuvre poétique en 1993.
Illustration par : artistes cubains

Trois exemples de sa poésie:

 

 

L’obscure splendeur

L’enfant joue avec quelques innocents cailloux
sur la plate-bande usée et trouée
comme un fichu de vieille.

Moi je demande
quelle irrémédiable catastrophe sépare
ses mains de mon front de sable,
sa bouche de mes yeux impassibles.

Et je supplie
le petit maître qui sait émouvoir
la tranquille tristesse des fleurs, la sainte
coutume des arbres endormis.

Sans le vouloir
l’enfant, distraitement solitaire, pousse
la fureur subjuguée des choses, sans se douter
de l’obscure splendeur qui m’aveugle et que lui dédaigne.

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Ce n’est que
por selva oscura…
 

Le poème ce n’est
qu’une conversation dans la pénombre
du vieux fourneau, lorsque déjà
tout le monde s’en est allé, et que frémit
dehors le profond bois; un poème

ce n’est que quelques mots
qu’on a chéris, et qui changent
de place avec le temps, pour n’être désormais
qu’une tache, qu’une
indicible espérance;

un poème ce n’est
que le bonheur, qu’une conversation
dans la pénombre, que tout
ce qui s’en est allé, et n’est plus
que silence.

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Versions

La mort est cette petite jarre, couverte
de fleurs peintes à la main, qui est dans toutes
les maisons, et sur qui jamais ne s’arrêtent les yeux.

La mort est ce petit animal qui est
passé dans la cour et dont on se remet en se
disant dans une bouffée d’illusion que ce n’est
que le chat de maison, le chat de toujours, le
chat qui est passé et qu’on ne reverra plus.

La mort est cet ami qu’on voit sur les
photos de famille, discrètement marginal, et
que personne n’a jamais réussi à reconnaître.

La mort, enfin, c’est cette tache sur le
mur qu’un soir nous avons regardée, sans le
savoir, avec un soupçon de terreur.

L’obscure splendeur. Edition de la Différence, Orphée. 1996. Traduit par Jean-Marc Pelorson.