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Hans Christian Andersen chez José Martí
Par Salvador Arias García Traduit par Alain de Cullant
Il s'agit du conte « Les deux rossignols », une « version libre » du « Rossignol », écrit par Andersen qui ferme le quatrième et dernier numéro de son autre grand projet de revue, La Edad de Oro, en octobre 1889.
Illustration par : artistes cubains

En avril, alors qu’on se rappelle de nouveau de l'écrivain danois Hans Christian Andersen (1805-1875) à propos du jour du livre pour l'enfance, je crois utile de se souvenir de certaines relations que notre José Martí a eues avec son œuvre. Car ce dernier, quand il a publié sa Revista Venezolana en 1881, pensait que « cette littérature mole et murmurante n’obligeant pas à un effort profitable tel que ceux qui la produisent ni à une méditation saine à ceux qui la lisent, ni apportent une utilité convenable et une transcendance », duquel il donnait comme exemple le « fardeau obligé des petit contes d'Andersen », immanquable dans les entreprises de ce genre pour cette époque.

 

Etant donné le signalement martiano antérieur, nous pouvons être surpris que ce soit, pratiquement, une adaptation d'un « petit conte » d'Andersen qui ferme le quatrième et dernier numéro de son autre grand projet de revue, La Edad de Oro, en octobre 1889. Il s'agit du conte « Les deux rossignols », une « version libre » comme le signalait Martí du « Rossignol », écrit par Andersen. Il surprend car La Edad de Oro a peut-être été son projet éditorial dont il a pris soin avec le plus de don de soi et d’amour. D'entrée, on peut remarquer que le conte d'Andersen offrait à Martí un noyau thématique qui il était pratiquement contigu : l'art naturel et sincère triomphant sur le simulé et le mécanique.

 

Un collationnement rapide avec certains des traductions existantes du « Rossignol » nous permet presque d'assurer que Martí a pris comme base pour sa « version libre » un texte en français. A la base, il suivra la même séquence narrative d'Andersen, sur laquelle il ajoutera ou modifiera certains éléments significatifs, en détachera d’autres, déjà dans l'original qui lui semblent particulièrement contigus. L'apport martiano le plus substantiel - et de quelle manière ! – se trouve dans le commencement même du conte, dans ce que nous pouvons considérer comme la brève partie introductive qui, dans une traduction espagnole, prie seulement ainsi : « En Chine, comme tu sais très bien, l'Empereur est chinois, et les Chinois sont tous ceux qui l'entourent. Ce que je vais raconter se passe il y a déjà de nombreuses années, ceci vaut précisément la peine que tu l’écoutes, avant que l'histoire soit oubliée ». Cette simple situation géographique et temporelle, qui donne à la fois le « ton » dans lequel va se développer l'histoire, Martí l'enrichit dans un degré suprême, précisément pour nous communiquer le nouveau « ton » auquel il a transporté l'histoire.

 

D'abord, il nous présente le principal personnage humain, qui est précisément l'empereur, il le présente pour faire des considérations sur la forme avec laquelle les hommes doivent gouverner, l'un des leitmotive de La Edad de Oro, son auteur étant préoccupé par le destin futur des peuples hispano-américains. Il désacralise n'importe quelle tentative, pour diviniser les gouvernants, mais il souligne que, dans n'importe quel cas, il est toujours meilleur que celui qui commande soit quelqu’un de l'intérieur, qu`il ne soit pas quelqu'un de l’extérieur qui « nous tue car nous voulons penser et manger », les deux droits basiques inaliénables de l'être humain. Une constante des personnages, historiques ou fictifs, qui défilent dans La Edad de Oro, est de les voir comme des êtres humains n’étant pas d'une seule pièce, bons ou mauvais, mais avec leur double quota de lumière et de taches, comme il nous l’avait déjà anticipé depuis le premier numéro de la revue, quand il nous a parlé des trois grands héros hispano-américains, Bolivar, Hidalgo et San Martín.

 

Martí n'est pas ingrat avec cet empereur de la Chine en parlant plus de sa lumière que de ses taches, en signalant qu’il reprenait l’ancienne tradition de Confucius et qu’il savait visiter, incognito, les pauvres de son empire pour répartir le riz et parler « avec les vieux et les enfants » qui sont toujours les citoyens méritant le plus d’attention. Et, de Confucius, cet empereur savait aussi quelque chose que n'importe quel enfant lecteur de La Edad de Oro devait connaître et pratiquer sur le bout du doigt : ne pas être paresseux ni apprendre les choses par cœur sans demander le pourquoi de celles-ci, des avertissements que Martí détache avec deux similitudes bien graphiques envers l'imagination de ses lecteurs, car les premiers « étaient pires que le poison des serpents » et les deuxièmes sont comme « des cochons de lait maigres, avec la queue en tire-bouchon et les oreilles tombantes, allant où le porcher leur dit d’aller, quand mangeant et quand grogner ». L’empereur avait un programme de gouvernement où il unissait l'utile et le beau (duquel pourraient suivre les nouvelles républiques hispano-américaines) : « il a ouvert des écoles de peinture, des broderies et de sculpture, et il a ordonné de mettre en prison celui qui dépensait beaucoup pour ses vêtements, et il offrait des fêtes où on entrait sans payer, pour entendre des histoires de batailles et de beaux contes des poètes ».

 

Mais, surtout, cet empereur s’est souligné car, quand « les farouches tartares sont entrés en Chine et qu’ils ont voulu commander sur la terre », il est monté sur son cheval pour lutter contre ceux-ci et il n’est pas descendu de sa monture « jusqu'à ce que le dernier tartare soit parti de sa terre ». Et, tout de suite, il a ordonné que cette consigne soit propagée dans tout le pays : « Quand il n'y a pas de liberté sur la terre, tout le monde doit sortir pour la chercher » ce qui était le message que l'homme de La Edad de Oro propageait aussi depuis les pages de sa revue.

 

Dans les textes du Danois et dans celui du Cubain, l'art vivant et émotif triomphe sur l`artificiel et le mécanique, l'art qui « sonne mieux dans les arbres de la forêt » qui chante de « foi et d’espoir », comme « s’il naissait du cœur, sincère et libre » et triomphe sur la mort. Une filiation de « Deux rossignols » avec les Vers simples martianos se trouve dans le dernier passage, quand le rossignol déroute la mort après lui avoir chanté « la beauté du cimetière, où la rose blanche croît, où le laurier donne ses parfums à la brise, et où les larmes des éprouvés donnent un éclat et une santé à l'herbe ». Martí s'appropriera la « rose blanche » et le « cimetière » pour les incorporer à la symbologie essentielle de son recueil de poèmes, ainsi qu’un « laurier » qui, dans les traductions connues du conte d'Andersen, a l'habitude d'être toujours une autre espèce végétale.

 

Martí réalise quelques autres changements mineurs, mais toujours significatifs, en relation avec le texte d'Andersen. Ainsi, avec une maestria exemplaire, il réjouit, émeut et enseigne sans fatigue et, en général, il montre une Chine pleine de couleur et de vie qui, sans renoncer à l'exotisme traditionnel, au moyen de détailles soignés, plus authentique et humaine. Dans le dernier numéro de la revue, des « Deux rossignols » est le véhicule pour situer l'art au sommet de son projet culturel, pas n'importe quel type d'art, mais celui lié le plus étroitement à son idéologie esthétique et éthique, l'idéologie dont « l’ars poétique » se manifeste, explicitement, dans ses Vers simples et dans sa « version libre » du conte d'Andersen.