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Guillermo Tomas et Ana Aguado : artistes et patriotes
Par María Caridad Pacheco González Traduit par Alain de Cullant
Les célèbres musiciens Guillermo Tomas Bouffartigue et Ana Aguado y Andreu ont organisé des représentations visant à recueillir des fonds pour le Parti Révolutionnaire Cubain.
Illustration par : Leopoldo Romañach

José Martí n'a pas visité Cienfuegos, mais il a pu rencontrer de nombreux enfants de cette ville qui ont défendu la cause de l'indépendance, parmi lesquels les célèbres musiciens Guillermo Tomas Bouffartigue et Ana Aguado y Andreu qui, dans l'émigration, en profitant du succès qu'ils avaient obtenu même hors de la communauté d'origine cubaine, ont organisé des représentations visant à recueillir des fonds pour le Parti Révolutionnaire Cubain, un geste que le Délégué a remercié pour son importance et sa signification.

Les débuts dans l'art

Guillermo Manuel Eduardo Tomas Bouffartigue (1868-1933) a commencé dans la musique grâce à son père, don Tomas  D'Clouet, pianiste et compositeur de grand mérite dans le domaine musical de la ville du sud, et il a poursuivi ses études avec don Sebastion Güell (solfège), Lasquiatti (flûte) et Jiménez (harmonie). Descendant de colons français ayant fondé la ville en 1819, il a été remarqué dès son plus jeune âge pour son talent et sa virtuosité extraordinaires. À l'âge de 16 ans, il offre son premier concert accompagné de deux célèbres  musiciens de l'époque : le flûtiste Ramón Solís et le pianiste José Manuel Jiménez. En 1886, la Société des Artisans le nomme Associé de Mérite et, en 1888, il publie un livret intitulé Breves Apuntes sobre la Historia de la Música (1).

D'autre part, Ana Carlota de la Cruz Aguado y Andreu (1866-1921) a fait ses études au Colegio "Santisima Trinidad", dirigé par Mme Rafaela Gonzalez de Mendoza, et elle a reçu ses premières leçons de solfège par sa mère. À l'âge de douze ans, elle s'installe avec sa famille en Galice, Espagne, une région où elle a pu développer ses conditions pour le chant et ses compétences de pianiste. Elle fait ses débuts en tant que soprano dramatique en 1883, obtenant un contrat dans le Liceo Brigantino de La Corogne, où elle se produit avec grand succès. Au début des années 1880, elle retourne à Cienfuegos afin d'élever l'esprit artistique de sa ville natale. Avec d'autres artistes de premier plan, elle a organisé une section de déclamation dans la Société des Artisans, où elle a commencé à obtenir des triomphes résonnants, gagnant le surnom de "La Calandria Cienfueguera", pour le ton et le timbre mélodieux de sa voix. lors de ses représentations elle a été accompagnée par des musiciens prestigieux de la ville, parmi eux le jeune Guillermo Tomas, avec qui elle va se marier et partager sa vie professionnelle (2).
L'émigration

À la fin des années 80, Guillermo Tomas et Ana Aguado ont été contraints d'émigrer à New York en raison de la situation politique que vivait alors l'île. Peu de temps après, en 1890, les deux jeunes se sont mariés et se sont installés dans le quartier de Brooklyn, où ils se sont intégrés dans le travail culturel de l'émigration patriotique qui avait déjà un rempart solide avec le pianiste, chanteur et compositeur Emilio Agramonte (1844-1918), qui, avec d'autres notables artistes professionnels et amateurs, a contribué avec son art à l'indépendance de la patrie (3), et sur lequel José Martí avait écrit :

"Emilio Agramonte doit venir voir tous les morts qui croient que nos terres ne valent pas grand-chose; que nous devons respirer avec les blonds du monde ; que notre caractère est miette et miel [...] Il lève de l'ombre l'art de l'Amérique du Nord, méprisé dans sa propre nation [...] Lui, au sommet de la nuit, revient infatigable au travail du lendemain ... parce que c'est lui, l'étranger de l'île, qui fait revivre la musique originale du pays, l'apporte à la lumière lors de fêtes mémorables, la stimule et la sollicite avec des prix." (4)

Une fois installés dans la ville de New York, les artistes de Cienfuegos ont gagné d'importants lauriers. Ana a été présenté par le maestro Agramonte dans le Columbus Hall et elle a obtenu la place de soprano solo de la chorale de l'église de San Francisco Javier (5), ce qui a constitué son triomphe artistique le plus résonnant. Pendant ce temps, Tomas s'impose avec son talent, recevant d'excellentes critiques des maestros et des musicologues les plus exigeants de l'époque, tels que le notable historien de la musique Max Vogrich et l'inimitable interprète de Wagner, Anton Seidl, qui l'aide à faire ses débuts dans l'Harmand Hall en 1890 et il atteint la direction artistique de l'orchestre de la Clionian Musical Society de Brooklyn.

À cette époque, José Martí commence les travaux préparatoires pour unir les émigrés et organiser la guerre nécessaire, qui a comme point culminant la proclamation du Parti Révolutionnaire Cubain le 10 avril 1892. Les célèbres artistes dédient leur talent créateur à cette cause. A l'initiative d'Ana Aguado, de nombreuses représentations ont été organisées au profit de clubs révolutionnaires afin de collecter des fonds pour couvrir les expéditions armées et soutenir la propagande révolutionnaire. Admirée pour cette œuvre que les artistes distingués ont fourni efficacement et altruiste, Martí les convoque à une nouvelle journée dans une lettre adressée à la chanteuse Ana Aguado le 7 juin 1890 :

« Je saisis l'occasion pour vous informer que la Commission de la fête du Club vous envoie sept bulletins séparément, pour vous montrer à l'avance l'appréciation fraternelle avec laquelle mes collègues et moi apprécions la bienveillance avec laquelle vous vous prêtez pour aider, avec la renommée de votre nom et le charme de votre voix, à la fête dont vous serez l'ornement principal. Les temps troubles de notre terre ont besoin de ces conforts. Pour se préparer à mourir il est nécessaire d'entendre avant la voix d'une femme.

La chose la plus préoccupante de ma vie et la peur de vous paraître intrusif, a été que je ne le fasse pas en personne, comme mon affection sincère le commande, pour vous remercier et votre mari pour le service que vous nous rendez, et il est beaucoup plus grand à mes yeux pour la spontanéité. Mais j'aurai pour la première fois un plaisir particulier à serrer la main de M. Tomas et à me mettre aux pieds de notre noble et admirée artiste." (6)

Si l'on tient compte de la sensibilité artistique et de la vaste connaissance musicale qu'avait Martí, à tel point que Cintio Vitier a affirmé qu'il aimait non seulement la musique dans les voix et les instruments, mais aussi qu'il « la découvrait, transportée, dans la nature » (7), on comprend que l'ampleur de la louange adressée aux artistes consacrés n'est pas seulement liée aux valeurs qu'ils incarnent sur le plan patriotique, mais ont un véritable fondement dans l'admiration et la reconnaissance que l'art des deux a atteint dans la froide et exigeante ambiance new-yorkaise. (8)
La fête à l'occasion du deuxième anniversaire du club Los Independientes a eu lieu le 16 juin 1890 dans l'Hardman Hall, et la destinataire y a participé, chantant, parmi d'autres pièces de compositeurs cubains, El arpa de José Manuel Lico Jiménez et Stella D'Amors de Laureano Fuentes, accompagnée au piano par Rafael Navarro et à la flûte par son mari, Guillermo Tomas. Lors de cette nuit historique, le Maître a pris la parole pour louer le travail du fondateur du Club, Juan Fraga (9), pour exhorter l'union des Cubains, ainsi que pour se souvenir des gloires passées avec une fervente dévotion , et dans ses paroles emotives il ne manque pas l'occasion de signifier aux présents comment une voix de femme, qui n'était autre que celle d'Ana Aguado, avait ému l'âme avec des accents de Cuba (10).

Le club patriotique Los Independientes, les théâtres Hardman, Columbus Hall et Berkeley Lyceum ont constitué des espaces où la voix d'Anita et l'éclat interprétatif de Tomas ont pris de l'importance parmi les spectateurs pour leur profonde inspiration quant au pays et la guerre nécessaire qui s'organisait pour sa rédemption finale (11). Ce n'est pas un hasard si, à un moment particulièrement complexe, quand des apports substantiels étaient nécessaire pour engager une action armée contre le colonialisme espagnol, l'art du peuple et pour le peuple, était également appelé à se battre pour une patrie libérée. En février 1893, Martí, depuis Fernandina, semi-clandestin et accablé par des problèmes de santé, l'orienta vers Gonzalo de Quesada : "La fête, Gonzalo, est de la plus grande nécessité, la nécessité absolue [...] A l'avance, nous devons utiliser ses produits" et après avoir proposé un plan pour l'acte qui comprend les chansons et la musique de Borinquen, il demande de rappeler à l'ami Tomas de ne pas manquer à l'acte où sa présence peut garantir le succès de l'action. (12)

Une fois la guerre commencée, en 1895, les artistes participent à une soirée patriotique tenue le 28 août dans l'église Méthodiste Américaine, dans le but d'aider les blessés cubains durant la campagne, à laquelle participe également le maestro Emilio Agramonte, qui n'hésite pas à offrir l'École d'Opéra et d'Oratoire (13) fondée par lui, pour la célébration des récitals qui auraient des objectifs connexes. (14)
La République néocoloniale

Après la fin de la guerre avec l'intervention nord-américaine en 1898, une République néocoloniale est instaurée, qui ne répondait pas au legs de l'Apôtre et de l'émigration patriotique, et dans ce contexte, Ana et Guillermo laissent le succès déjà assuré dans le monde musical de New York afin de travailler pour la croissance culturelle de leur peuple, même à contre-courrant d'un gouvernement qui n'était pas intéressé à déployer la culture populaire.

Ils sont arrivés sur le sol de la patrie en septembre 1898 avec leur jeune fils Eduardo et ils ont commencé à travailler à La Havane. Tomas crée l'Institut Vocal Aguado-Tomás, tout en organisant et en dirigeant la Fanfare du Corps de la Police Nationale (plus tard Fanfare Municipale de La Havane) (15), qui a été initialement intégrée par des mambises et des émigrés cubains. Il articule l'Académie Municipale de Musique "Dr. Juan R. O'Farrill", convertie en École Municipale de Musique de La Havane en 1910. Dans cette école, la plupart des membres de la fanfare étaient préparés et de nombreux enfants pauvres recevaient une éducation gratuite.

On doit également à Guillermo Tomas la fondation de la première Bande de Concerts (l'antécédente de l'actuel Bande Nationale de Concerts) et de l'Orchestre Symphonique de La Havane. En 1911, il obtenient le diplôme de docteur en musique du grand Conservatoire de l'Université de New York, montrant la haute estime qu'avait sa pédagogie et sa théorie de la musique dans le domaine universitaire des États-Unis (16). Parmi ses œuvres les plus importantes se trouvent Suite Lírica, Dos impresiones, Solitude, Esbozo de mi tierra, Rondó, ainsi que des œuvres pour fanfare, telles que Serenata Cubana, Rapsodia, Cantata pour voix, chœur et orchestre, et des pièces pour piano.

Ana Aguado, la collaboratrice la plus efficace des projets musicaux de Tomas, est nommée professeur de chant au Conservatoire National de Musique d'Hubert de Blanck et fait l'une de ses dernières représentations publiques le 26 décembre 1908 accompagnée par l'Orchestre Symphonie de La Havane dans le Théâtre National (aujourd'hui Garcia Lorca), lors de laquelle elle a interprété, parmi d'autres pièces, un aria du Mariage de Figaro, de Mozart, et  Ständehen, de Shubert.

Le talent, la cubanité et l'humilité de ces artistes et patriotes ayant suscité l'admiration et le respect de José Martí, les ont converti en deux piliers fondamentaux et exemples de l'art national, ce qui est plus qu'une raison suffisante pour se souvenir d'eux et de vénérer leur souvenir.

Notes

(1) Luis J. Bustamante. Diccionario Biográfico Cienfueguero, imprimerie R. Bustamante, Cienfuegos, 1931, p. 239-240

(2) Ibid., p. 8-9; Raul Martinez Rodriguez. "La Calandria Cienfueguera". Dans : Revista Revolución y Cultura, La Havane, n° 12, décembre 1988, p. 37

(3) Parmi les artistes professionnels ayant apporté leur contribution à la cause cubaine, auxquels Martí a consacré des éloges bien mérités, il y avait le pianiste et compositeur Ignacio Cervantes (1847-1905) et le violoniste Rafael Diaz Albertini (1857-1928). Parmi les ammateurs se trouvait la jeune Maria Mantilla y Miyares, qui a joué au piano diverses pièces musicales lors des représentations théâtrales et les actes qui ont eu lieu afin de recueillir des fonds pour la RPC et les blessés de la guerre à Cuba. Luis Garcia Pascual. Entorno Martiano.Editorial Abril, La Havane, 2003, p. 63, 78, 155-156

(4) José Martí. "Emilio Agramonte". Patria, New York, 30 avril 1892. Dans : Obras Completas, Editorial de Ciencias Sociales, La Havane, 1991, Volume 5, p. 307.

(5) L'église de San Francisco Javier a été fondée par les Jésuites en 1847, et a été l'une des églises française à New York préférées par la communauté cubaine à prédominance catholique. Dans cette église a eu lieu le service funèbre de Francisco Vicente Aguilera (1821-1877), avocat de Bayamo et l'un des initiateurs de la guerre d'indépendance à Cuba que Marti appellerait « le père de la République ». Voir : Enrique Pérez Mesa. La comunidad cubana de New York: siglo XIX. Centro de Estudios Martianos, La Havane, 2002, p. 23, 26.
À cette époque, cette église comptait un excellent quatuor vocal classique, un chœur de trente chanteurs et un organiste. La chapelle de l'église était un point de rencontre pour de nombreux mélomanes de New York. (Voir : Rael Martinez Rodràguez, ob. cit, p. 38).

(6) José Martí. José Martí. Epistolario. Editorial de Ciencias Sociales, La Havane 1993, Volume II p. 206-207

(7) Cintio Vitier. “Música y razón”, en Anuario Martiano, La Havane, Bibliothèque Nationale de Cuba, n° 4, p. 372

(8) Sur ce thème, on peut consulter : Salvador Arias. José Martí y la música. Centro de Estudios Martianos, La Havane, 2009

(9) Juan Fraga (1838-1899), exilé depuis la Grande Guerre, gagnait sa vie dans le commerce du tabac. Il fonda le Club Los Independientes de sa propre initiative le 16 juin 1888, dont il fut élu président à l'unanimité, de cette date jusqu'à sa dissolution en 1899. Pour ses fins et son caractère, cette association révolutionnaire constitue l'un des premiers groupes ayant intégré le Parti Révolutionnaire Cubain, fondé quatre ans plus tard par José Marti. Il fut également, pour son prestige et son honnêteté, président du Cuerpo de Consejo de Nueva York, un poste qu'il occupa de 1892 à 1898, où, pour des raisons de santé, il demanda à ne pas être réélu. Voir : Luis Garcia Pascual, Ob Cit, p. 99-100 ; Maria Caridad Pacheco. Juan Fraga. Su obra en la pupila de José Martí. Editora Política, La Havane, 1982.

(10) José Martí. Obras Completas (Nuevos materiales). Instituto Cubano del Libro, La Havane, 1973, vol. 28, p. 336.

(11) Mary Ruiz de Zárate. “Rapsodias Cubanas”. En: Juventud Rebelde,  La Havane, 11 octobre 1982, p. 2. La première œuvre de Guillermo Tomas écrite en 1896 s'intitulait Canto de Guerra et comptait les paroles de Francisco Sellén. Enrique López Mesa, ob. cit, p. 49.

 

(12) José Martí. Epistolario, ob. cit, p. 255-⁠256.

(13) José Martí. “La Escuela de Ópera y Oratoria de Emilio Agramonte”. Dans : José Martí. Obras Completas, ob. cit, volume 5, p. 311.

(14) Voir : Raúl Martínez Rodríguez, ob. cit, p. 39.

(15) Cette Bande a remporté plusieurs prix sous sa direction, dont les médailles d'or à l'Exposition de Buffalo (1901) et de la Mairie de New York. : Luis J. Bustamante, ob. cit.

(16) Entre 1905 et 1919, il organise une série de concerts didactiques intitulés : pour les titres :  “Las Grandes Etapas del Arte Musical”; “Los Grandes Poetas Tonales”; “Orientaciones del Arte Tonal Moderno”;  “Mujer y Arte” (dédié à un groupe de compositrices de plusieurs pays, dont la Cubaine Cecilia Arizti) ;  “Fases del Género Sinfónico Contemporáneo”; “La Francia Heroica y su música”, “La música de Estados Unidos en la paz y en la guerra”. En 1913, il a célébré le centenaire de Richard Wagner, un auteur qu'il admirait beaucoup, avec un concert dans lequel il a inclus entre autres œuvres, trois chansons du cycle de cinq, avec des poèmes de Matilde Wesendonck, qui ont été interprétés par son épouse, Ana Aguado. Voir : Helio Orovio. Diccionario de la Música cubana: biográfico y Técnico, (deuxième édition corrigée et augmentée), Editorial Letras Cubana, La Havane, 1993.