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Flash-back dans Fresa y chocolate
Par Senel Paz Traduit par Alain de Cullant
La plupart des réalisateurs préfèrent que le scénariste reste loin du tournage, par contre, Tomás Gutierrez Alea a permis à son scénariste d’être un peu présent pendant la préparation de la mise en scène et durant le tournage.
Illustration par : Adrian Pellegrini

Une fois que j'ai remis ma version finale du script, celle qui a concouru et remporté le prix du Festival International du Nouveau Cinéma, Titón ne m'a pas fait de nouvelles requêtes, et ma relation avec le film était presque finie. Je ne suis pas intervenu dans le script technique, ni dans le travail de table avec les acteurs et les autres collaborateurs. C'est ce qui arrive habituellement dans le cinéma. Par contre, il m'a permis d’être un peu présent pendant la préparation de la mise en scène et durant le tournage, ce qui ne m'était pas arrivé dans les films précédents dans lesquels j’avais participé. La plupart des réalisateurs préfèrent que le scénariste reste loin du tournage. De même, le scénariste, à part quelques exceptions, n'est pas intéressé à se lier au film car, après une longue et pénible période, son travail est terminé et il peut se consacrer à autre chose. Mais Titón était intéressé par mes opinions sur certaines questions. Par exemple, les lieux, en particulier « La guarida », la maison de Diego, où il y a aujourd'hui un célèbre restaurant qui nous rappelle le film en permanence.

J'ai vraiment aimé le site et le travail du directeur artistique, Fernando O'Reilly, avec qui j'ai eu un échange d'idées inoubliable. Puis, quand il ne restait plus que deux candidats pour le personnage de Diego, Titón m'a rappelé. Dans ce cas, il a pratiquement fait une enquête auprès de ses plus proches collaborateurs, et mon opinion a été l'une des plus intéressantes pour lui. Quand il demandait un avis, on s’employait pleinement au moment de l’émettre car on savait qu’il prendrait en compte ce que l’on disait et il y réfléchissait, même si à la fin il prenait une décision contraire à votre point de vue ; mais on savait que cela avait été pris en compte dans sa réflexion.

Comme tâche plus spécifique, il m'a demandé d'être proche des deux acteurs principaux autant que je le pouvais, de leur parler de l'histoire et du contexte dans lequel elle se développait et de les présenter à des écrivains et des artistes qui pourraient leur offrir des témoignages et des expériences. J'ai accompli cette tâche avec tant de dévouement et de plaisir que les deux acteurs sont devenus des amis pour la vie. L'amitié de Vladimir et de Pichi est le plus grand cadeau que le film m'a laissé. Je pense qu'ils étaient plus à l'aise avec moi et que, pour moi, il était facile de me poser les questions ou les préoccupations car Titón, parfois, inspirait un respect paralysant.

Mes petites incursions dans la phase de tournage m'a donné l'occasion de faire trois « contributions » à la mise en scène, la première une gaffe : j'ai ajouté une photo de Marilyn Monroe qui apparaît à la porte d'entrée au décor. La photo était là, je ne l’avais pas amené, elle était mentionnée dans le scénario et elle avait une pertinence – vers la fin il y a une référence très explicite à Certains l’aiment chaud -. Cependant, quand Titón l'a vue dans une scène qu’il n'avait pas filmé, une des première dans La guarida, ne lui plaisait pas du tout, ou, plutôt, il est entré dans une grande colère, je ne sais pas pourquoi. On ne pouvait pas la retirer car la scène avait été filmée et personne n'a dit que c'était moi qui l'avais placé là, peut-être parce que personne ne m'a vu le faire, et moi, en voyant son dégoût, j'ai opté de me taire et je n'ai jamais mis la main sur autre chose. Si cela avait été un peu plus tard, on aurait blâmé Jorge Perugorría en le voyant bégayer et en passant un moment difficile.

La prochaine «contribution» que j'ai faite, et que Titón a beaucoup apprécié, sont les subjectifs de David autour de tout ce qu’il y a dans la maison de Diego et dans la ville. Rebeca, qui filmait son documentaire sur Titón et l'expérience du tournage du film, m'a soutenu. Le scénario marque constamment ces subjectifs, ils sont ce qui reste de la narration dans la première personne de l'histoire originale ; mais pour diverses raisons, on ne lui donnait pas d’importance et on filmait à peine quelques plans, je pense qu'ils ont été pris comme des notes trop littéraires de ma part ou  le fait que le film ne tient pas compte de la narration à la première personne.

L'acteur Vladimir Cruz était alors timide et effacé, des qualités qui ont peu duré. Il était conscient qu'elles étaient nécessaires, mais n'a pas osé les revendiquer, et j'ai insisté sur ceci jusqu'à devenir lourd et, enfin, quelques-uns ont été tournés, peut-être pas autant que cela aurait été bon.

On ne peut pas dire qu’il y a beaucoup de bonnes prises de La Havane dans le film, alors que la ville de La Havane a été parmi les grands amours de Titón et, pour le personnage de David, une révélation continue renforcée par Diego. Dans le documentaire de Rebeca, Silencio, sur le tournage de Fresa y chocolate il y a beaucoup de prises plus significatives, mais on ne pouvait pas les utiliser dans le film car elles ont été filmées dans un autre format, si je me souviens bien.

Ma troisième intervention au cours de la mise en scène a été une protestation parce que le passage du dîner, que nous avons appelé « dîner lezamien », devait être filmé sur la table qui était toujours dans la cuisine, qui était ronde. Juan Carlos n'a pas donné d’importance à la question, mais je pensais que c'était scandaleux et je ne sais pas si j'ai convaincu Titón avec beaucoup d'arguments ou s’il m’a fait plaisir pour arrêter de l’ennuyer et de pouvoir filmer, mais à la fin ils l’ont changé.

J'ai aussi apporté le livre de John Donne qui pouces les personnages, une édition inexistante du poète anglais, préparée par moi. La tripe du livre, et c'est le fait curieux, appartient à un recueil de poèmes de Dulce María Loynaz que je sacrifiai pour l'occasion, la couverture et les lettres du titre proviennent de quelques livres anciens sur la prise de La Havane par les anglais. J'ai gardé cet exemplaire Donne-Loynaz pendant une longue période jusqu'à ce que je le rende à son propriétaire, c'est à dire, à Diego en la personne de Pichi.

Ma dernière intervention a été importante et elle a donné lieu à des discussions un peu amères entre nous. À un moment donné, Juan Carlos Tabío a proposé de remplacer le portrait de Lezama Lima pour celui de Fernando Ortiz, à qui il semblait professer une plus grande admiration et qu’il considérait comme un père de la cubanía plus important que le poète. Je ne sais pas comment j’ai réussi à convaincre Titón, je l’ai peut-être convaincu en faisant appel à Dieu et l'aide et quelques pages d'arguments et de protestations. J'ai été très lourd.

Une scène que je n’ai pas gagné à Juan Carlos de la filmer est celle présente dans le scénario, dans laquelle David, après avoir fait l'amour avec Nancy, descend nu dans la salle où avait eu lieu le « dîner lezamien », buvant un dernier verre de rhum vieux et fumant un cigare, imitant un peu Lezama. Pour moi, cela signifiait une plaisanterie avec Diego : nous avons tous vu David nu, sauf lui, et aussi, et surtout, la recréation d'un cérémonial machiste selon lequel une boisson et un cigare comme le point culminant du sexe est un acte de réaffirmation et de célébration de la masculinité, et plus encore chez un homme qui venait de perdre sa virginité. Elle n’a pas été tournée, et je le regrette encore.