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Fatima Patterson : « Le théâtre est toujours ouvert à l'esprit »
Par Reinaldo Cedeño Pineda Traduit par Alain de Cullant
La culture cubaine, en lui décernant le Prix National de Théâtre à Fatima Patterson, a plus d'une raison de se réjouir.
Illustration par : Hanoi Pérez

Fátima de la Caridad Patterson Patterson était seule quand ils l'ont appelé du Ministère de la Culture… Est-ce la réponse à un projet ? Peut-être une tournée ? Tout lui viendrait bien, mais ce n'était pas les raisons de l'appel. Quand elle a connu le motif, quelque chose l'a parcouru, lui a fait un nœud dans la gorge. C'était un instant.

 

« Fatima, êtes-vous là ? ». Et, bien sûr… elle était là, mais rapidement les images de sa propre vie lui sont apparues, ceux qui l'ont accompagné et ceux qui ne sont plus : Rogelio Meneses et Joel James. Et le Cabildo et le Festival des Caraïbes et Macubá…

 

Un par un, les membres du jury l'ont félicité : Carlos Celdrán, son président ; Corina Mestre, Nieves Lafferté, René Fernández et Gerardo Fulleda. La décision de lui attribuer le Prix National de Théâtre a été unanime. Alors, cette femme ayant des ancêtres esclaves, cette fille d’un musicien et d’une lavandière qui s’est inscrite à un cours d’interprétation en 1969, cette jeune mère de 18 ans, cette femme qui n'a jamais arrêté, a fait une halte.

 

« Parfois on fait tant de choses que l’on ne se souvient pas de tout, et on est surpris de ce que les autres disent de vous. Être actrice c'est plus que monter sur scène : c'est une responsabilité, c'est ma responsabilité. C’est prendre en compte les problèmes de mon peuple, c’est aider pour que les gens soient meilleurs, et c’est pour cette raison que je bataille et que je bataillerais depuis la scène. C'est normal pour moi. Et si c'est pour cette raison qu’on te récompense… c'est comme s'ils me donnaient un prix pour être une bonne fille ou une bonne mère. Bien sûr, cela signifie que les gens vous aiment, qu’ils reconnaissent ton travail, et ceci ne laisse pas indifférent ; mais je ne suis qu'une femme de Santiago qui aime sa ville, une Cubaine qui aime son pays ».

 

Elle a commencé à la radio provinciale. Elle a joué et dirigé des programmes avec de grands maîtres à ses côtés. Tele Rebelde, la première chaîne de télévision de l’étape révolutionnaire était née. C'était les années 1970. Cependant, dans un pays multicolore comme le nôtre, les personnages pour elle à l’écran apparaissaient à peine. Elle avait toujours les envies de dire. Raúl Pomares a su la voir. Il l'a poussé.

 

En 1977, elle a commencé son voyage dans le légendaire Cabildo Teatral Santiago avec l’œuvre El 23 se rompe el corojo. Là, elle a découvert la magie de se donner au public, de le toucher. Elle a trouvé les clés pour se déchiffrer ; elle a commencé un parcours dans le quartier intérieur qui, en vérité, n'a jamais fini…

 

« Ma rencontre avec une photo de Gladys Linares (« Mafifa »), la compagne de la conga de Los Hoyos, a été en réalité une rencontre de haut niveau. Je connaissais sa légende, c'était la première fois que la conga sortait derrière un enterrement. Et quand j'ai regardé l'image de Mafifa, c'était comme si elle me parlait. Je suis rentrée chez moi et j’ai écrit d’un trait Repique por Mafifa o La última campanera, sur une machine portative. Je l'ai fini cette nuit-là et le lendemain je l'ai envoyé à Joel James. Il me l'a rendu, approuvant ce que j’avais écrit : vous vous imaginez ! Je garde toujours l'original avec la note qu’il m’a écrit sur le livret. Je voulais que quelqu'un parle de ce personnage, ce passage de la vie à la mort. La mort a toujours été une obsession pour moi. Je l'ai proposé à deux actrices, mais elle n'étaient pas intéressées, et quelqu'un m’a dit : «  Tu devrais le faire toi-même ». C'est une pièce qui me fait parfois peur. Après cela, il n'y avait pas d'autre option… J'ai dû fonder Estudio Macubá ».

 

Créé le 7 mai 1992, Estudio Teatral Macubá explore l'univers de la poésie antillaise, ses douleurs et ses couleurs ; les systèmes magiques et religieux, la narration orale, le conte, la musique… ; et il parie sur la recherche constante de la signification féminine. Des pièces telles que la primée Aye N’Fumbi (Le monde des morts), Iniciación en blanco y negro para mujeres sin color ou Ropa de plancha, toutes écrites par Fatima elle-même, le confirment.

 

« Dans ce que j'écris et ce que je fais, j’assume que je suis une femme, que je suis pauvre, que je suis noire, que je suis une artiste. Si ma peau avait été d'une autre couleur, si elle avait été le biotype préféré par les médias, mon chemin aurait été différent, et mes défis autres. Sans vouloir offenser personne.

 

« L’œuvre la plus récente de Macubá est Si se te olvida, te quemas. Elle raconte l'arrivée d’extraterrestres dans notre monde. Les gens les reçoivent avec beaucoup d'anxiété et beaucoup de clinquant, sans se rendre compte dès le début qu'ils sont les nouveaux colonisateurs. Celui qui dirige la résistance est la création populaire. La culture est la seule qui peut inverser ce processus, c’est elle qui soutient, elle évite d'être absorbé. C'est un spectacle qui choisit des moments, qui passent par Santiago et par notre culture, où peut y trouver des poèmes de Nicolás Guillén de la musique traditionnelle cubaine ».

 

« Ce prix est arrivé au moment où Macubá fête son 25e anniversaire. Quand je suis à la direction, je fais toujours une valorisation et l'étude du travail des musiciens, des techniciens, des acteurs. C’est inévitable, c’est essentiel… J’ai toujours le trac avant de monter sur scène, je dois toujours aller aux toilettes. Après, quand je suis sur les planches, pour être honnête, la scène est mienne ».

 

Actrice, dramaturge et directrice, elle a été qualifiée comme vedette par la presse de Liverpool. Elle a été applaudie en Europe et dans les Caraïbes. On l’a vu remplir la scène avec ses histoires et ses gestes. On l’a vu lors des préparatifs de la Biennale de l'Oralité de Santiago de Cuba. On l’a vu pleine de ciment lors de la construction du siège actuel de sa compagnie, le tout nouveau Café Teatro Macubá. On l’a vu dans les répétitions, les mises en scène, dans les rues. Je crois qu’on l’a vu depuis toujours. Et en ce moment, je l'ai devant moi, seulement pour moi ; alors qu'une photo géante la sauvegarde dans le temps, jouant du piano avec sa fille.

 

« J'ai consacré plus de temps au théâtre qu'à ma maison. C'est une dette que j’essaie de payer, mais le théâtre insiste, le théâtre vient à la maison. Ma fille, Consuelo Duany Patterson, est aussi une actrice, je suis sa mère et je suis son chef. Parfois, je le reconnais, je suis très absolue ; mais elle a trouvé un moyen de m'aider quant à l'organisation. Ma petite-fille Firoella Franco Duany, une étudiante en journalisme, est l'équilibre. Et c'est seulement une maison de femmes, pour le meilleur ou pour le pire. Maintenant… ce qui reste est le travail et plus de travail. Je sens que mon engagement envers la vie est avec l'avenir. Il faut éveiller le sens de l'éthique et de la participation chez les plus jeunes, car le théâtre est aussi ceci. Sans l'éthique, sans l’engagement, sans la responsabilité, on ne peut pas faire de théâtre. Le théâtre est toujours ouvert à l'esprit ».

 

Elle m'a dit une fois que les choses n’arrivent pas par hasard. Fatima de la Caridad Patterson Patterson est une combattante. Elle a quelque chose qui vous secoue, qui vous emmène. La culture cubaine, en lui décernant le Prix National de Théâtre, a plus d'une raison de se réjouir.