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Fêtes de la Statue de la Liberté (XII)
Par José Martí Traduit par
À cet instant, un évêque surgit de la tribune, il leva sa main rongée par les ans, et, dans un magnifique silence, placé entre le génie et le pouvoir qui, debout á ces côtés, l'encadraient, il bénit, au nom de Dieu, la statue rédemptrice. La foule, alors, conduite par l'évêque, entonna un hymne lent et suave : la Doxologie mystique. Du haut du flambeau de la Liberté, un signal annonça que la cérémonie était terminée.
Illustration par : Leopoldo Romañach

XII

Chauncey Depew, « l’orateur d'argent », commença alors le dernier discours de la fête. Il fallait que le discours fût beau pour ; retenir comme il le fit l'attention du public, malgré sa fatigue et alors que le soir déjà tombait.

Qui donc est Chauncey Depew  ? Tout ce que peut être le talent dépourvu de générosité !

Les chemins de fer sont son occupation ; les millions, ses chiffres ; les empereurs, son public ; les Vanderbilt, ses Mécènes et ses amis. Il a un œil de rapace, le front haut et fier, le nez courbe, la lèvre supérieure fine et mince, le menton large et pointu. On l'admire pour son style harmonieux et brillant, sa volonté agressive et pénétrante, son jugement prompt et sûr. Son style, frais et varié, n'est pas étincelant ici comme il l’est lorsque, á la fin d'un banquet, il prononce une de ses célèbres improvisations ; il n’a pas non plus cette logique serrée qui est la marque de ses plaidoiries et de ses rapports, lorsqu'il agit en qualité d'avocat ou de directeur des chemins de fer ; il n'écrase pas sans merci ses adversaires, comme en dit qu'il le fait dans les assemblées politiques au cours de ses malicieuses et terribles interventions ; il se contente de nous peindre en phrases enflammées la vie généreuse de celui qui, non content d'avoir aidé Washington á fonder une nation, revint - béni soit le marquis de La Fayette ! - pour demander au Congrès nord-américain qu'il donnât la liberté á « ses frères les nègres ».

En phrases chaleureuses, Depew rapporta les amicales conversations de La Fayette et Washington, dans le modeste foyer de Mount-Vernon, et cet adieu du marquis « purifié par les combats et les privations » au Congrès américain, dans lequel il voyait « un temple immense de la liberté, une leçon pour les oppresseurs et une espérance pour tous les opprimés de la terre ».

Pas plus que la Terreur ne l'avait effrayé, le cachot d'Olmutz ne le dompta, ni la victoire de Napoléon ne le convainquit. Pour qui a dans le cœur le sentiment vrai de la liberté, les persécutions sont-elles autre chose qu'un aiguillon, les empires injustes de la terre autre chose que pompes en carton-pâte ? Ce sont ces hommes qui conduisent le monde. Ils raisonnent après avoir agi.

La pensée leur sert á corriger leurs erreurs ; mais elle n'a pas chez eux même vertu que leurs emportements. Ils sentent et vont de l'avant. C'est ainsi que, se conformant á la volonté de la Nature, Ils inscrivent leur nom dans l'histoire des hommes.

On eût dit d'un magistrat, lorsque Chauncey Depew, secouant au-dessus de sa tête coiffée d'un bonnet de soie son bras vengeur dont l'index pointé tremblait, ramassa en un admirable tableau les bienfaits qui sont l'apanage de l'homme sur cette terre fondée pour la liberté et, lorsque, avec la fougue d'un coursier que des éperons cloués dans ses flancs excitent, il changeait en courage la peur dissimulée, se dressait, au nom des libres institutions, contre les fanatiques qui se servent d'elles pour chercher á les renverser, invoquait l'impétuosité croissante avec laquelle le problème social allait s'imposant á l'Amérique, et en profitait pour humilier cette superbe pour laquelle lui-même, ce chevalier de la parole d'argent, est renommé. Puis, il trouva des accents inspirés pour prononcer, comme si elles étaient siennes, les phrases mêmes dont la révolution ouvrière a fait son évangile.

Serait-ce donc, ô Liberté, que ton ombre suffit pour convaincre, et que ceux-là mêmes qui te haïssent ou se servent de toi se prosternent au commandement de ton bras ?

À cet instant, un évêque surgit de la tribune, il leva sa main rongée par les ans, et, dans un magnifique silence, placé entre le génie et le pouvoir qui, debout á ces côtés, l'encadraient, il bénit, au nom de Dieu, la statue rédemptrice. La foule, alors, conduite par l'évêque, entonna un hymne lent et suave : la Doxologie mystique. Du haut du flambeau de la Liberté, un signal annonça que la cérémonie était terminée.

Effrayés par l'approche de la nuit menaçante, les gens se précipitèrent, fleuves vivants qui déferlent, vers l'étroit débarcadère, se bousculant, se piétinant, sans égards pour l'âge ou la qualité. Les musiques assourdies se faisaient entendre encore, et l’avare lumière du jour s'évanouissait.

 Les barques, surchargées de monde, semblaient s'enfoncer, non sous leur poids, mais sous le poids de leur joie. La fumée des canons enveloppait la barque d'honneur qui ramenait le président vers la ville. Les oiseaux de mer tournaient autour de la tête de la statue, très haut, comme apeurés par la présence insolite de cette montagne nouvelle. Les hommes sentaient leur cœur plus affermi dans leur poitrine.

 Et, lorsque les derniers vapeurs quittèrent la rive de l’île, déjà transformée en autel, une voix cristalline exhala une mélodie populaire qui, bientôt, gagna de bateau en bateau, et, tandis qu'au loin s'allumaient au faîte des édifices des guirlandes de lumières dont le reflet teintait de rouge la voûte céleste, un chant, á la fois tendre et formidable, s'étendit aux pieds de la statue, courant sur la rivière et, avec une onction fortifiée par la nuit, le peuple entier, massé á l'arrière des bateaux, le visage tourné vers l’île, chanta : « Adieu, mon seul amour ! »

 

 « La Nación », Buenos-Aires, 1er  janvier l887