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Fêtes de la Statue de la Liberté ( X)
Par José Martí Traduit par
« On peut difficilement imaginer ce que furent les cris de ce peuple quand son président, né comme lui du travail, posa le pied sur la barque d'honneur pour aller recevoir cette image de bronze, en laquelle chaque homme se retrouve, mais comme racheté et élevé au- dessus de lui- même ! »
Illustration par : Ana María Reyes

X

La vaste tribune, construite en sapins fraichement coupés, drapée d'étendards flambant neufs, semblait, au pied de la statue, frêle et petite comme un coquelicot. Les invités les plus favorisés occupaient l'esplanade, devant la tribune. L'île entière semblait n'être qu'un seul être humain.

On peut difficilement imaginer ce que furent les cris de ce peuple quand son président, né comme lui du travail, posa le pied sur la barque d'honneur pour aller recevoir cette image de bronze, en laquelle chaque homme se retrouve, mais comme racheté et élevé au- dessus de lui- même !

Seuls les frémissements de la terre peuvent donner une idée de pareille explosion.

La clameur des hommes mourait, étouffée par le bruit des canons des chaudières des usines et de celles des bateaux, la vapeur prisonnière s'échappait avec une joie folie, émouvante et sauvage; on eût dit que l'âme indienne traversait le ciel à cheval, poussant son grand cri de guerre ; ou bien que les églises, pour sonner ainsi leurs cloches jusqu'à faire plier les clochers, s'agenouillassent ; les chants de coq, qui symbolisent le triomphe, imités par les cheminées des vapeurs, étaient tantôt faibles, tantôt stridents.

L'énorme se fit puéril la vapeur espiègle jouait dans les chaudières, les remorqueurs semblaient danser dans la brume ; sur les bateaux, les passagers excitaient les musiciens ; les chauffeurs, que les reflets du feu revêtaient d'or, enfournaient le charbon dans les machines ; entre les nuages de fumée, on apercevait les marins de l`escadre, debout dans les vergues.

C'est en vain que, du haut de la tribune, le major général des armées américaines, agitant son bicorne, réclamait le silence ;  même la prière du père Storrs, perdue dans la confusion, ne réussit pas à faire le silence. Mais Lesseps, Lesseps avec sa tête de quatre- vingt aras, découverte sous la pluie, l'imposa. Jamais ceux qui l'ont vu n'oublieront ce spectacle magnifique. Ce ne fut pas d'un geste, mais d'un bond que le grand vieillard se mit debout.

Ah ! Pieux vieillard ! Avant qu'il ne se rasseye, récompensé par les applaudissements de ses ennemis mêmes, émerveillés et vaincus, remercions- le, là- bas, dans l'Amérique qui n'a pas encore eu sa fête, de s'être souvenu de nos pays et d'avoir prononcé leur nom oublié en ce jour historique où l'Amérique consacra la liberté. Car, qui donc a su mieux mourir pour elle que nous ? Qui donc l'a plus aimée?

« A bientôt, à Panama, où le drapeau aux trente- huit étoiles de l'Amérique du Nord ira flotter á côté des drapeaux des pays indépendants de l'Amérique du Sud et scellera dans le nouveau monde, pour le bien de l'humanité, l'alliance pacifique et féconde de la rase franco- latine et de la race anglo- saxonne.

Admirable vieillard qui charme les serpents ! Ame qui, sous nos habits tachés de sang, voit ce qu'il y a de grand dans nos cœurs ! L'autre Amérique t'aime, ô toi qui sus parler de la liberté comme si elle était ta fille !