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Fêtes de la Statue de la Liberté ( VII)
Par José Martí Traduit par
C'est avec l'espérance de la patrie tout entière que Bartholdi forgea sa statue souveraine.
Illustration par : Nelson Domínguez

On ne vit pas dans la familiarité de l'énorme sans qu'il vous en reste quelque chose de lumineux. L'habitude de dompter la matière donne aux sculpteurs un air de triomphe et de révolte. Le don d'admirer ce qui est grand grandit ! Plus encore le don de le modeler, de le caresser, de lui donner des ailes, de tirer de son esprit, en pensée, ce qui, à force de tendresse, de regards profonds, d'effort du poignet et du bras, façonnera, courbera, enflammera le marbre ou le bronze.

Ce créateur de montagnes est né, l`âme libre, dans la Ville de Colmar que, plus tard, l'Allemand devait lui voler; la grandeur et la beauté de la Liberté prirent à ses yeux, habitués à contempler les colosses d'Egypte, ces proportions gigantesques, cette éminente majesté que la patrie revêt dans l'esprit de ceux qui sont contraints de vivre sans elle. C'est avec l'espérance de la patrie tout entière que Bartholdi forgea sa statue souveraine.

L'homme n'a jamais fait œuvre vraiment belle sans qu'une profonde douleur l'ait inspirée. C'est pourquoi cette statue incline la tête, c'est pourquoi son visage est empreint de tristesse comme le visage d'une veuve ; c'est pourquoi elle tend fièrement le tiras vers le ciel, en un geste qui commande et qui guide.

Tout, en elle, crie « En Alsace ! En Alsace ! » Plus que pour éclairer le monde, cette vierge douloureuse est venue réclamer l'Alsace pour la France.

Lorsque l`on vit sans patrie ou que l'on voit une portion de cette patrie dans les griffes de l'ennemi, tous les sourires, toutes les pensées ne sont qu'abominable déguisement et dalle funéraire une fumée d'ivresse semble troubler le jugement, arrêter la parole, éteindre le vers, et tout ce que produit alors l'esprit national sonne faux ou sonne creux, à moins qu'il n'exprime l'obsédant espoir des âmes. Qui donc sentirait mieux l'absence d'un bien que celui qui l'a possédé et perdu ?

Voyez Bartholdi, qui prend sa place dans la tribune, salué avec amour par ses compagnons une vague tristesse baigne son visage ; une chaste douleur brille dans son regard ; il marche comme dans un rêve ; il regarde ce qu` il ne voit pas, et l'inquiète chevelure qui retombe sur son front pensif fait penser á des cyprès, à des hampes de drapeaux brisées.

Voyez les députés, tous ont été choisis parmi ceux qui se battirent le plus courageusement dans cette guerre où la France perdit l'Alsace. Voyez Spuller, l'ami de Gambetta. Dans la fête qu'il offrit au Cercle Français de l'Harmonie, en l'honneur de ses compatriotes, ont- ils échangé de vagues compliments, parlé de fraternité historique, d'abstractions généreuses ?

Spuller s'approcha de la rampe comme un lion il commença son discours comme une prière, il parlait lentement, douloureusement, comme accablé de honte ; sa parole enflammée monta dans un auguste silence que brisaient des sanglots ; quand il se tut, tout le théâtre était debout et l'enveloppait comme un invisible drapeau ; l'air retentissait comme une plaque d'acier frappée de mine coups : « En Alsace ! En Alsace !

Maintenant, Spuller  baisse la tête comme tous ceux qui se préparent à foncer, à attaquer.