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Fêtes de la Statue de la Liberté ( VI)
Par José Martí Traduit par
C'est sur la place Madison que la fête atteint son apogée parce que là, face au monument impie qui rappelle la victoire sans gloire des Américains du Nord sur les Mexicains, se dresse, pavoisée aux couleurs de la France et des Etats- Unis, la tribune d'où le président assistera au défilé.
Illustration par : Alfredo Sosabravo

C'est sur la place Madison que la fête atteint son apogée parce que là, face au monument impie qui rappelle la victoire sans gloire des Américains du Nord sur les Mexicains, se dresse, pavoisée aux couleurs de la France et des Etats- Unis, la tribune d'où le président assistera au défilé. Il n'est pas encore arrivé, mais la place n'est qu'une marée de têtes. Les casques bruns des policiers se détachent sur la masse noire. Des façades, pendent des festons tricolores.

Dans ce champ sombre, la tribune a  l'air d'un bouquet de roses. De temps à autre, un murmure parcourt les groupes les plus proches, comme si soudain l'âme publique se fût enrichie. C'est Lesseps qui gravit la tribune ; c'est Spuller, l'ami de Gambetta, aux yeux d'acier et à la forte tète ; c'est Jaurès, le courageux Jaurès, qui, au combat de Mamers, eut la gloire de dégager douze mine soldats serrés de prés par les Allemands ; c'est Pelissier, qui, blessé à Nogent- sur- Marne, poussait de sa main valide la roue des canons ; c'est le lieutenant Ney, qui, alors que les Français atterrés fuyaient d'une tranchée en feu. les pieds bien posés sur la terre, ouvrit les bras et à coups de poings, son beau visage resplendissant comme du bronze en fusion, ramena les lâches, les poussa vers l'entrée terrifiante et passa avec eux ; c'est Laussédat, le colonel aux cheveux blancs, qui, de ses mains, comme un jeune homme, cimenta les remparts dressés pour contenir les Prussiens ; c'est Bureaux de Pussy, qui ne laissa pas tomber aux mains ennemies l'épée de son bisaïeul La Fayette ;  c'est Deschamps, le maire de Pares, qui trois fois fut fait prisonnier par les Allemands et trois fois s'évada ; c'est le jeune marin Villegent, personnage vivant de Neuville ; c'est Caubert, avocat d'épée, qui voulut faire une légion d'avocats et de juges pour barrer la route à la Prusse; c'est Bigot, c'est Maunier, c'est Desmons, c'est Híélatd, c'est Giroud, qui, tous, servirent bravement la patrie avec leur bourse, avec leur plume ; c'est Bartholdi, le créateur de la statue, qui, un seuil de la citadelle de Belfort, cloua son lion sublime et, pour Gambetta, forgea dans de l'argent cette déchirante Alsace qui maudit, Bartholdi, enfin, qui porte dans ses yeux, mélancoliques comme ceux de tous les hommes vraiment grands, toute la douleur de ce porte- drapeau mourant dans le giron de l'Alsace, toute la foi de l'enfant en qui, à ses côtés, la patrie ressuscite.