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Fêtes de la Statue de la Liberté (V)
Par José Martí Traduit par
Dans la tribune se tiennent les délègues de la France ; le sculpteur, l’ orateur, le journaliste, le général, l’amiral, celui qui unit les mers et découpe la terre ; des airs français papillonnent dans la ville ; le drapeau français claque sur les balcons et flotte au faîte des édifices ;
Illustration par : Flora Fong

C’est ainsi que naquit l’idée, comme le filet d’eau prend sa source au sommet d’une montagne, grossit et s’enfle au long de sa course et finit par être une partie de la mer. Dans la tribune se tiennent les délègues de la France ; le sculpteur, l’ orateur, le journaliste, le général, l’amiral, celui qui unit les mers et découpe la terre ; des airs français papillonnent dans la ville ; le drapeau français claque sur les balcons et flotte au faîte des édifices ; mais ce qui fait briller tous les yeux , ce qui emplit toutes les âmes d’ allégresse, ce n’ est point le don d’ une nation généreuse qui, peut être n’ est point  reçu ici avec l’ enthousiasme qu’ il faudrait. C’est de voir se dresser avec une étonnante fermeté, comme un symbole d’une exaltante beauté, cet instinct de sa propre majesté que chaque homme porte en soi, dans la moelle de ses os, et qui est la racine et la gloire de la vie, et dont la présence ressentie provoque cette débordante allégresse !

Regardez- les ! Ils laissent éclater une joie de ressuscités ! Ce pays, malgré sa dureté, n’est- il pas la maison hospitalière des opprimes ? Sur les visages, il y a des reflets de drapeau ; un tendre amour emplit les cœurs ; un sentiment de souveraineté supérieure donne aux  traits une expression de paix et même leur confère de la beauté ; et tous ces malheureux, Irlandais, Polonais, Italiens, Bohémiens, Allemands, échappés à  l’oppression et à la misère, célèbrent le monument de la liberté parce qu’il leur donne l’impression de les élever et de reprendre possession d’eux mêmes.

Voyez- les courir vers les quais d’où l’on aperçoit la statue, joyeux comme des naufrages qui voient approcher une voile salvatrice ! Ceux qui craignent les rues populeuses, les gens bien mis, sont les plus malheureux : marchands de cigares au teint pâle, portefaix gibbeux, Italiennes enveloppées dans leurs châles de couleur ; ils ne se précipitent pas, comme dans les fêtes vulgaires, en désordre, avec brutalité, ils vont en groupes amicaux, sans colère ; ils descendent de l’est, ils descendent de l’ouest, ils descendent des ruelles entassées dans les quartiers pauvres ; les fiances ont déjà l’ air de ménages ; le mari donne le bras à sa femme ; la mère traîne ses marmots derrière elle ; ils s’ interrogent, s’ excitent, se massent aux endroits d’ où ils pourront voir l’ spectacle de plus près.

Entre temps, les affûts pavoises roulent parmi les hurrahs  de la multitude dans les rues élégantes ; ils semblent, avec leurs langues de drapeaux, parler aux édifices et le saluer; les chevaux, par moments, s’ arrêtent et piaffent ; les chemins de fer aériens, qui passent et tournent, cavalerie fumante et soumise, déposent leurs cavaliers sur la plage ; les vapeurs, comme s’ ils étaient chargés d’ une âme impatiente, essayent de déployer l’ aile qui les attache au rivage ; et là- bas, au loin, enveloppée de fumée, comme si tous les encensoirs du monde la saluaient en même temps, se dresse la gigantesque statue, couronnée de nuages, comme une montagne.