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Fêtes de la Statue de la Liberté ( IX)
Par José Martí Traduit par
« Un profond respect pénétrait toutes les pensées, comme si cette fête de la Liberté évoquait, aux yeux de tous, la présence de tous ceux qui sont morts pour la conquérir. »
Illustration par : Amelia Peláez

IX

Lorsque vint l'heure d'arracher le drapeau qui voilait le visage de la statue, tous les esprits s'excitèrent de telle façon qu'il sembla qu'un vol d'aigles obscurcissait le ciel. C'était une hâte d'amoureux qui poussait toute la ville vers les vapeurs. Et ceux- ci, pavoisés de guirlandes multicolores, semblaient échanger à voix base des confidences en souriant et, joyeux, se précipiter comme de jeunes invités un jour de noces.

Un profond respect pénétrait toutes les pensées, comme si cette fête de la Liberté évoquait, aux yeux de tous, la présence de tous ceux qui sont morts pour la conquérir. Quelle bataille d'ombres surgissait ainsi au- dessus des têtes ! Quelles piques, quelles rondaches, quelles morts sculpturales, quelles agonies souveraines ! L'ombre d'un seul combattant suffisait pour emplir une place. Ils se dressaient, ouvraient les bras, regardaient les hommes comme s'ils les créaient et reprenaient leur vol.

La clarté qui brusquement fendait la sombre atmosphère, n'était point celle des rayons de soleil, mais le reflex des épées et des boucliers dans la brume, à travers laquelle parvenaient des éclats de bataille. Ils se battaient, succombaient, mouraient en chantant : tel est, dominant clochers et canons, l'hymne qui convient à cette statue, qui n'est pas seulement faite de bronze, mais de tout ce qui, dans l´âme humaine, est soleil et poésie.                             

Depuis l'instant où se termine le défilé jusqu'au moment où, à l'approche du crépuscule, s'achevèrent les fêtes de l`île où s'élève le monument, la baie et la ville de New- York ne furent que canonnades, envolées et carillons de cloches, colonnes de fumée.

Et la statue se dresse, déesse comme la tempête, aimable comme le ciel. Devant elle, les yeux secs apprennent à nouveau ce que sont les larmes. Il semblait que les âmes, ouvrant leurs ailes, volassent pour se réfugier dans les plis de sa tunique, pour murmurer à ses oreilles, se poser sur ses épaules et mourir, comme des papillons, dans la lumière. L'Apollon de Rhodes, portant l`urne de feu sur sa tête et la flèche de lumière dans sa main, ne fut pas plus haut: NI le Jupiter de Phidias, tout en or et ivoire, fils d'un temps où les hommes étaient encore des femmes ; ni la statue hindoue de Sumnat, toute incrustée de pierreries ; ni les statues assoiffées de Thèbes, captives, comme l'âme du désert, sur leur piédestal taillé; ni les quatre colosses qui, á l'entrée des terres, défendent le temple de Stamboul. Elle est plus grande que le Saint Charles Borromée de bronze lourd qui se dresse à Arona, au bord du lac, plus grande que la Vierge du Puy, conçue sans ailes et qui, du haut du mont, protège la ville; plus grande que l'Arminius des Chérusques, qui se dresse sur la porte de Tautenberg, appelant les tribus germaniques au combat pour anéantir les légions de Varus; plus grande que la Germania de Niederwald, beauté cuirassée et stérile qui n'ouvre pas les bras; plus grande que la Bavière de   Schwanthaler, superbement couronnée dans les plaines de Munich, un lion à ses pieds. Par- dessus les églises de toutes croyances, au- dessus de toutes les œuvres des hommes, surgit des entrailles d'une étoile « La Liberté éclairant le monde », sans lion et sans épée. Elle est faite de tout l'art de l'Univers, comme la Liberté est faite de toutes les douleurs des hommes.

De Moïse, elle a les tables de la Loi ; de Minerve, le bras levé ; d'Apollon, la flamme de sa torche ; du Sphinx, le mystère de son expression; du Christianisme, le diadème aérien.

Cette statue, « immensité de pensée dans l'immensité de la forme », a surgi de la courageuse aspiration de l'âme humaine, comme surgissent les montagnes des profondeurs de la terre.

L'âme humaine est faite de paix, de lumière et de pureté. Simple dans sa mise, elle cherche dans le ciel sa demeure naturelle. Les ceintures la brûlent ; elle  dédaigne les couronnes qui cachent le front ; elle aime la nudité, symbole de la Nature ; elle se tient debout dans la lumière où elle naquit.

La tunique et le péplum lui conviennent pour se protéger de la haine et du désir impur ; la tristesse, qui ne disparaîtra de ses yeux que quand tous les hommes s'aimeront, lui sied ; pieds nus, elle est à l'aise, comme tous ceux qui ne sentent battre la vie que dans leur cœur ; son diadème, fait du feu de sa pensée, nait naturellement de ses tempes et, telle la montagne à l'éclatant sommet, toute la statue, au haut de la torche, se condense en lumière.