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Fêtes de la Statue de la Liberté (III)
Par José Martí Traduit par
Et la France? Ah ! Bien peu de gens parlent de la France ! Ils ne parlent pas de La Fayette ; ils ne savent rien de lui. Ils ne semblent pas se rendre compte qu’on célèbre aujourd’hui le don magnifique du peuple français moderne au peuple américain.
Illustration par : Eduardo Roca CHOCO

Suivons, suivons, dans les rues la multitude qui, de toute part accourt et les empli ; c’est aujourd’hui le jour où  l’on va découvrir la statue qui consacre la amitié de Washington et La Fayette. Des gens de toutes langues assistent à la cérémonie.

Gens simples d’où la joie semble jaillir. Il y a beaucoup de drapeau flottant dans les esprits ; il y en a peu pavoisant les maisons. Les tribunes de sapin, drapées, attendent, sur le chemin du cortège, le président de la République, les délègues de la  France, le corps diplomatique, les gouverneurs d’états, les généraux de l’armé. Les trottoirs, les perrons, les balcons, les toits mêmes, se remplissent d’une foule heureuse. Beaucoup se pressent sur la jetée pour attendre le défile naval, les bateaux de guerre,  la flotte de vapeurs, les remorqueurs hurleurs, qui transporteront les invités a l’île de Bealoe où le visage encore couvert du drapeau français, la statue attend sur son piédestal cyclopéen. Mais le plus grand nombre afflue sur la route qu’empruntera le défile.

Voici une musique militaire. Plus loin, un détachement de pompier  avec leur vielle pompe montée sur échasses ; ils portent la culotte noire  et la veste rouge. La foule s’écarte pour laisser passer un groupe de français : ils semblent fous de joie. Là, un autre  groupe arrive : très bel uniforme, tout rehaussé de cordons d’or, grand pantalon à franges, shako couvert de plumes, fière moustache, corps menus, parole bouillonnante, œil  très noir : c’est une compagnie des volontaires italiens.                            

Au coin d’une rue, on aperçoit le chemin de fer aérien, le train est bondé ; en bas, la police distribue ses patrouilles ; les policiers portent la redingote bleue à boutons d’or. La pluie ne parvient pas à effacer un seul sourire.

Déjà la foule se replie  sur les trottoirs, car la police montée avance, la repoussant à coups de croupes. Une femme traverse la rue, sa cape de toile cirée est pleine de médailles représentant la statue, d’un côté le monument, de l’autre l’aimable visage de Bartholdi. Là- bas,  un homme passe, le visage anxieux, prenant des notes  tout en marchant.

Et la France? Ah ! Bien peu de gens parlent de la France ! Ils ne parlent pas de La Fayette ; ils ne savent rien de lui. Ils ne semblent pas se rendre compte qu’on célèbre aujourd’hui le don magnifique du peuple français moderne au peuple américain.

Il y a bien une statue de La Fayette  sur la place de l’Union, mais c’est aussi Bartholdi qui la fit, et c’est aussi la France qui la donna. Les écrivains et les vieillards à petite cravate sont seuls à se souvenir de l’admirable marquis. Dans l’énorme chaudière, une vie nouvelle bout. Ce peuple où chacun vit pour soi, aime peu en vérité cet autre peuple qui a fécondé de son sang toute semence humaine.

« La France, dit un ingrat, nous aida parce que son roi était l’ennemi de l’Angleterre. » - « La France, grogne un autre dans son coin, nous donne la statue de la Liberté pour que nous la laissions achever en paix le canal de Panama. »                             

« C’est Laboulaye, dit un troisième, qui nous a donné cette statue. Il voulait mettre une bride anglaise à la liberté française. Tout comme Jefferson, qui emprunta aux encyclopédistes français les principes de la déclaration de l’indépendance, Laboulaye et Henry Martin ont voulu transporter en France les méthodes de gouvernement que les Etats- Unis ont hérité de la Grande Charte. »