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Fêtes de la Statue de la Liberté (II)
Par José Martí Traduit par
Ce fut hier, 28 octobre, que les Etats- Unis acceptèrent solennellement la statue de la Liberté, que le peuple de France leur a offerte, en souvenir du 4 juillet 1776, jour où ils proclamèrent leur indépendance, conquise sur l´Angleterre avec l`aide du sang français.

Ce fut hier, 28 octobre, que les Etats- Unis  acceptèrent solennellement la statue de la Liberté, que le peuple de France leur a offerte, en souvenir du 4 juillet 1776, jour où ils proclamèrent leur indépendance, conquise sur l´Angleterre avec l`aide du sang français. Le jour était sans douceur, l´air couleur de cendres, les rues boueuses, la bruine persistante ; mais rarement la joie de l´homme fut si vive.

On devinait un bonheur paisible, comme si quelque baume eût adouci les âmes ; elle était plus visible  sur les fronts les plus lumineux, mais, même des esprits les plus opaques surgissaient, avec la soudaineté d’une vague, ce délicieux instinct de la dignité humaine qui donne de la splendeur aux plus obscurs visages.

L’émotion était géante. Le mouvement avait quelque chose de Cordillères. Dans les rues, il n’y avait pas de vides. Les deux fleuves   semblait des chemins de terre ferme. Le bateau, vêtu de perle par la brume, manœuvrait, roue contre roue, noirs de monde. Le pont de Brooklyn  gémissait sous sa charge de passantes; New York et se faubourgs s’étaient  levés tôt comme le font les invités pour une noce. Et rien, ni le travailleurs oublieux de leurs peines, ni les femmes, ni les enfants, rien, parmi cette foule qui remplissait les rues de soin pays  joyeux, n’était plus beau que ces vieillards venus de la campagne, dans leur manteaux flottants et le cou serré dans leurs petites cravates, pour saluer la statue qui commémore le esprit héroïque de ce marquis de La Fayette  que, jeunes, ils étaient venus  accueillir avec des palmes et des branches, parce qu’il aima Washington et l’aida á rendre livre son peuple.

Un grain de poésie suffit à parfumer un siècle. Qui ne se souvient de cette belle amitié ? Washington était grave  et plus âgé ; La Fayette  était encore presque imberbe, mais, sous des apparences différentes, il y avait chez l’un et l’autre, cette même détermination aveugle,  cette même volonté de s’élever, à quoi se reconnaissent les grands caractères. Ce noble enfant avait abandonné sa femme et son roi pour aider les troupes malheureuses qui, d’Amérique, se efforçaient de jeter  l’Anglais à la mer  et transposaient  en sublimes paroles les commandements  de l’Encyclopédie, par lesquels l’espèce humaine annonçait l’avènement de son âge d’homme avec non moins d’éclat que sur le mont Sinaï, fut annoncé son enfance.

L’aurore  accompagnait ce héro  aux cheveux blonds ; et l’homme en marche préférait  son âme forte à la pompe inique avec laquelle, enveloppé de lumières d’opale, passait la majesté sur les épaules de ses vassaux affamés, comme un saint que des porteurs  aux pieds nus promènent sur un pavois. Son roi le poursuit, l’Angleterre  le poursuit ; mais sa femme l’aide.

Dieu ait pitié du cœur héroïque qui ne trouve point dans son foyer un accueil, un soutien pour ces nobles entreprises ! Il quitte sa maison et sa richesse royale : il arme son bateau et, de son bord, il écrit : « les sort de l’Amérique, destinée à être le sûr asile de la vertu, de la tolérance et de la liberté tranquille, est intimement lié au bonheur de la famille humaine. » De quelle taille était cette âme qui renonçait  à tous les privilèges de la fortune pour suivre dans la neige une poignée de rebelles mal vêtus ! Il sorte à terre, vole au Congrès continental : « je veux servir l’Amérique comme volontaire et sans solde ! »  Il se passe sur la terre des choses qui l’inondent d’une clarté céleste !

L’humanité semblait avoir mûri  dans ce jeune corps. Il s’affirme général de  généraux. D’une main, il étanche sa blessure tandis que de l’autre il mène à la victoire les soldats qui se préparaient à fuir. D’un scintillement de son épée, il rassemble la colonne divisée par la trahison d’un chef.

Si ses soldats vont à pied, il va à pied. Si la République manque d’argent, lui, qui déjà lui donne sa vie, lui avance sa fortune. Voici un homme qui brille comme s’il était en or ! Dès que la  renommée lui a rendu l’affection de son roi, il se rend compte qu’il pourra se servir de la haine de la France pour l’Angleterre pour bouter hors l’Amérique les Anglais abattus.

Le Congrès continental attache à sa ceinture une épée d’honneur et écrit au roi de France : « Nous recommandons ce noble jeune homme à votre majesté en raison de la sagesse de ses conseils, de son courage sur les champs de batailles et du stoïcisme avec lequel il supporte les privations de la guerre. »

Il demande des ailes à la mer. La France, le premier des peuples, se pare de roses pour recevoir son héros. « C’est merveille que La Fayette ne veuille pas importer en Amérique jusqu’aux meubles de Versailles ! » s’écrie le ministre français, quand il reprend la mer pour retraverser l’Océan avec le secours que la France envoie à la république naissante: l’armée de Rochambeau et l’escadre de De Grasse.

À ce moment, Washington lui- même désespère de la victoire.  Le noble français et les paysans américains enferment l’Anglais à Cornwallis et le contraignent à se rendre à Yorktown. C’est ainsi qu’avec l’aide de la France, les Américains assurent cette  indépendance que les idées françaises leur avaient appris à souhaiter. Et tel est le prestige d’un fait héroïque que le svelte marquis a suffit pour que, pendant un siècle, fut maintenue l’union entre ces deux peuples si différents par la chaleur de leurs esprits, par l’idée qu’ils se font de la vie, par le concept même qu’ils ont de la liberté, égoïste et intéressé aux Etats- Unis, expansive et généreuse en France! Béni soi le peuple qui rayonne !