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Fêtes de la Statue de la Liberté ( I)
Par José Martí Traduit par
Pour qui ne te possède pas, Liberté, c’est chose atroce que de parler de toi !
Illustration par : artistes cubains

New York, 29 octobre 1886

 

 Monsieur le Directeur de la Nación,

 

Pour qui ne te possède pas, Liberté, c’est chose atroce que de parler de toi ! Le fauve vaincu par le dompteur ne plie pas le genou avec plus de colère. Du fond de l’enfer, dont on connaît les profondeurs, on contemple l’homme, arrogant comme le soleil. On mord l’air, comme l’hyène le fer de sa cage. L’esprit se tord dans le corps comme un empoisonné.

Le misérable qui vit privé de sa liberté voudrait se tailler, dans la boue du ruisseau, un vêtement qui lui aille. Ô liberté ! Ceux qui te possèdent ne te connaissent point !  Ceux qui ne te possèdent pas ne doivent pas parler de toi, mais te conquérir.

Mais lève- toi, ô insecte ! Car toute la ville est plaine d’aigles. Avance, ne serait- ce qu’en te traînant sur les genoux ; regarde, dussent tes yeux se voiler de honte ! Glisse- toi, comme un laquais souffleté, parmi cette armée resplendissante de seigneurs. Marche, dusses- tu sentir que la chair de ton corps s’en va par lambeaux !  Ah ! Mais, s’ils savaient comme tu pleures, ils se pencheraient pour te relever, comme un blessé à mort ! Et, toi aussi, tu saurais lever le bras vers l’éternité !

Lève- toi, insecte, car la ville est une ode ! Les âmes résonnent comme les instruments les mieux accordés. Il fait sombre, et, s’il n’y a pas de soleil dans le ciel, c’est que toute la lumière est dans les âmes. Elle fleurit dans les entrailles des hommes.

Liberté, ton heure est arrivée ! Le monde entier t’a amenée sur ces plages en s’attendent  a ton char triomphal. Te voici, semblable au rêve du poète, grande comme l’espace, de la terre au ciel.

Ce bruit est le bruit du triomphe qui se repose. Cette obscurité n’est point celle du jour pluvieux ni du gris octobre, c’est celle de la poussière du chemin soulevée par ton char et sur laquelle la mort a posé son ombre. 

Je les vois, l’épée nue, la tête entre les mains, tas informes aux membres épars, les flammes enroulées autour de leurs corps et de leurs fronts brisés, la vapeur de la vie s’ échappant avec des formes d’ ailes ! Tuniques, armures, rouleaux de parchemin, écussons, livres, tout s’entasse à tes pieds et resplendit ; et tu règnes, enfin, sur les villes de l’intérêt et des colonnes de la guerre. Ô parfum du monde ! Ô déesse, fille de l’homme !

L’homme grandit ! Vois comme, déjà, il ne tient plus dans les églises et choisit le ciel, seul temple digne d’abriter sa divinité ! Mais toi ô merveille ! Tu crois en même temps que l’homme ! Et les armées, et la ville entière, et les bateaux pavoisés qui vont te célébrer roulent jusqu’ à tes pieds voilés par la brume, parfois aux grands coquillages de couleur que les ombres Océan projette sur les roches, comme l’esprit de la tempête qui parcourt le ciel sur un nuage noir entouré d’éclaires.

Tu fais bien, Liberté, de te révéler au monde par un jour sombre,  car tu ne peux pas être  encore satisfaite de toi ! Et toi, cœur sans fête, chante la fête !