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Eusebio vit dans l’œuvre de sa vie
Par Max Lesnik Traduit par Alain de Cullant
Comme un spectre de bien et d’amitié, son esprit continuera à marcher à travers les rues pavées de sa bien-aimée Havane, pour toujours et toujours.
Illustration par : Eduardo Abela

Pour moi, Eusebio Leal, l’ami de longue date, n’est pas mort. Écrire sur la mort d’un affectueux et cher ami comme l’était Eusebio Leal est une tâche qui, dans chaque mot écrit, laisse une triste larme de sang. C’est la douleur la plus intense quand celui qui quitte la vie terrestre fait partie de la Cuba éternelle à qui il a dédié toute son existence en sa qualité d’Historien de La Havane, une Havane qu’il parcourait à toute heure, obsédé par son Histoire et ses pierres, comme si elle était sa bien-aimée Dulcinée des rêves d’un Don Quichotte.

Mon étroite amitié avec Eusebio Leal était propre et aussi loyale (leal en espagnol) que son nom de famille bien porté. Ce furent des années difficiles pour Cuba et les Cubains, qui m’ont amené à écrire un témoignage de cette amitié à l’occasion du 75e anniversaire de sa naissance. J’ai alors écrit : Eusebio, le plus loyal.

Au milieu des années 1990, les choses allaient de mal en pis à Cuba, depuis l’effondrement du champ socialiste, auquel s’ajoutait le rigoureux blocus du gouvernement des États-Unis contre le Gouvernement Révolutionnaire, en a fait moins qu’un véritable enfer la vie des Cubains.

Ce sont les longues coupures de courant et la grande rareté de La Havane au milieu des ténèbres régnantes que seuls l’optimisme, la capacité de résistance et la volonté de fer du peuple cubain et de ses dirigeants, avec Fidel Castro en première ligne, ont fait penser que le cauchemar dans lequel on vivait alors aurait une fin heureuse à la vue d’une faible lumière au bout du tunnel.

Je suis arrivé à La Havane un chaud après-midi d’été lors de ces jours pénibles, accompagné de ma femme Miriam, sans autre but que d’offrir mon soutien moral absolu à la souffrance de Cuba qui, en ces temps difficiles, ne pouvait nous donner que de partager sa douleur, sa sueur et ses larmes.

Cette nuit-là, nous allions voir Fidel lors d’une visite privée en compagnie d’Alfredo Guevara, mon grand ami de l’époque universitaire, et d’Eusebio Leal, qui m’avait convoqué le même après-midi pour une conversation dans son bureau de l’Historien de la Ville, situé alors sur l’Avenida del Puerto de la capitale cubaine, précisément en face du quai où mouillent les paquebots.

Dans son bureau, nous avons dû attendre Leal quelques minutes, qui était dans une salle de travail, à côté de son bureau, s’occupant de questions urgentes avec Cary, sa secrétaire à l’époque, une femme dont j’avais une estime très spéciale car nous sommes nés tous les deux dans la ville de San Antonio de las Vueltas, qui est aussi la ville natale de mon parent José Ramón Machado Ventura, deuxième secrétaire du Parti Communiste de Cuba.

En l’attendant, j’ai pris sur une table chargée de papiers de travail un beau livre, fraîchement sorti de la presse qui n’était pas encore en circulation. C’était l’une des nombreuses œuvres écrites par Fidel dans sa vie fructueuse en tant que protagoniste et témoin de l’histoire.

J’ai ouvert le livre avec une grande curiosité devant l’inconnu et, sur sa première page, se trouvait la dédicace de l’auteur disant, en une écriture claire et concise : « À Eusebio, le plus loyal ». La signature était indubitable. Fidel Castro Ruz.

Pour moi, Eusebio Leal, l’ami de longue date, n’est pas mort. Parce qu’il vit dans l’œuvre de sa vie. Et maintenant, comme un spectre de bien et d’amitié, son esprit continuera à marcher à travers les rues pavées de sa bien-aimée Havane, pour toujours et toujours, amen.