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Eusebio, conquérant de l’histoire et de la culture
Par Manuel López Oliva Traduit par Alain de Cullant
Pour lui, récupérer une Havane presque perdue pour des causes différentes, n’était pas de la transformer en un froid entrepôt urbain, où les immeubles, les meubles et les images ont été reconstruits dans leur corps d’origine pour être contemplés.
Illustration par : Eduardo Abela

Eusebio Leal reste pour tout le monde, à Cuba et dans le monde, comme il l’a toujours été : un exécuteur humaniste. Depuis son point de vue – signé par une formation chrétienne et le statut du patriote affirmé dans les connaissances historiques acquises par les études, les recherches et les expériences – il a réussi à transformer la vocation de service en une grande croisade pour le bien de ses compatriotes de la capitale cubaine, où il est venu semer des combats transcendantaux. Sa façon de faire et de dire a été marquée par le sensible, le communicatif, le créatif et le charismatique de l’individualité. Il n’était pas un ange déconnecté des conflits et des passions de l’existence terrestre, ni l’homme des chemins chiffrés et des marques connues, mais un éternel chercheur de l’amélioration humaine et de l’humanisation du contexte vital nécessaire à de nombreuses personnes.

Ayant une connaissance encyclopédique, une éducation attentive et une décence proverbiale, il s’est occupé avec une attention constante des détails qui donnaient un sens à chaque projet sous sa direction. Il était un amoureux du beau et il est toujours resté fidèle aux raisons qu’il avait reçues des forgeurs et des défenseurs de notre nationalité. Sa responsabilité comme Historien de la ville de La Havane l’a conduit à des projections inhabituelles – dont l’exercice de la profession choisie signifiait de le placer sur des pistes instrumentales et même commerciales – il a compris le travail comme un mandat, un plaisir et une épopée suivie par des collaborateurs qui l’ont compris et se sont adaptés à son style élégant de direction. Eusebio a indiqué qu’il y avait des travaux ; il dialoguait pour clarifier les fins et montrer les couleurs de l’horizon préfiguré : il invitait à reconstruire la réalité des différentes époques et des traditions fondamentales ; et il a également imaginé des programmes regroupant les facettes des logements, historiques, démographiques, scientifiques, littéraires et artistiques du sens de l’espace social comme culture.

Pour lui, récupérer une Havane presque perdue pour des causes différentes, n’était pas de la transformer en un froid entrepôt urbain, où les immeubles, les meubles et les images ont été reconstruits dans leur corps d’origine pour être contemplés.

Il voulait une ville vivante par la présence et l’action de ceux qui l’occupaient, ainsi que ceux qui ont apporté du relief à travers l’art artisanal et l’art visuel, la musique et les lettres, la muséographie et la danse, le théâtre et tout ce qui nous permettrait de nous donner la certitude de qui nous sommes, d’où nous venons et où nous allons.

Il a appelé à travailler la merveille, à transcender les manques quotidiens, à aimer chaque pierre et à rester en extase face à la révélation d’une vieille empreinte, d’un document éclairant, de la décoration découverte, ou d’une photographie sépia qui introduit le passé dans les coordonnées du présent.

J’ai rencontré Eusebio à la fin de 1968 sur la Plaza de Armas, alors que j’étudiais encore la peinture à l’École Nationale d’Art de Cubanacán. Je commençais aussi comme critique des arts plastiques dans le journal Granma et dans la Revista Cuba Internacional ; et il venait d’assumer des fonctions dans le Bureau de l’Historien de la Ville. Mais il a déjà apporté avec lui des projets précieux pour donner une vie utile au Centre Historique havanais. À cette occasion, il m’a parlé de son intérêt à trouver des pièces testimoniales qui nourriraient le fabuleux Musée qu’il construisait dans l’ancien Palacio de los Capitanes Generales.

Nous nous souvenons aussi comment Roig de Leuchsenring a apporté pour le trottoir de son entité des œuvres de Carlos Enríquez, à partir d’une exposition interdite par la direction du Lyceum du Vedado. Sa façon d’apprécier la relation entre l’art et l’histoire sociale, comme un dialogue enrichissant entre deux miroirs, est devenue constante dans les conversations que nous avons eues quand j’ai travaillé très près de lui : à la direction des Arts Plastiques du Conseil National de la Culture, dans le Palacio del Segundo Cabo.

Il y a de nombreuses d’anecdotes qui pourraient aider à le décrire. Mais, ici, je veux juste faire référence à ce qui s’est passé dans l’après-midi, quand le Musée de la Ville a été inauguré. Carlos Rafael Rodríguez, René Portocarrero et moi parlions près de l’escalier, quand soudain Eusebio est arrivé, nous racontant certains des avatars de la préparation de ce milieu conservateur de mémoire palpable. Carlos Rafael l’a immédiatement caractérisé en lui disant : « Tu es un conquérant ». Et il l’a été vraiment. Eusebio conquérait avec sécurité et ténacité tout ce qu’il matérialisait. Ses conquêtes comprennent jusqu’à la structuration d’un tissu de gestion, d’exposition et de circulation du thésaurus symbolique de tous les temps, commencé au milieu des années 70 avec les célèbres Samedis de la Cathédrale, qui ont constitué une occasion saine pour le plaisir massif de la société.

Les préoccupations de Leal pour semer un groupe de studios pour les artistes, des centres et des galeries d’art dans la vieille ville mis en phase avec les temps nouveaux, ont consolidé sa communication avec les architectes de la visualisation, ce qui était évident à travers le poids culturel de la revue Opus Habana et de la station Habana Radio. Eusebio visitait fréquemment le bâtiment nº 2 de la rue Mercaderes, à l’angle de la Plaza de la Catedral, car là vivaient et créaient leurs œuvres des écrivains, des dramaturges et de peintres de renom. Là se trouvait mon premier atelier d’art, entre 1975 et 2009, quand il a commencé à s’effondrer et j’ai dû aller travailler dans un bâtiment colonial venant d’être restauré dans la rue Paula (maintenant nommée Leonor Pérez), qu’Eusebio a décidé de me donner, parce qu’il voyait en moi un « mystique martiano ». Et il y avait un véritable lien entre lui et d’innombrables créateurs de visions et d’objets de nature imaginative.

Eusebio comprenait les artistes, parce qu’il était lui-même un artiste. Il était un artiste pour la capacité de rêver le possible et l’impossible, dans la restauration et le remodelage d’importantes parties de la capitale cubaine. De même pour sa sensibilité raffinée. Un artiste particulier, qui en combinant la raison avec la formalisation palpable du beau mis en mouvement dans la Vieille Havane, a apporté un canon adaptable pour de nombreuses villes du pays. Un artiste de la parole et de l’ajustement de la subjectivité avec les processus complexes de l’histoire. C’est pourquoi il est resté dans les espaces qu’il humanisait, dans la conscience du peuple noble qui a reçu son empreinte, dans l’art des entreprises légitimes qu’il a aidé à fertiliser, et aussi dans les gens qu’il considérait comme l’objet cime de son imagination et de ses actes.

Pour cette raison, et bien plus encore, dans le cas d’Eusebio Leal, le jugement de José Martí s'est précisément accompli : « La mort n’est pas vraie quand l’œuvre de la vie a été bien accomplie ». Il vient seulement de partir vers l’histoire et la légende.