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Entrevue exclusive avec le Dr Ivan A. Schulman
Par Gabriel Cartaya Traduit par Alain de Cullant
Le professeur Schulman est internationalement reconnu pour sa grande contribution aux études sur le modernisme, ainsi qu’à la compréhension de l’œuvre de José Martí et d’autres écrivains hispano-américains.
Illustration par : artistes cubains

Dans la matinée du 3 août 2020, l’éminent professeur et chercheur étasunien Ivan A. Schulman est décédé à Porto Rico. Grand ami de Cuba et du Centro de Estudios Martianos, fin connaisseur des lettres hispaniques, en particulier du Modernisme, et de la vie et de l’œuvre de José Martí, il a laissé une œuvre vaste et importante, et son départ signifie une perte inestimable pour les études littéraires.

Il est difficile de résumer l’ample curriculum vitae du Dr Ivan A. Schulman. Son historial académique s’est enrichie avec six décennies en tant que professeur de Littérature Comparée et d’Espagnol, d’études permanentes, de recherche et d’exercice d’enseignement dans diverses universités des États-Unis et d’Amérique Latine, de la production d’une vaste œuvre atteignant une diversité de livres comme auteur et coauteur, de dizaines d’essais dans des revues spécialisées et d’innombrables articles et présentations dans des événements internationaux.

Le professeur Schulman est internationalement reconnu pour sa grande contribution aux études sur le modernisme, ainsi qu’à la compréhension de l’œuvre de José Martí et d’autres écrivains hispano-américains. Sa production intellectuelle est d’une consultation obligatoire quant aux études académiques et sa présence reste un privilège dans les forums les plus exigeants où ces sujets sont abordés.

Bien que l’espace pour présenter la personne interrogée soit bref, c’est avec une grande gentillesse qu’il a accepté de répondre à certaines questions pour La Gaceta, il est nécessaire de mentionner quelques de ses livres qui ont contribué à renouveler et approfondir les études sur le modernisme : Símbolo y color en la obra de José Martí (1960), Génesis del modernismo:  Martí, Nájera, Silva, Casal  (1968), El modernismo hispanoamericano (1969), Martí, Casal y el modernismo (1969), Relecturas martianas: narración y nación  (1994), El proyecto inconcluso: la vigencia del modernismo (2002), Vigencias: Martí y el modernismo (2005). Ces textes, et d’autres, ont placé Schulman parmi les auteurs essentiels pour comprendre le sens du modernisme dans la littérature hispano-américaine.

Qu’est-ce que le professeur Manuel Pedro González, ce grand chercheur de l’œuvre de José Martí si inconnu aujourd’hui à Cuba, signifie pour vous ?

Après avoir terminé mes études de premier cycle à l’Université Nationale Autonome du Mexique, j’ai poursuivi mes études universitaires dans l’Université de Californie (Los Angeles). J’ai rencontré Manuel Pedro González au cours de mon premier semestre, j’ai alors choisi un séminaire sur le modernisme hispano-américain qu’il enseignait. Il m’a confié un travail sur Manuel Gutiérrez Nájera, il semble avoir aimé mon travail et il m’a invité à être son assistant de recherche. Nous avons travaillé ensemble sur l’œuvre de Martí que nous avons ensuite publié sous la forme d’un livre : Esquema ideológico de Jose Martí. C’était mon premier livre, nous continuons à travailler ensemble et c’est lui qui a dirigé ma thèse de doctorat : Símbolo y color en la obra de José Martí, que l’Éditorial Gredos de Madrid a publié.

Manuel Pedro a d’abord été mon professeur, puis mon collègue et ami. Il n’est pas né à Cuba mais dans les Îles Canaries. Mais il a fait toutes ses études à La Havane. Ce n’est pas une figure méconnue à Cuba. Il appartenait à un groupe distingué d’intellectuels tels que Juan Marinello, Raúl Roa, puis Cintio Vitier et Fina García Marruz.

Est-ce l’enthousiasme précoce provoqué par la figure de José Martí – à qui vous avez dédié le premier de vos livres, converti en un classique pour la compréhension des symboles dans l’œuvre du Cubain – qui vous a conduit aux études sur le modernisme, ou les études de ce mouvement littéraire qui vous ont conduit à José Martí ?

J’ai commencé mes études sur Martí et le modernisme avec Manuel Pedro. J’ai travaillé avec lui pour rectifier la chronologie du modernisme hispano-américain. Et avec Ricardo Gullón et Angel Rama, nous avons changé le concept chronologique sur l’initiation du modernisme, c’est-à-dire que ce furent Martí et Gutiérrez Nájera qui ont initié le modernisme en Amérique et non Rubén Darío, dont la vanité accoutumée l’a amené à s’attribuer à l’initiation du modernisme hispanique.

Probablement le projet intellectuel le plus ambitieux que vous avez proposé en tant que chercheur littéraire a été de faire face à une réévaluation du modernisme, au milieu du débat entre la dite critique traditionnelle et la progressive, dont vous êtes l’un de ses plus grands représentants. Comment les arguments défendus par vous ont-ils influencé l’évaluation actuelle du modernisme ?

Je suis d'accord. Mes projets les plus importants étaient, et ont été la rectification de l’initiation du modernisme, et la définition du concept littéraire et culturel du modernisme en Amérique et l’importance de Martí dans l’évolution de ce projet. Mais, mon concept de modernisme découle de l’idée de Jürgen Habermas, c’est-à-dire que le modernisme est un projet inachevé et évolutif : le titre de l’un de mes livres : El proyecto inconcluso; la vigencia del modernismo, Université Nationale Autonome du Mexique et XXIe siècle, 2002.

Mais j’ai écrit et publié sur de nombreux sujets hispano-américains, depuis la Colonie jusqu’au contemporain, sur des figures et des sujets de Cuba, du Mexique, du Nicaragua, d’Argentine, de Porto Rico, du Chili.

Quelle hiérarchie a la figure de José Martí au sein des représentants du modernisme ?

Martí a une hiérarchie unique parmi les modernistes. Au cours d’une très courte vie, il a vécu en exil dans plusieurs pays hispano-américains, puis 15 ans aux États-Unis. La dernière édition de ses œuvres, qui est l’édition critique du Centro de Estudios Martianos de Cuba, compte plus de 20 volumes. Martí était poète, écrivain et chroniqueur. Il a vécu l’expérience de la première étape de la modernité capitaliste aux États-Unis et il a écrit pour des journaux et des revues d’Amérique sur la nouvelle vie par rapport à celle des « pays bleus » comme il appelait les pays d’Amérique Latine, recommandant la nécessité de transformer, de moderniser la vie américaine, mais en évitant les défauts de la vie politique et sociale des États-Unis, qu’il comprenait mieux que n’importe quel latino-américain de son temps, les défauts que nous vivons aux États-Unis à cette époque : le terrorisme, la corruption politique, le racisme, la violence sociale. C’était un écrivain visionnaire, beaucoup plus que tout autre moderniste ; un écrivain qui a su lire l’avenir, comme Cintio Vitier et moi nous l’avons observé.

Dans Nuevos asedios al Modernismo, on retrouve dans ce mouvement littéraire « un phénomène socioculturel aux multiples facettes », l’attitude de certains modernistes pourrait-elle être liée comme une réponse spontanée à l’exclamation de Martí de « il n’y aura pas de littérature hispano-américaine tant qu’il n’y aura pas d’Amérique Hispanique » ?

Certainement. Dans son essai sur la nature de la « Revue Vénézuélienne », Martí explique la nécessité d’une véritable « voix » américaine. C’est un exorcisme social qui aurait pour effet de produire une littérature hispano-américaine. Mais cette quête n’exclut pas la présence du passé, ni les nouveautés du présent, y compris les techniques picturales que des modernistes comme Martí et Dario ont pu utiliser dans leur œuvre pour créer une authentique modernité américaine.

Bien que l’expression « validité de Martí » ait été grandement abusée, à des fins idéologiques différentes, il y a une de ses expressions ayant une intensité particulière : « Contrairement à certains écrivains modernistes de son temps, Martí a une voix dans ses écrits qui appartient à notre époque ». Depuis cette présence invoquée, comment le souci esthétique et le devoir éthique de l’être humain sont-ils équilibrés face à la société où il vit ?

Parmi d’autres critiques de Martí et du modernisme, j’ai défendu le concept de validité de Martí. Il n’y a aucun doute : Martí est un écrivain dont les œuvres englobent le passé, le présent et l’avenir. Martí avait une vision très intense et très large, avec un souci éthique et esthétique. En nous limitant à ses chroniques des quinze dernières années de sa vie, c’est-à-dire les chroniques sur les États-Unis qu’il a publiées dans plusieurs pays d’Amérique Hispanique, on peut vérifier la validité de ses écrits : si nous changeons les noms des détails historiques de ces chroniques, elles peuvent être lues comme des chroniques des événements de notre moment historique. Martí a écrit pour raconter ce qui se passait aux États-Unis, mais aussi avec l’intention que les pays de son Amérique apprennent de nouvelles techniques, tout en évitant les défauts de la modernité capitaliste.

Comment évaluez-vous le concept de postmodernité ?

Je n’ai jamais essayé de définir ce que beaucoup appellent la postmodernité, simplement parce qu’il n’y a pas une seule définition du terme, comme il n’y a pas une seule version de la définition du modernisme. Mais je crois qu’il y a ce que j’appellerais des liens, c’est-à-dire des éléments variés des styles du passé et d’aujourd’hui, et la présence des techniques d’arts différents dans l’expression littéraire. Martí et Dario, par exemple, ont utilisé des éléments du passé littéraire et diverses techniques expressives qui ne sont pas exclusivement littéraires. C’est-à-dire qu’ils ont écrit, par exemple, avec des techniques picturales. L’impossibilité de définir la postmodernité se termine, parmi certains critiques, par l’utilisation du vague terme de post-postmodernité.

Entre l’auteur et son œuvre, quand nous parlons d’Ivan A. Schulman, nous pouvons en savoir plus sur l’œuvre (plus de dix livres et d’innombrables articles et essais dans diverses publications) que l’auteur. C’est pourquoi j’aimerais vous poser des questions sur votre vie :   

Où êtes-vous né et où avez-vous grandit ?

Je suis né à Brooklyn, New York, où j’ai vécu et étudié jusqu’à ma troisième année d’études universitaire. Puis, au Mexique, en Californie, au Missouri, en Floride et à Porto Rico.

Comment naît la motivation pour la langue et la culture hispaniques ?

Quand j’étais jeune, je voulais faire des études de médecine. Mais comme mes parents étaient de la classe moyenne, sans beaucoup d’argent, et parce que j’aimais l’étude des langues étrangères et de la littérature, je me suis décidé pour une carrière de professeur d’université. La décision d’étudier la culture et la littérature hispanique est due au fait que j’ai obtenu une bourse pour terminer mes études supérieures à l’Université Nationale Autonome du Mexique.

Qu’avez-vous le plus aimé, la recherche ou l’enseignement ?

J’ai beaucoup aimé enseigner et faire de la recherche dans ma profession comme professeur d’université. Mais j’ai toujours aimé plus, je pense, de travailler avec des étudiants au niveau doctoral et de les aider à rédiger la thèse de doctorat, puis les initier dans la profession de chercheurs au niveau universitaire.

Où a été le meilleur endroit pour vivre ?

Mon endroit préféré pour vivre était, et est, New York, en raison de l’activité culturelle de la ville.

Quelle manifestation de l’art est votre préférée ?

Je n’ai aucune préférence pour une manifestation particulière de l’art. Je suis éclectique.

De tous les voyages que vous avez faits, quel est celui ayant provoqué la plus grande émotion ?

De tous mes voyages autour du monde, mes préférences ou mes favoris ont été : Le Mexique, Cuba, Buenos Aires, l’Italie et la Thaïlande.

L’expression que les livres sont comme des enfants pour l’auteur est bien connue. Avez-vous une prédilection spéciale pour l’un de vos livres ? Pourquoi ?

Si je devais choisir deux livres préférés, je dirais Símbolo y color en la obra de José Martí, parce qu’il représente le début de ma carrière en tant que chercheur et parce que la figure de Manuel Pedro Gónzalez est toujours présent quand je pense au livre. Le titre était sa suggestion, mais il m’a laissé champ libre pour élaborer les thèmes. L’autre livre est El Proyecto inconcluso, un livre qui représente mes idées matures sur le thème du modernisme et ce qu’il signifiait pour l’histoire littéraire et culturelle de l’Amérique Hispanique.

Que pensez-vous de la nouvelle voie que prennent les relations entre Cuba et les États-Unis ?

Je suis enthousiasmé par le chemin que prennent les relations cubano-américaine. Depuis mon premier voyage à Cuba, il y a 50 ans, Cuba a été un endroit préféré et, pour moi, ce fut un plaisir de travailler avec des chercheurs tels que Cintio Vitier, Fina García Marruz, Ibrahím Hidalgo, Pedro Pablo Rodríguez, Ana Collazo, et tant d’autres.

Comment Ivan Schulman voit-il l’avenir proche de l’humanité ?

Je suis déprimé par ce qui se passe actuellement dans le monde, en particulier le terrorisme et la violence raciale. L’avenir ? J’ai malheureusement une vision pessimiste de ce qui se passe dans le monde. Mais j’ai foi en l’humanité. Ma foi est liée à la vision de Martí d’un monde de paix et de joie. Si les êtres humains pensent de nouveau à leurs expériences passées, leurs erreurs, il sera possible de construire un monde meilleur. J’ai récemment travaillé avec le peintre et photographe John Rusnak sur un projet d’art et de littérature collaboratif, « Temor de Nostalgia », dont l’idée est que l’humanité doit refléter les erreurs du présent et du passé. Le projet a d’abord été exposé à Cuba, puis au Brésil, à Chicago et à Los Angeles.

Vos étudiants sont partout dans le monde, beaucoup d’entre eux avec des doctorats dont vous avez été le tuteur. Que suggérez-vous aux jeunes qui commencent, à ceux qui rêvent de recherche, de doctorat et de magie de transformer la feuille blanche en livre ?

Oui, j’ai des disciples partout dans le monde, y compris à Tampa. Pour les aider avec le début de leur carrière, j’ai toujours recommandé que la chose la plus importante est d’étudier attentivement les textes d’un essai ou d’un livre, car, en fin de compte, je crois sincèrement que le texte doit parler au chercheur, et que l’application des idées ou de théories qui sont à la mode à un moment donné doit être évitées. Si la matière ne parle pas au chercheur, le produit intellectuel serait défectueux. Et l’autre chose que je recommande, c’est qu’ils aient à l’esprit que la nouveauté est un élément constant. Et que l’on ne doit pas répéter ce que d’autres ont déjà découvert et publié.

Publié dans La Gaceta, Tampa, les 15 et 22 juillet 2016