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Entretien avec Luis García Pascual « José Martí, l'homme le plus pur de la race »
Par Yinett Polanco Traduit par Alain de Cullant
Luis García Pascual, Prix National d’Histoire, a dédié sa vie à l'étude de José Martí.
Illustration par : artistes cubains

Cent vingt-trois ans sont passés depuis la mort de José Martí à Dos Ríos, mais ses à peine quarante-deux ans de vie continuent à tracer le cours des cubains. Peu d'hommes ont existé et ont montré une plus grande cohérence entre leur œuvre et dans leur vie, la première si vaste qu’il semble impossible de l'avoir fait en si peu de temps. Très répandue, mais toujours inépuisable, est la facette du Martí patriote, fondateur du Parti Révolutionnaire Cubain (PRC), l'architecte de la guerre de 1895. Mais le Martí politique est inextricablement lié au créateur, à l'intellectuel.

Ce spécialiste consciencieux du journalisme, capable d'établir des styles, d'avancer les tendances littéraires et d'anticiper les concepts et les relations avec la science et la nature qui ne seraient que des réalités des années - et des siècles - après, a encore beaucoup de dialogues possibles avec les cubains, les latino-américains et les hommes du monde entier. Luis García Pascual a dédié sa vie à l'étude de cet homme capable d'aimer tendrement, d'être rempli de jalousie pour « des yeux allumés » et même de sacrifier ses passions pour la plus grande dévotion à Cuba, c’est un homme du peuple, un autodidacte - comme il se décrit lui-même - ; auteur de cinq livres traitant sur le milieu quotidien de l'Apôtre, peut-être une chose la moins abordée par la plupart des historiens.

Tout est déjà dit ; mais les choses, quand elles sont sincères, sont nouvelles.

Je me suis penché sur la lecture de Martí dès mon plus jeune âge. J'ai lu l’épistolaire de Felix Lizaso, qui rassemble 500 lettres, et dans l'un des moments du livre il dit : « nous datons ces lettres » - car beaucoup  sont non datées ou ont des dates incomplètes. Ensuite j'ai commencé à collectionner des lettres et je me suis inscrit à un cours sur Martí dans la Fragua Martiana. J'ai demandé à Gonzalo de Quesada pourquoi les dates des lettres ne sont pas complètes et il m’a dit que ce serait une tâche immense. Je me suis donc dédié à cela. J’ai réparé les lettres durant plus de 20 ans. Je suis autodidacte.

J'ai travaillé dans l'électricité, mais j'utilisais le temps libre du tour du matin ou de la nuit pour la recherche. À cette époque, la Bibliothèque Nationale fermait à 22 heures et les Archives Nationales à 15 heures. J’ai accumulé plus de 1300 lettres et je suis arrivé à en arranger plus de 500, mettant le mois et l'année car il y avait des dates complètement disloquées.

Sur environ 200, j’ai pu mettre le même jour, car il pouvait écrire cinq lettres dans une même journée, mais il ne répétait pas la même chose car il avait beaucoup de facilité, il en datait certaines et pas d’autres. J’ai alors eu l’idée de relier les données des lettres, comme où il l'écrivait. Je prends comme exemple la lettre au marquis de Santa Lucía disant : « Pour El Herald d'aujourd'hui, vous verrez que vous n'avez pas à vérifier quoi que ce soit d'autre » et a été mis 94. Je savais qu'à ce moment il était à Camagüey, non pas à New York et je suis venu à la conclusion qu'il devrait être pendant la Guerra Chiquita (Petite Guerre), en 80, de sorte que la lettre avait 14 ans d'intervalle ; un historien étasunien l'a cherché dans le journal : la nouvelle est sortie le 12 et je l'ai mis 12 mai 1880.

Il y a une autre lettre du correspondant du Diario de la Marina qui écrit sur le journal qui devait être appelé El Separatista et qui compte Martí parmi les collaborateurs, ce qui était un mensonge. Martí lui dit alors qu'il a le droit de publier des choses sur lui, mais seulement ce qui était vrai. La lettre était datée de 1893. Je suis allé à la bibliothèque et je l'ai cherché, car Martí était parti à New York quelques jours avant, et le voyage durait alors cinq jours. J'ai cherché dans le journal de 93, de 92 jusqu'à ce que je trouve l’article dans celui de 83.

Dans la seule lettre existante dirigée à Emilio Bacardi il dit : « je suis au lit depuis mercredi », il avait mis l'année 1894 et pour son contenu, j'ai déduit qu'il avait été à Kingston, Jamaïque ; mais en 1894, Martí n'était pas en Jamaïque, il y a été 10 jours en 1892, car il y avait une épidémie et il ne pouvait pas repartir, et 10 jours en 1893, mais pour la maladie. C’était donc en juin 93, mais comme elle était datée du dimanche et qu’il est arrivé un samedi, on ne pouvait pas dire qu’il était au lit depuis le mercredi, alors je l'ai mis le 18 juin 1893. Ceci est arrivé avec d'innombrables lettres. C'était un travail de 20 ans durant mon temps libre.

J’ai rencontré le directeur de la Fragua Martiana, qui m’a suggéré de recueillir les lettres reçues par Martí. Je lui ai dit que j’y avais déjà pensé, mais c'était un travail très vaste. Il m'a dit de le faire parce qu’il allait le publier. J'ai commencé à récupérer des lettres, et j’en ai accumulé plus de 300. L’épistolaire a été publié en 1993 par la maison d’édition Avril et primé par l'Institut Cubain du Livre, l'Académie des Sciences, et j'ai reçu la Distinction pour la Culture Nationale.

Ensuite j'ai pensé qu'il y avait tant d'hommes amis de Martí, de bons patriotes… et j’ai eu l’idée de faire un dictionnaire, avec une petite fiche biographique de sa famille et de ses amis les plus intimes. J’ai donc fais Entorno martiano, comptant 400 fiches biographiques, publié par l'Union des Historiens de Cuba.

Après j'ai collecté des certificats de naissance et de décès. Je suis arrivé à avoir plus de 300 articles baptismaux car j’ai eu la permission à l'archidiocèse de chercher dans les archives des églises. J'ai écrit au Guatemala afin que l’on m’envoie le certificat de la Niña de Guatemala, au Mexique pour celui de Manuel Mercado, en Espagne pour celui d'autres personnes : des amis et de la famille. Avec tout ce matériel, j'ai fait un autre livre intitulé José Martí: Documentos familiares.

J'ai travaillé sur une chronologie familiale avec plus de mille dates des moments les plus importants. Ma première recherche sur ce sujet a été une chronologie que j'ai donnée à Cintio Vitier quand il était dans la Salle Martí de la Bibliothèque Nationale. J'ai vu que les chronologies étaient très succinctes, avec seulement 40 ou 50 dates et j'ai fait une chronologie avec 600, publié par Cintio Vitier dans le tome 3 des Anuarios Martianos de la Biblioteca Nacional. La plupart des chronologies se réfèrent à des faits « matériels », mais j’ai voulu le faire avec une plus grande spiritualité, dire comment, quand il était en prison et que son père lui donnait de l'argent, il le distribuait comme aumône.

Je ne sers rien de plus que le devoir, et avec cela je serai toujours assez puissant.

J’ai reçu plusieurs récompenses pour mon travail : La monnaie internationale de la paix, qui est remise aux personnes ayant plus de 30 ans de travail sur des questions liées à la culture ou à la connaissance - décernée par la Chaire Honorifique Carlos Manuel de Céspedes en Pédagogie - , la Réplique de la Machette de Máximo Gómez ; une certification du Centro de Estudios Martianos en tant que collaborateur ; le prix « La utilidad de la virtud » de la Société Culturelle José Martí ; une autre reconnaissance de la Maison Natale de José Martí, et je suis membre de l’Union des Historiens.

La seule force et la seule vérité dans cette vie, c'est l'amour. Le patriotisme n'est rien d'autre que l'amour, l'amitié n'est rien d'autre que l'amour.

Martí était un homme un peu compris. La jeune fille du Guatemala est tombée amoureuse de Martí et lui d’elle, mais a sacrifié cet amour pour l'engagement qu'il avait au Mexique pour épouser Carmen Zayas Bazán. Une autre erreur a été quand Maria Mantilla a commencé à dire qu'elle était sa fille, parce qu'elle le croyait. Carmen Miyares a sans aucun doute eu des relations avec lui ; dans une lettre qui a annoncé Rolando Rodríguez elle confesse : « pour vous tout dans la vie dont je n’oublie pas un seul moment, C ». Ensuite, dans une lettre qu'elle a envoyé à Gonzalo de Quesada, quand il rassembla tout de Martí, elle lui dit : « Regardez bien ce que vous publiez, vous savez pourquoi je vous le dis ». Il connaissait la religion - il a dit qu'il croyait « en Dieu parce que je le comprends » - ; un père ne peut pas baptiser un fils parce que c’est un sacrilège, et pourtant il était le parrain de María.

C’était un homme religieux, mais libéralement. Un jour il a dit : « La liberté sera la religion définitive du monde », il était un fanatique de la liberté. Il est vrai qu'il avait des relations avec Carmen Miyares, la femme qui a fait le plus pour lui : elle s'occupait de lui, le soutenait, le guérissait quand il était malade ; alors que sa femme voulait l’éloigner de la politique, mais cela ne signifie pas qu'il était le père de María Mantilla.

Dans les années 1930, de nombreux textes sur l'Apôtre ont été publiés : la biographie de Mañach, celle d’Isidro Méndez ; mais la plupart sont basées sur ce que Fermín Valdés Domínguez a dit, et lui, bien qu'il l'aimait beaucoup, a dit des choses qui ne sont pas vraies. Il faut faire une biographie du vrai Martí.

On affirme que le peuple honore ses héros.

J'admire Martí comme poète, comme écrivain, comme patriote et, surtout, comme une personne, pour son éthique et sa moralité. C'est pourquoi j'ai l'intention de dédier ce livre à Gabriela Mistral, car elle a dit qu'il était « l'homme le plus pur de la race ». J'ai toujours vécu passionné de sa personnalité et un jour j'ai décidé de dédier ma vie à ce travail. Je l'ai fait, et je suis satisfait, pour tout le travail que j'ai fait pour Martí. Tout le monde l'admire, mais très peu de gens le connaissent, non pas avec la dévotion et l'amour qu'il doit avoir, car c’était un homme qui a tout dédié à la patrie.

Dans la lettre d'adieu qu’il écrit à la mère, il dit : « parce que de vous est né un fils qui aime le sacrifice... jamais de mon cœur ne sortira une œuvre sans pitié ou sans propreté... » La lettre à son fils elle dit : « sois juste ». Pour lui, la justice, la liberté, l'amour étaient tout. Cela me blesse que l’on ne l'approche pas plus profondément, je ne veux pas le sanctifier, seulement qu’on le valorise comme un homme extraordinaire.