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Enseigner et apprendre
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
Les journaux, la correspondance, les articles, les chroniques, les récits et les études théoriques ont progressivement révélé l'extension de l'œuvre écrite laissée par le Che.
Illustration par : Amelia Peláez

Les journaux, la correspondance, les articles, les chroniques, les récits et les études théoriques ont progressivement révélé l'extension de l'œuvre écrite laissée par le Che. On est étonné par le volume d'un travail réalisé dans une brève existence, consacré en grande partie au combat de guérilla et aux hauts responsabilités assumées lors des années qui ont succédé le triomphe de la Révolution Cubaine dans les domaines de l'industrie, de la banque, des relations internationales ; dans le militaire et dans l'action politique concrète ; dans la formation des cadres et dans le contact systématique avec les masses.

Au milieu de tant de pressions, il savait que les exigences de l'immédiateté, la réponse rapide à la demande du maintenant, ne pouvait pas être séparées du dessin d'une perspective à long terme basée sur le domaine des questions économiques, sociales, politiques, avec l'analyse de l'expérience accumulée à travers l'histoire du socialisme.

Le Che avait la vocation d’écrivain. Cependant, les fondements de ses textes ne répondent pas à cet appel intérieur. La confrontation avec la page blanche constitue un exercice de réflexion, une façon d’ordonner les idées, de choisir l'essentiel à partir des expériences vécues, une confrontation permanente entre le profilage des concepts et l'intuition complexe de la réalité.

Sur son pèlerinage à travers le continent il a ressenti la douleur de l'Amérique et il a découvert la merveille du legs de ses cultures originales. Il connaissait, dans le tragique processus guatémaltèque, l'intervention de l'empire pour empêcher une prudente réforme agraire et la violence répressive qui s'ensuivrait durant des années, avec son interminable traînée de sang.

De ce transit initiatique, la lutte de la guérilla à Cuba a résulté féconde dans plus d'un sens. En elle il comprenait, comme l'indique l'un de ses textes, la dialectique essentielle entre enseigner et apprendre. Les survivants du Granma étaient porteurs d'idées qui définissaient un projet de nation. Ils renforçaient leur base de soutien dans l'un des territoires les plus profonds du pays. À l'extrême précarité de ses habitants, privés des droits à la terre, à la lettre et à la santé, s’ajoutait l'application de différentes formes de violence, depuis le prélèvement économique jusqu’à l'action directe des corps armés, la garde civile de toujours et la répression brutale déclenchée par l'armée de la tyrannie.

Dès le premier instant, toujours harcelé et dispersé, les combattants ont établi des relations respectueuses avec les habitants de la zone. Ainsi, au niveau des faits concrets, le fondement d'une éthique visant à sauver la dignité de l'être humain a été établi, le but ultime de tout projet de transformation sociale. Pour les besoins immédiats, par cette voie, ils ont conquis le soutien, la collaboration et la solidarité. C’était le noyau générateur d'une nouvelle institutionnalité qui prendrait corps progressivement avec l'éducation, les soins dans les situations critiques de santé, jusqu'à la convocation du congrès paysan.

Traduites dans les exigences d'un contexte réel, les idées se fondaient sur leur formulation abstraite, imprégnées d'une réalité sociale conformée par les facteurs historiques et économiques objectifs et par une subjectivité construite au fil du temps et transmise à travers les générations.

Le dialogue productif entre deux cultures était semé avec le respect mutuel. Dans le détachement révolutionnaire se forgeait une pensée à partir de la connaissance des processus historiques de Notre Amérique et de l'analyse critique des problèmes qui ont conduit la Cuba néo-coloniale à une impasse.

Chez les hommes de la terre nichait une sagesse faite de tradition et de la dramatique expérience vécue de l’abandon. Les deux convergeaient dans la demande pressante d'une action transformatrice. Pour la conquérir, les deux perspectives devaient être conjuguées dans la dialectique entre l'enseignement et l'apprentissage. Le Che comprenait que l'enracinement de la terre, la source nutritive de vie et la garantie d'un établissement sûr, avait mis en place des rêves, des aspirations et des mentalités qui ne pouvaient pas être méconnus en vue de la mise en œuvre d'un projet révolutionnaire. Les temps changent, mais dans toutes les circonstances, la dialectique entre l'enseignement et l'apprentissage est toujours valide.

Très lentement, avec l'esprit alerte et l'oreille aiguisée, je suis retournée aux écrits du Che. Je découvre en eux, parfois à peine perceptible, la voix intime d'un homme, d'un compañero et d'un ami que je n'ai jamais eu l'occasion de connaître personnellement et qui est maintenant proche et nécessaire. Toujours timide, il a affirmé plusieurs fois que chaque révolutionnaire est mu par de grands sentiments d'amour. Cette impulsion, latente dans les profondeurs de l'être, ne fait pas référence à un concept abstrait de l'humanité, une figure rhétorique vide de contenu. Elle favorise le contact avec les personnes spécifiques des origines les plus variées, proches de la douleur partagée, de l'immédiateté tangible du combat, dans les travaux et le déroulement des journées. Ceci s’exprime dans la tendresse sauvegardée et dans le regard scrutant qui traverse les profondeurs de l'autre. Ceci apparaît dans l'évocation du Patojo, l'ami de toujours, dans le croquis du petit Vaquerito, dans la brève parenthèse de son Journal de Bolivie quand se produit la mort d’Eliseo Reyes. Dans un texte écrasant, recueilli dans une publication récente de la Casa de las Américas, un exercice lucide de l'introspection, on reconnaît l’éclat entre le rêve de jouir de la chaleur de la maison et l'engagement éthique avec une existence convertie en destin. Agrandi par une proximité si émouvante, il reste parmi nous, de plus en plus essentiel.