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Emilio Roig de Leuchsering, le premier Historien de la Ville
Par Maydelis Gómez Samón Traduit par Alain de Cullant
Historien, ethnologue, journaliste et patriote cubain.
Illustration par : Agustín Bejerano

Emilio Roig de Leuchsenring. (23 août 1889, La Havane Cuba - 8 août 1964, La Havane, Cuba.) Historien, ethnologue, journaliste et patriote cubain. Il fut le premier Historien de La Havane en 1935.

Emilio Roig de Leuchsering était un homme tempétueux et volcanique. Conscient de son rôle et de ce qu'il pourrait signifier pour l'histoire de Cuba, non pas d'un point de vue personnel, mais comme un pont pour l'histoire de notre pays.  Ainsi, l’investigatrice Grisel Terrón valorise le premier directeur du Bureau de l'historien de La Havane (OHC).

Il est né quelques mois après l'inauguration de la Tour Eiffel en France, c’est peut-être pour cela qu’il a placé très tôt une miniature de ce symbole de modernité sur son bureau. Pour le Dr Eusebio Leal Spengler, « la réplique du monument était sa première consécration aux lumières de l'humanisme ». Celles qui ont commencé à rayonner à l'âge de 16 ans quand il a publié son premier article dans El Diario la Marina, l'un des journaux les plus importants dans cette société. Dès lors, bien que juriste de profession et historien par vocation, il sera l'une des plumes les plus lues dans la presse nationale pour sa présence constante dans diverses publications en tant que directeur, rédacteur et collaborateur.

Il signe ses travaux de manières aussi curieuses que U. noquelosabe, U. noqueloviô, El Curioso Parlanchon ou Cristóbal de La Habana… certains d'entre eux ont été rassemblés dans des livres ou peuvent être lus sur les pages de la revue Opus Habana. Si nous passons en revue ses articles de coutumes, nous nous rendons compte que Roig était l'un des critiques les plus amènes et les mieux informés qu’ont eu nos lettres ; dans ses textes il a également ouvert une fenêtre sur notre folklore, assurait en 1922, l'érudit José María Chacón dans une lettre « le costumbrisme sans une phase folklorique n’est seulement qu’un caprice humoristique. Les bons spécialistes cubains des coutumes ont toujours été des ingéniosités populaires, qui ont su atteindre la poésie intime du peuple, même si c'était par les voies de l'érudition. De la table d'un érudit et d'un artiste sont tombées les premières miettes de notre folklore… ».

Ses idées étaient accessibles à tous types de publics par la mise en place d'un réseau symbolique de codes et de langues, sans exclusion, élitisme ou marginalisation sociale. Il a également profité consciemment des médias (presse écrite et radio) pour arriver à tous. Ainsi, 50 ans après, l’OHC compte son propre système de médias.

Magda Resik, directrice de Habana Radio, affirme que l’OHC, d’une certaine façon, est sorti des médias. Car, quand Roig a réussi à faire approuver l'existence du Bureau en tant qu'institution et que la Mairie lui accorder son rôle comme Historien de la Ville et que le Bureau était une institution existante, il avait acquis suffisamment de prestige en tant qu'historien, en tant qu'homme du patrimoine, mais aussi en tant que communicateur. Il avait réussi à obtenir que tous les médias de l'époque, même en écrivant sous des pseudonymes, puissent, en quelque sorte, être à ses pieds quant à l’œuvre de promotion de l'histoire, du patrimoine et des meilleures valeurs de la nation cubaine.

Mais l'érudition et la capacité de promouvoir le patrimoine dans les médias que possédait Emilito - comme l’appelaient ses amis - marchaient de pair avec sa simplicité et sa gentillesse. Le Dr Leal assure qu'il a été en mesure d'écouter et de recevoir les gens dans son bureau avec l'honnêteté et la dignité qu'ils méritent. Il dit qu'il se levait toujours, les deux mains posées sur la table, pour saluer, tendre la main et donner la bienvenue. C'était l'un des nombreux enseignements que Roig a laissé à Leal.

À de nombreuses reprises, nous avons entendu l’actuel Historien de La Havane exprimer que l'objectif de l’OHC n'est pas de former des élites, mais une avant-garde. Une pensée qu’il doit aussi à Roig, car les musées qui servent de salles de classe, les bibliothèques publiques, la maison d'édition Boloña, les programmes d’attention aux enfants, aux adolescents et aux personnes âgées, les « Rutas » et « Andares » et tant d'autres projets réalisés dans le zone la plus ancienne de la capitale n'aurait pas été possible sans l'inspiration intellectuelle de Roig.

Lorsque 2019 marque le 130e anniversaire de la publication de La Edad de Oro, nous ne pouvons pas oublier que c'est suite à son initiative que la première édition cubaine précédée de son étude « Martí y los niños » soit publiée en 1932. On ne peut pas non plus oublier son idée de publier, à partir de 1935, les Cuadernos de Historia Habanera, des œuvres claires, simples et gratuites sur divers thèmes historiques qui sont apparus sans interruption jusqu'en 1962 dans des volumes de 80 à 200 pages chacun et d'un millier d'exemplaires chacune. Il a également fondé la Bibliothèque Historique Cubaine et Américaine, où il offrait aux lecteurs tous ses livres et ceux de ses amis, ainsi, pour la première fois dans l'histoire, les intellectuels mettaient leurs bibliothèques privées au service du public.

Ses batailles sont épiques pour resituer les noms anciens des rues havanaises, quelque chose qui n'est pas encore pleinement atteint, mais, dans l'imaginaire populaire, beaucoup de grandes avenues continuent de répondre à leurs précédentes dénominations.

Il convient également de souligner les Congrès Nationaux d’Histoire qui ont eu lieu du vivant de Roig, de 1942 à 1960. Dans ces rencontres – commente l'historien Félix Julio Alfonso - ont participé des libérateurs qui vivaient encore, des témoins, des professeurs d'histoire de tous les niveaux… quiconque avait un grain de sable à apporter, en particulier quant à la défense des valeurs les plus importantes de la patrie cubaine, pour sauvegarder la mémoire de ce qu’avaient été les luttes pour l'indépendance de la nation. Car, précisément, l'objectif était de revaloriser l'histoire de Cuba, de chercher toutes ces données inconnues, de rectifier les dates, de remettre en place des personnalités oubliées, de faire connaître d'autres qui n'étaient pas connues et, surtout, les grands processus historiques de la nation cubaine.

« S'il y avait une phrase avec laquelle nous devions résumer ces treize Congrès, ce serait celle-ci : Cuba ne doit pas son indépendance aux États-Unis, titre de l’un de son travail présenté lors du neuvième Congrès National d'Histoire. Une thèse bien argumentée dans laquelle Roig démontre comment, depuis ses propres origines, l'état nord-américain avait été un ennemi de l'indépendance de Cuba. Comment, quand il a voulu intervenir dans nos affaires internes, le faisant d'une manière douloureuse, faussement, se présentant comme de supposés amis de l'indépendance, alors qu'il était vraiment tout à fait le contraire », explique l'historien et directeur adjoint du Collège Universitaire San Geronimo de La Havane.

Un demi-siècle s'est écoulé depuis la mort du défenseur du patrimoine, de l’historien et du maître des historiens, de l’activiste et du créateur, du journaliste et du rêveur endurci. Un homme qui, aux dires du directeur du Centre Pablo de La Torriente, Victor Casaus, a enchevêtré avec sa vie et son travail - contre vent et marée - les rêves de la naissance de la conscience révolutionnaire moderne à Cuba.