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 Devant une photo avec le Che, il y a presque 30 ans
Par Tomás Gutiérrez Alea Traduit par Alain de Cullant
« J'allais diriger mon premier film, Historias de la Revolución et le Che m'a raconté une bonne quantité d'anecdotes personnelles dans lesquelles le héros était toujours un autre combattant. »
Illustration par : Adrian Pellegrini

Qu'est-ce qui m'a fait coïncider avec le Che, précisément à cette époque et dans cet endroit ? Nous sommes dans la Sierra Maestra, peu de temps après la victoire. Qu'est-ce que nous avons devant nous qui exige notre intérêt de cette façon ?

J'ai eu le privilège d'avoir 30 ans, il y a 30 ans, lors de ce moment miraculeux - pour le dire d'une certaine manière - du triomphe des forces du bien sur les forces du mal dans mon pays : un moment exceptionnel où se réaffirmait la conviction que nous sommes plus vivants que jamais. Plus plein. Avec la certitude que tout ce qui est à venir, finalement, en fin de compte, doit aller chaque fois mieux. Mais aussi avec quelques craintes, car il allait entrer pleinement sur une nouvelle route, sur un chemin inconnu et nous aurions à tout inventer. Et cela signifie de donner beaucoup de têtes contre le mur avant que le mur cède. Parce qu'il cède toujours à la fin. Finalement...

Je me souviens avoir passé une nuit, jusqu'à bien tard, conversant avec le Che.

J'allais diriger mon premier film, Historias de la Revolución, dans lequel nous essayerons de montrer trois moments dramatiques de la lutte contre Batista. Trois histoires, comme dans Paisa. Et une des histoires, bien sûr, devrait être située dans les montagnes, dans la Sierra Maestra, et ses protagonistes n'auraient pas les noms des héros qui étaient devenus célèbres dans cette lutte, mais ils seraient aussi des héros, dans leur juste mesure. Un film dont le but était simplement de célébrer le triomphe, de se réjouir de l'expérience de ce processus.

Je cherchais du matériel pour développer ces histoires et le Che m'a raconté une bonne quantité d'anecdotes personnelles dans lesquelles le héros était toujours un autre combattant et lui a toujours eu tort de le juger.

Il a transcrit un bon nombre de ces histoires sur le papier et les a rassemblés dans un livre Pasajes de la guerra revolucionaria. Mais il y en avait une qui n'apparaissait pas dans ce livre et qu'il m'a racontée sans beaucoup de désirs, ayant insisté à partir des dires de son assistante. En elle, sa participation révélait les limites imposées par sa condition humaine quant à une décision basée uniquement sur la logique militaire. En un mot : un petit groupe de rebelles sont surpris par les troupes gouvernementales. La corrélation des forces est tellement disproportionnée que le combat n'est pas possible. Il faut se replier, fuir. Mais le groupe est poursuivi et bombardé de toutes sortes de mitrailles. Un des compañeros est blessé grièvement et il est impossible de le transporter. Il a une fracture un certain point de la colonne vertébrale et tout mouvement, aussi léger soit-il, provoque une douleur atroce. Le chef du groupe sait qu'il n'y a rien à faire. Il n'y a aucun moyen de le sauver, car la blessure est mortelle. L'homme blessé se rend compte de la situation et demande à ses compagnons de le laisser là et d'essayer de se sauver. Tout le monde est convaincu que c'est exactement ce qu'ils doivent faire, mais personne n'est capable d'abandonner l'homme mourant. Ils restent là, regardant les soldats rétrécissant le cercle autour d'eux.

Je pensais que cette anecdote était la situation la plus dramatique et j'ai décidé de l'utiliser comme une base pour développer l'histoire que nous allions placer dans la Sierra Maestra. Quand le script a été terminé, nous sommes allés la filmer.

À cette époque, la mère du Che est venue d'Argentine pour lui rendre visite et il a décidé de l'emmener dans la Sierra Maestra afin de lui montrer certains endroits où il avait combattu. C'est ainsi que nous nous sommes rencontrés à nouveau et il a appris que nous filmions l'histoire qu'il m'avait racontée. Je me souviens que, le lendemain de la rencontre, nous avions prévu de filmer la scène initiale : une embuscade d’un petit groupe de rebelles sur une caravane de l'armée. J'ai montré au Che l'endroit que nous avions choisi pour monter la scène et il a souri avant de me révéler : « c’est précisément dans cet endroit que j'ai organisé une embuscade », puis il m'a montré comment il l'avait fait. Aujourd'hui, 30 ans après, je me demande : Comment sommes-nous arrivés ici ? Que sont devenus nos rêves ? Nous sommes toujours menacés par un ennemi puissant qui ne cesse pas dans ses efforts pour nous encercler. La situation que le Che m'a racontée peut toujours se répéter, à tout moment. Que devrions-nous faire dans un cas similaire ? Cette question m’inquiète toujours. Nous continuons à tout inventer, maintes et maintes fois, nous avons trébuché à plusieurs reprises sur la même pierre et de nombreuses fois nous ne pouvons pas expliquer ce qui s'est passé. Peu à peu, nous avons découvert que l'histoire a son temps et que, aussi rapidement que nous allons de l'avant, le chemin à parcourir est beaucoup plus long que nous l'avons rêvé il y a 30 ans. Mais il est vrai aussi que nous sommes arrivés ici avec une dignité rare. Et un sens profond que nous sommes vivants.

Publié dans Titón: Volver sobre mis pasos Selección epistolar de Mirtha Ibarra. Maison d’édition UNIÓN, 2008