IIIIIIIIIIIIIIII
Cuba et les États-Unis
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
Les îles des Caraïbes sont exposées aux fureurs des cyclones. Notre force ne réside pas dans le besoin permanent d'expansion, mais sur la capacité de résistance et de nous refaire sur la base d'une longue accumulation culturelle.
Illustration par : Orlando Rodríguez Barea

Les habitants des pays tropicaux ont appris à bien connaître les caractéristiques de la naissance, du développement et de la mort des cyclones. Ils commencent comme des tempêtes. Alimentés par les eaux chaudes des mers, ils montent sur une échelle qui définit leur degré de violence. Leur mort répond à la perte des nutriments qui assurent son expansion ininterrompue.

Le phénomène naturel peut se traduire en métaphore des caractéristiques du capitalisme. Pour survivre, il doit assurer sa constante expansion. Avec l'indépendance, les États-Unis ont disposé d’un immense territoire vierge auquel ils sommeront une importante partie du Mexique. Depuis lors ils aspirent à intégrer la petite île de Cuba, si proche de la Floride. Avec le passage du temps, ils sont passés de l'appropriation des sources primaires pour impulser l'industrie à ce que nous connaissons aujourd'hui comme globalisation, les alliances du pouvoir financier avec la technocratie, le tout soutenu dans le contrôle des médias et des nouvelles technologies. De tout cela émerge une bataille culturelle orientée à semer des modèles de conduite, des aspirations de vie et des notions de bonheur de nature d'évasion face aux problèmes de la réalité qui nous concerne.

Dans ce cas, le terme culture se réfère à une dimension bien différente de ce que nous avons toujours considéré comme une création artistique/littéraire. Dans ce contexte, l'échange a été permanente : Mark Twain, Edgar Alan Poe et Walt Whitman ont toujours été entre nous. L'avalanche fut majeure avec la splendide narrative du XXe siècle, largement divulguée par nos maisons d’édition après le triomphe de la Révolution.

En cercles beaucoup plus étendues, depuis l'époque du cinéma muet et bien qu'il s’agisse de la saga triomphaliste de l'expansion vers l'Ouest, le cinéma a circulé parmi nous jusqu'à l’actualité. Un dialogue plus intense se manifeste peut-être dans le domaine de la musique, de profonde racine populaire. Les conséquences de l'économie de plantation, de coton ou de sucre, ont apporté une masse d’esclave d'Afrique gardant en mémoire les rythmes de leurs terres d'origine.

D’autres limites nous séparent. La libre exportation de capitaux interfère souvent avec le plein droit à la souveraineté du pays. Sa corrélation idéologique se manifeste dans des philosophies de la vie totalement incompatibles. Le pragmatisme, simplifié dans les dernières versions, contraste avec l'humanisme enraciné qui préside notre conception de la formation et du destin de l'être humain. Sans nous en rendre compte, nous avons incorporé un vocabulaire contaminé par une vision étrangère à notre projet social. C'est le cas avec l'utilisation aveugle de la notion de compétitivité, associée à l'individualisme féroce et bien loin de la défense de la personne dans un contexte solidaire, ouvert au plein développement des capacités pour l'étude, le travail, la jouissance du temps livre.

Depuis un demi-siècle nous avons partagé les travaux et les jours avec des hommes et des femmes de bonne volonté venant de partout, beaucoup d'Amérique Latine et également d’Europe et des États-Unis. Suite à la Réforme Universitaire promulguée en 1962, j'ai eu en charge un département de langues et de littératures étrangères. J’ai pu réunir une excellente équipe de professeurs. Nous avons aussi pensé qu’il était utile de compter des personnes natives des langues respectives et commencer l’étude de la production littéraire d’Afrique et des Caraïbes, anglophones et francophones. Beaucoup de professeurs venant des différents pays se sont accommodés de nos salaires et de nos fournitures. Je tiens à remercier tout le monde en évoquant le nom d'un seul : Sam Goldberg. Il s’est donné entièrement à ce travail. Il a été avec nous jusqu'à ce qu’il retourne dans son pays, veuf et très malade.

Les îles des Caraïbes sont exposées aux fureurs des cyclones. Notre force ne réside pas dans le besoin permanent d'expansion, mais sur la capacité de résistance et de nous refaire sur la base d'une longue accumulation culturelle. La paix est notre raison d'être, enchâssé dans un système des valeurs et des représentations symboliques. Comme nous disaient nos grands-parents, nous sommes pauvres, mais décents. Jamais de génuflexions, une affirmation rebelle de l’inoubliable Raúl Roa. Nous ne sommes pas de rêveurs. Seulement une conception anti-déprédatrice du monde sauvera la planète.