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Chroniques françaises de José Marti (VIII)
Je me suis surtout efforcé de souligner l'originalité de Marti, de montrer combien, quel que soit le thème qu'il traite, il est absolument personnel, capable de dire ce que personne n'avait dit avant lui.
Illustration par : Leopoldo Romañach

Un petit "Tour de France" à travers les "Scènes européennes" de José Marti (20 août 1881-23 mai 1882), c'est le titre de la conférence donnée le 28 mai 2018 à La Havane, pour Empreintes-Huellas et l'Alliance française, par Jacques-François Bonaldi. Qui une nouvelle fois manifeste son érudition "Martienne" : cette conférence n'est qu'un bref aperçu du gigantesque travail de recherche et d'analyse sur Marti, qui restera à publier un jour...

VIII

Qu'en est-il de la peinture, dont on sait que Marti était épris ? Curieusement, il n'en parle que dans son avant-dernière chronique, celle du 6 mai 1882, à propos du Salon des peintres (selon le catalogue, 2 722 tableaux et 885 sculptures). Il s'étonne tout d'abord de l'absence de Gérôme, de Meissonier et du peintre espagnol Madrazo, pour lequel il a un faible au point de lui avoir consacré deux ans avant un article complet dans le journal new-yorkais The Hour.


Il évoque le "mystique" Bouguereau, "qui peint au lieu de chairs des nacres", et son Crépuscule, à moins, car ce n'est pas clair pour le lecteur, Frère et sœur ; "le délicat Georges Clairin, qui offre à ceux qui l'admirent une petite femme espiègle et ravissante, à qui il a donné pour nom Frou-frou et qu'il a vêtue de vêtements exquis et légers, d'où surgit, comme le miel d'un fruit mûr, le buste riche, couronné par la tête coquine" ; Benjamin Constant (1767-1830, à ne pas confondre avec son homonyme plus connu, écrivain et homme politique. Celui-ci est un peintre orientaliste, autrement dit spécialiste de paysages et de thèmes du Moyen-Orient et du monde arabe), qui ne peint pas avec des couleurs, mais avec des bijoux, attire tous les regards vers sa riche toile, qu'il intitule Le triomphe d'un roi maure qui triomphe à l'Alhambra, où, et il n'y a pas de plus grande louange, le tableau resplendissant irait bien." 


"Carolus Duran, maître dans l'art de tirer des lumières de l'ombre, a envoyé au salon, non ses portraits qu'on dirait vivants et qui ont du Vélazquez et du Rembrandt, à l'instar de Duran lui-même, mais une Mise au tombeau du Christ, qui est comme une ébauche puissante d'un tableau à venir, et comme un exemple de la fatigue d'une grande âme, lasse de faire des tableaux sur commande au profit de la Bourse, assaut de la Renommée et délice du vulgaire." "...Laurens... a peint cette heure triste où les juges du Mexique lirent la terrible sentence à celui qui avait ceint le manteau d'empereur doublé de linceul, le naïf et l'ambitieux et le misérable Maximilien." 


"...et un autre, qui est Manet, qui ne voit pas dans les objets des lignes mais des masses, copie le comptoir luxueux de ce théâtre de folies qu'on appelle Les Folies-Bergère, où les bergers resteraient à coup sûr épouvantés de ce qu'ils voient".


Voilà, je crois avoir fait en quelque sorte un petit "Tour de France" à travers ces Scènes européennes. Évidemment, il me reste encore bien des choses dans l'encrier (j'emprunte cette belle image quelque peu démodée à l'espagnol), car il est impossible de traiter par le détail tous les faits et événements qu'y aborde Marti. J'ai essayé de vous donner un petit aperçu de ce qui l'intéressait (lui, et censément ses lecteurs) quand il parlait de la France de 1881-1882, de l'image parfois idyllique qu'il s'en faisait, du parti-pris résolument favorable qu'il avait de son peuple. L'étonnant, quand on les lit, c'est de constater à quel point ses antennes lui ont permis de saisir l'essentiel de ce qui se passait en France, uniquement en se fondant sur les dépêches de presse en provenance de France.

Mais je me suis surtout efforcé de souligner l'originalité de Marti, de montrer combien, quel que soit le thème qu'il traite, il est absolument personnel, capable de dire ce que personne n'avait dit avant lui (son abordage de la peinture impressionniste, replacé dans son époque, est à cet égard éloquent). Bref, un voyage avec Marti comme compagnon de route, c'est toujours un étonnement. Et quand on aime le grand style, qu'on est épris de l'écriture, alors ça devient un enchantement, un émerveillement...

Jacques-⁠François Bonaldi, 28 mai 2018, La Havane
 

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