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Chroniques françaises de José Marti (VII)
Passionné de théâtre et auteur lui-même d'une pièce mise en scène à Mexico, Marti ne pouvait pas ne pas en parler à ses lecteurs vénézuéliens.

Un petit "Tour de France" à travers les "Scènes européennes" de José Marti (20 août 1881-23 mai 1882), c'est le titre de la conférence donnée le 28 mai 2018 à La Havane, pour Empreintes-Huellas et l'Alliance française, par Jacques-François Bonaldi. Qui une nouvelle fois manifeste son érudition "Martienne" : cette conférence n'est qu'un bref aperçu du gigantesque travail de recherche et d'analyse sur Marti, qui restera à publier un jour...

Partie VII

Bien entendu, passionné de théâtre et auteur lui-même d'une pièce mise en scène à Mexico, Marti ne pouvait pas ne pas en parler à ses lecteurs vénézuéliens. Dès le 16 septembre 1881, il évoque les « théâtres de Paris » et des noms d'auteurs dont certains sont passés dans la trappe de l'Histoire. Car si Victorien Sardou  a survécu, même si on ne le joue plus, Octave Feuillet, le duo alsacien Erckmann-Chatrian, Albert Delpit, Édouard Cadol ont sombré à jamais. Du côté des acteurs, si Coquelin, de la Comédie-Française chez les hommes, connu surtout pour sa création du Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand, et Sarah Bernhardt chez les femmes nous disent encore quelque chose, ni Edmond Got, lui aussi de la Comédie-Française, ni Louise Théo ni Anna Judic du théâtre des Variétés, par exemple, n'ont surnagé. C'étaient pourtant les dramaturges et les acteurs dont on parlait à l'époque !

Ainsi Victorien Sardou qui a droit à 15 renvois à lui tout seul ! C'est le dramaturge dont on attend les pièces avec impatience, dont chacune est un événement. Odette, par exemple, montée au théâtre de Vaudeville, dont il parle longuement dans sa « scène » du 24 décembre 1881 et qui lui donne l'occasion d'expliquer à ses lecteurs en quoi consiste le théâtre de Vaudeville et le vaudeville en soi. D'où Martí tire-t-il les connaissances qui lui permettent de comparer un Scribe et un Sardou, par exemple, ou le vaudeville du XVIIe siècle et celui du XIXe, je l'ignore encore, mais je ne cesse de m'étonner de sa capacité à faire des synthèses de ce genre, dans quelque domaine que ce soit.

Ainsi, se basant uniquement sur la presse étasunienne (le New York Times du 7 décembre 1881, mais la dépêche est du 21 novembre, lui consacre une analyse très fouillée), Marti est capable d'écrire longuement sur Odette, dont le protagoniste est une femme adultère, comme s'il l'avait vue personnellement, citant des réparties dont j'ignore de quelle presse il les a tirées :

"C'est un drame composé, ce n'est pas un drame vécu. C'est un travail d'artisan, fait avec une telle finesse qu'on dirait l'ouvrage d'un artiste. Il n'est pas né de l'impulsion spontanée consistant à donner une forme parlée et multiple à un tableau que l'âme a vu, mais de la volonté d'un dramaturge puissant de faire un nouveau drame. Ce qui remplit les coffres, mais ne lui donne pas du renom."

En fait, Marti n'apprécie pas Sardou outre-mesure : "Sardou est un grand ravaudeur de trames, et il a l'aiguille fine et il brode avec un fil d'or et avec une soie de couleurs, mais il ne brode pas sur l'âme. Il aime captiver, exalter, plaire, blesser, surprendre, mais il ne s'occupe guère de mettre dans les caractères de ses personnages une sève humaine, une sève permanente, essentielle, riche." Ses pièces, affirme Marti, "sont des arbres greffés, soit du désir de prouver des thèses sur la scène, ce qui revient à donner la mort au drame qu'on fait, soit du propos de garantir succès et gains, ce qui rabaisse et défigure la pièce de théâtre."

Il parle de nombreuses autres pièces de théâtre ; compare les différente salles entre elles : " ...l'Ambigu, un théâtre de farces un jour et aujourd'hui de drames. L'Ambigu n'est pas la maison royale de la comédie, comme la Comédie-Française, ni son antichambre, comme l'Odéon, où acteurs et poètes éprouvent leurs forces et font des exercices préliminaires" ; profite de l'adaptation théâtrale du roman de Zola, L'Assommoir, pour donner son avis sur "son œuvre qui est défectueuse en ce qu'elle a de systématique et louable en ce qu'elle a de spontané" ; brosse de Jules Claretie un portrait d'une richesse confondante (que je vous invite à lire) à propos de l'adaptation au théâtre comme Le Petit-Jacques de son roman Noël Rambert (1872), un mélodrame plusieurs fois adapté ensuite au cinéma, dans lequel un ouvrier se laisse accuser d'un meurtre, le coupable lui ayant promis de donner à son fils une bonne éducation, et où, comme pour Odette, il raconte sur deux pages et demie la trame de la pièce, avec force citations comme s'il avait le texte devant les yeux. Je ne suis pas encore arrivé à trouver à quelle source étatsunienne Marti a puisé ces informations.

Et puis, comme le théâtre est l'objet de petits potins, il nous parlera, par exemple, du livre qu'a écrit une comédienne, Marie Colombier, sur la tournée de huit mois qu'elle a faite avec Sarah Bernhardt aux États-Unis : Le Voyage de Sarah Bernhardt en Amérique, qui fait scandale, est l'occasion d'un duel entre Octave Mirbeau et le préfacier du livre, etc.

Bien entendu, il ne peut pas ne pas parler de l'adaptation par Paul Meurice, au théâtre de la Gaité, du roman Quatrevingt-treize de Victor Hugo, "du Maître, comme ses disciples aimants et soumis appellent le poète glorieux".

Bref, grâce à Marti, les lecteurs vénézuéliens peuvent suivre de près la vie théâtrale parisienne.