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Chroniques françaises de José Marti (VI)
Marti, moraliste dans l'âme, mais aussi pédagogue, s'efforce de tirer des leçons d'une portée générale des faits de la vie, et c'est bien cela, plus que les faits en soi, qui fait tout l'intérêt de ses écrits.
Illustration par : Agustín Bejerano

Un petit "Tour de France" à travers les "Scènes européennes" de José Marti (20 août 1881-23 mai 1882), c'est le titre de la conférence donnée le 28 mai 2018 à La Havane, pour Empreintes-Huellas et l'Alliance française, par Jacques-François Bonaldi. Qui une nouvelle fois manifeste son érudition "Martienne" : cette conférence n'est qu'un bref aperçu du gigantesque travail de recherche et d'analyse sur Marti, qui restera à publier un jour...

Partie VI

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Oui, nous sommes loin, avec Marti, de simples chroniques "événementielles" : Marti, moraliste dans l'âme, mais aussi pédagogue, s'efforce de tirer des leçons d'une portée générale des faits de la vie, et c'est bien cela, plus que les faits en soi, qui fait tout l'intérêt de ses écrits.

Ce qui ne l'empêche pas de parler de "faits divers". Car il n'oublie pas que ses lecteurs doivent de temps à autre souffler un peu, redescendre des hauteurs. Ainsi, dans la "Scène" du 6 mai 1882, il nous parle de l'écuyère Émilie Loisset. Une écuyère ? Eh ! bien, oui, il faut que les écuyères de cirque (ou théâtre équestre), des artistes complètes, - à ne pas confondre avec les « amazones » qui aimaient simplement monter à cheval, surtout au bois de Boulogne - étaient à la fois comédiennes, danseuses et (ou) chanteuses : véritables divas, elles jouissaient d'une incroyable admiration du public, qui se pressait pour assister à leurs exhibitions. Ainsi, en 1877, le Nouvel Hippodrome de la place Clichy accueillait 8 000 spectateurs et son écurie abritait 200 chevaux. Mais le simple public n'était pas le seul enthousiaste, puisque Balzac déclarait que "l'écuyère, en la plénitude de ses moyens, est supérieure à toutes les gloires du chant, de la danse, de l'art dramatique". Et les têtes couronnées n'hésitaient pas à demander leur main : Émilie Loisset venait de se fiancer au prince de Hatzfeld...

Mais une triste fin l'attend, que nous raconte Marti :

"Paris la chouchoutait ; des princes lui parlaient d'amour ; elle était, dans son cirque de marionnettes, courtisée comme reine et amie des reines. C'est de ses grands-parents et parents que lui venait l'habitude de chevaucher, car ils avaient été des cavaliers de cirque, tout comme sa sœur, mariée maintenant à un prince, ses parents et grands-parents. Voilà un mois, il fallait voir comment elles allaient l'amble, sur les allées du bois de Boulogne, sec et triste, l'impératrice d'Autriche, amoureuse du danger et de celui qui l'aime, et l'élégante Émilie, dompteuse du danger. - Et le cheval d'Émilie, comme s'il sentait des ailes pousser sur son dos, s'agitait en sauts fébriles et secouait sa fragile charge, mais la svelte créature semblait faite pour s'asseoir sur des ailes, et l'animal apaisait finalement son esprit rebelle, et caracolait autour du cheval de l'impératrice, écumant et obéissant. Jusqu'au moment où la faible créature est tombée par terre, d'où on l'a relevée livide, comme un lis dont le parfum se serait soudainement enfui. Paris a vidé pour elle ses jardins ; des mains de vieux nobles et de très hautes dames lui ont tissé des guirlandes et des couronnes, et un homme de maison royale a, au nom de la dame du palais d'Autriche, déposé à ses pieds son tribut de fleurs."

Vous conviendrez avec moi que la description que fait Marti des circonstances de la mort de l'écuyère est absolument émouvante, d'une poésie intense. Le hic, c'est qu'elle ne correspond en rien à la réalité. La presse française nous renseigne sur cet accident : Emilie Loisset est morte écrasée sous son cheval au cirque des Champs-Elysées pendant la répétition d'un exercice périlleux, l'animal s'étant précipité contre une porte habituellement ouverte de la piste. Blessée le 15 avril 1882, elle meurt le 17. Je ne suis toujours pas arrivé à découvrir quelle presse étasunienne a fourni la version que raconte Marti, mais je ne désespère pas...