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Cent ans de Solitude
Par Gabriel García Márquez Traduit par Claude et Carmen Durand
"Aureliano, le premier être humain qui fût né à Macondo, allait avoir six ans en mars. Il était silencieux et timide. Il avait pleuré dans le ventre de sa mère et était né avec les yeux ouverts."
Illustration par : Alexandra Alvarez Carvajal

"Bien des années plus tard, face au peloton d'exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l'emmena faire connaissance avec la glace. Macondo était alors un village d'une vingtaine de maisons en glaise et en roseaux, construites au bord d'une rivière dont les eaux diaphanes roulaient sur un lit de pierres polies, blanches, énormes comme des œufs préhistoriques. Le monde était si récent que beaucoup de choses n'avaient pas encore de nom pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt. Tous les ans, au moins de mars, une famille de gitans déguenillés plantait sa tente près du village et, dans un grand tintamarre de fifres et de tambourins, faisait part des nouvelles inventions. Ils commencèrent par apporter l'aimant. Un gros gitan à la barbe broussailleuse et aux mains de moineau, qui répondait au nom de Melquiades, fit en public une truculente démonstration de ce que lui-même appelait la huitième merveille des savants alchimistes de Macédoine. Il passa de maison en maison, traînant après lui deux lingots de métal, et tout le monde fut saisi de terreur à voir les chaudrons, les poêles, les tenailles et les chaufferettes tomber tout seuls de la place où ils étaient, le bois craquer à cause des clous et des vis qui essayaient désespérément de s'en arracher, et même les objets perdus depuis longtemps apparaissaient là où on les avait le plus cherchés, et se traînaient en débandade turbulente derrière les fers magiques de Melquiades. "Les choses ont une vie bien à elles, clamait le gitan avec un accent guttural ; il faut réveiller leur âme, toute la question est là." José Arcadio Buendia, dont l'imagination audacieuse allait toujours plus loin que le génie même de la Nature, quand ce n'était pas plus loin que les miracles et la magie, pensa qu'il était possible de se servir de cette invention inutile pour extraire l'or des entrailles de la terre. Melquiades, qui était un homme honnête, le mit en garde : "Ca ne sert pas à ça." Mais José Arcadio Buendia, en ce temps-là, ne croyait pas à l'honnêteté des gitans, et il troqua son mulet et un troupeau de chèvres contre les deux lingots aimantés. Ursula Iguaran, sa femme, qui comptait sur ces animaux pour agrandir le patrimoine domestique en régression, ne parvint pas à l'en dissuader. "Très vite on aura plus d'or qu'il n'en faut pour paver toute la maison", rétorqua son mari. Pendant plusieurs mois, il s'obstina à vouloir démontrer le bien-fondé de ses prévisions. Il fouilla la région pied à pied, sans oublier le fond de la rivière, traînant les deux lingots de fer et récitant à haute voix les formules qu'avait employées Melquiades. La seule chose qu'il réussit à déterrer, ce fut une armure du XVè siècle dont tous les éléments étaient soudés par une carapace de rouille et qui sonnait le creux comme une énorme calebasse pleine de cailloux. Quand José Arcadio Buendia et les quatre hommes de son expédition parvinrent à désarticuler l'armure, ils trouvèrent à l'intérieur un squelette calcifié qui portait à son cou un médaillon en cuivre contenant une mèche de cheveux de femme."

 

(...)

 

"Aureliano, le premier être humain qui fût né à Macondo, allait avoir six ans en mars. Il était silencieux et timide. Il avait pleuré dans le ventre de sa mère et était né avec les yeux ouverts. Tandis qu'on coupait le cordon ombilical, il remuait la tête de droite et de gauche, repérant chaque objet qui se trouvait dans la chambre et dévisageant les gens présents avec curiosité mais sans paraître le moins du monde étonné. Bientôt, indifférent à ceux qui s'approchaient pour l'examiner, il concentra toute son attention sur le toit de palmes qui paraissait sur le point de s'effondrer sous la violence terrible de la pluie. Ursula n'eut plus l'occasion de se rappeler l'intensité de ce regard jusqu'au jour où le petit Aureliano, alors âgé de trois ans, fit son entrée dans la cuisine au moment où elle retirait du feu et posait sur la table une marmite de bouillon brûlant. L'enfant, hésitant sur le pas de la porte, dit : "Elle va tomber". La marmite était bien posée au milieu de la table, mais à peine l'enfant eut-il émis sa prophétie qu'elle amorça un mouvement imperturbable en direction du bord, comme sous l'effet d'un dynamisme intérieur, et se fracassa sur le sol. Ursula, alarmée, raconta cet épisode à son mari, mais celui-ci l'interpréta comme un phénomène tout à fait naturel. Ainsi resta-t-il indéfiniment étranger à l'existence de ses enfants, en partie parce qu'il considérait l'enfance comme une période de débilité mentale, et également parce que lui-même se trouvait toujours trop absorbé par ses propres spéculations chimériques." (...)

 

"Rebecca attendait l'amour vers quatre heures de l'après-midi, brodant près de la fenêtre. Elle savait que la mule du courrier ne passait que tous les quinze jours mais elle ne cessait de l'attendre, persuadée qu'un jour ou l'autre, elle allait arriver par erreur. C'est tout le contraire qui se produisit : une fois, la mule ne vint pas à la date prévue. Folle de désespoir, Rebecca se leva au milieu de la nuit et s'en alla au jardin manger des poignées de terre avec avidité, à s'en faire mourir, pleurant de douleur et de rage, mastiquant la chair tendre des vers et se brisant les molaires sur les coquilles d'escargots. Elle vomit jusqu'au petit matin"

 

(...)

 

Extrait :

..." avec leurs perroquets bariolés qui récitaient des romances italiennes, et la poule qui pondait un cent d'œufs en or au son du tambourin, et le fagotin qui devinait ce qu'on avait en tête, et la machine à tout faire qui servait en même temps à coudre les boutons et à calmer la fièvre, et l'appareil à oublier les mauvais souvenirs, et l'emplâtre pour passer son temps à ne rien faire, et un millier d'autres inventions, si ingénieuses et insolites que José Arcadio Buendia aurait voulu inventer une machine à se souvenir de tout pour pouvoir n'en oublier aucune."

 

Extrait :

"L'ouvrage ne portait pas de couverture et son titre n'apparaissait nulle part, mais cela n'empêcha pas l'enfant de dévorer avec le plus grand plaisir l'histoire de cette femme qui se mettait à table pour ne manger que des grains de riz qu'elle piquait avec des épingles, et l'histoire de ce pêcheur qui emprunta du lest pour son filet à un voisin et remercia ce dernier, par la suite, avec un poisson qui avait un diamant dans l'estomac, les histoires de lampe qui exauce tous les désirs et de tapis volants. Stupéfait, il demanda à Ursula si tout cela était vrai, et elle lui répondit qu'en effet, bien des années auparavant, des gitans étaient venus à Macondo avec ces lampes merveilleuses et ces tapis volants.

Ce qu'il y a, soupira-t-elle, c'est que le monde va finissant peu à peu, et ces choses-là n'arrivent plus."

 

Extrait :

"Il se perdit dans des défilés embrumés, des espaces de temps réservés à l'oubli, des labyrinthes de désillusion. Il traversa un désert tout jaune où l'écho répétait les pensées qu'on avait dans la tête, et où l'anxiété suscitait des mirages prémonitoires."

 

Extrait :

"Il tendit la main et trouva une autre main portant deux bagues au même doigt, sur le point de faire naufrage dans le noir. [...] Alors il comprit que ce n'était pas là la femme qu'il attendait, car elle ne sentait pas la fumée mais la brillantine à la fleurette, et avait des seins gonflés et aveugles, avec des tétins d'homme, et le sexe tout incrusté et rond comme une noix, et la tendresse désordonnée de l'inexpérience qui s'exalte."

 

Extrait :

"Les gens de Macondo avaient trouvé matière à distraction nouvelle dans ces promenades le long de ces allées humides, interminables, bordées de bananiers, où le silence semblait venu d'ailleurs, un silence qui n'avait encore pas servi et qui paraissait d'autant plus lourd à remuer pour que la voix se transmît. Parfois, on n'entendait pas très bien ce qui était prononcé à cinquante centimètres de distance mais les mêmes paroles s'avéraient tout à fait compréhensibles à l'autre bout de la plantation."

 

Extrait :

"Il plut pendant quatre ans onze mois et deux jours [....]

L'atmosphère était si humide que les poissons auraient pu entrer par les portes et par les fenêtres, naviguant dans les airs d'une pièce à l'autre."

 

Extrait :

"Il s'apprêtait à sombrer dans le sommeil pendant de nombreuses heures, délivré de toute terreur, de toute horreur, et il se mit à l'aise sur le côté qui le faisait le moins souffrir ; ce n'est qu'alors qu'il découvrit qu'il était couché sur des morts. Hormis le couloir central, il n'y avait pas un espace libre dans tout le wagon. Il avait dû s'écouler plusieurs heures depuis le massacre car les cadavres avaient la même température que les plâtres en automne, la même consistance d'écume pétrifiée, et ceux qui les avaient chargés dans le wagon avaient pris le temps de les ranger en bon ordre et dans le bon sens, tout comme étaient transportés les régimes de bananes.

 

Traduction : Claude et Carmen Durand

Éditeur                 Éditions du Seuil

Lieu de parution              Paris

Date de parution             1968