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Ce que la « Rome américaine » doit à Haïti
Par J. Ángel Téllez Traduit par Alain de Cullant
Une grande partie des armes, des munitions et des hommes avec lesquelles la France a contribué à l'indépendance des Treize Colonies de l'époque, sont passés par la colonie française.
Illustration par : Nelson Domínguez

 

Deux raisons, pourrait expliquer – qui ne justifieraient jamais - le traitement irrespectueux et raciste du nouveau César de la Maison Blanche avec les enfants de la Patrie de Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines. L'une, sa « supériorité » sur les « autres » (1), c'est-à-dire la femme, l'étranger, le noir, le pauvre... ; l'autre, son incapacité de lire plus d'une page.

Les deux font qu'il lui est impossible d'évaluer à sa juste mesure la contribution de Saint-Domingue, et de la Deuxième grande Révolution de l'Hémisphère, à la préconisée grandeur de la « Rome américaine ».

Une grande partie des armes, des munitions et des hommes avec lesquelles la France a contribué à l'indépendance des Treize Colonies de l'époque, sont passés par la colonie française. Le marquis de Lafayette lui-même s’est rendu dans les Treize Colonies via Saint-Domingue. Et la chose la plus transcendante, ce petit pays a apporté le sang de ses enfants pour le triomphe des forces luttant pour devenir indépendantes de la métropole britannique.

Partageons brièvement quelques-uns des faits afin que Trump soit au courant à travers ses conseillers hispanophones ou d'autres se croyant « supérieurs » comme Marco Rubio.

Le 12 mars 1779, les colonisateurs français commencèrent à recruter un corps de volontaires pour lutter dans la Révolution américaine. « Les Chasseurs Volontaires de Saint-Domingue » - comme ils étaient connus -, a été intégré par les colons français et jusqu'à 500 - 800 selon d'autres sources – noirs libres et mulâtres.

Les volontaires de Saint-Domingue sont partis du Cap Français - aujourd'hui Cap Haïtien - le 5 août 1779, arrivant en Géorgie le 8 septembre. Là, entre le 16 septembre et le 18 octobre, sous le commandement du vicomte Françoise de Fontages, ils ont rejoint le contingent de 3000 soldats et marins français et les 1550 miliciens étasuniens qui ont participé au site de Savannah.

Dans ses rangs se trouve le sergent Henri Christophe, âgé de 17 ans, qui sera plus tard l'un des généraux de Toussaint et, ensuite, le roi Christophe. On dit également que c'est le petit tambour, d'une curieuse statue, qui rend hommage à tous les Haïtiens ayant à la Guerre de l'Indépendance des Treize Colonies dans la ville de Savannah.

Plus tard, presque à la fin de la lutte, les contributions des enfants de Saint-Domingue sont également signalées.

Entre la fin de 1780 et le milieu de 1781 les troupes commandées par le général George Washington et celles subordonnées au général français Jean Batiste de Vimeur, Comte de Rochambeau étaient restées sans ressources pour donner le coup définitif aux troupes anglaises se trouvant à Yorktown.

Le leader des indépendantistes, George Washington, a écrit dans son journal, le premier jour de mai 1781 : « En un mot, au lieu d'avoir tout prêt pour partir en campagne, nous n'avons rien ; et au lieu d'avoir l'anticipation d'une glorieuse campagne offensive devant nous, nous n'avons que confusion et défensive, à moins que nous recevons une aide puissante en navires, troupes de terre et argent de nos généreux alliés ; et cela, pour l'instant, est trop éventuel pour être en mesure de compter sur elle » (2).

Ses lettres au financier Robert Morris donnent foi de la situation désespérée et démoralisante.

Le maréchal français Rochambeau, pressé par les mêmes circonstances et en communication constante avec Washington, écrivit trois lettres à l'amiral français François Joseph Paul, comte de Grasse. Dans la dernière lettre il écrit : « Je ne dois pas vous cacher, Monsieur, que les Nord-américains sont à la limite de leurs ressources, que Washington n'a même pas la moitié des troupes qu'il comptait et, à mon avis, bien qu'il reste silencieux à ce sujet, il n'a pas 6000 hommes, et même monsieur de La Lafayette ne réunit pas plus de 1000 réguliers avec la milice pour défendre Virginie... » (3).

De Grasse a lu les lettres à son arrivée à Cap Haïtien, en juillet 1781, à la tête de 23 frégates de la Flotte de France, envoyées par le monarque français en vue d'aider les armées du général Washington.

Dans la première lettre, Rochambeau demande au chef de la Flotte de recruter des troupes et de les amener avec lui comme renforts de l'Armée Continentale du général Washington. L'amiral s'est conformé aux instructions, a recruté 3000 volontaires de Port-au-Prince et du Cap Haïtien, et les a placés sous les ordres du jeune officier Claude Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon.

Oui, le même Saint-Simon fondateur du socialisme français et du socialisme utopique. Pour Engels, il était, avec Hegel, l'esprit le plus encyclopédique de son temps et presque toutes les idées du socialisme ultérieur étaient contenues dans son œuvre.

Le renfort multinational débarqua le 30 dans la baie de Chesapeake, Maryland. Le bataillon des ex-esclaves, noirs et mulâtres de Port-au-Prince et du Cap-Haïtien, commandé par Saint-Simon, a participé au siège de Yorktown entre le 26 septembre et le 19 octobre 1781.

La capitulation des troupes britanniques commandées par Lord Charles Cornwallis a été signée le 31 octobre 1781. Cette victoire n'a pas été la fin de la guerre, mais elle a ouvert rapidement le chemin de l'indépendance que José Martí a ensuite appelé « Rome américaine ».

Les Étasuniens doivent donc beaucoup aux forces étrangères, y compris les françaises, les latino-américains et les haïtiennes, pour la réalisation de leur Indépendance, ratifiée par le Congrès des États-Unis le 15 novembre 1784 ; après la capitulation de la Grande-Bretagne, par le traité de Paris, le 3 septembre 1783.

Saint-Domingue a été connu comme la Perle des Antilles. En 1780, la colonie française - avec un territoire comparable au Maryland ou à la Belgique - a produit environ 40% de tout le sucre et 60% du café consommé par l'Europe. En 1767, le territoire a exporté 72 millions livres de sucre brut et 51 millions livres de sucre raffiné, 1 million livres d'indigo et 2 millions livres de coton, produisant plus de sucre et de café que toutes les colonies de la Grande-Bretagne et les Indes Occidentales ensemble.

En outre, comme l'a rappelé ces jours-ci le journaliste Jon Schwars dans The Intercept (4), les soulèvements des esclaves de la colonie française de Saint-Domingue à partir de 1791 ont motivé que Napoléon Bonaparte - alors Premier Consul français – vende la Louisiane Française au Président Thomas Jefferson, en 1803.

La vente de la Louisiane pour 15 millions de dollars, a été un moyen d'atténuer la crise financière générée par la chute brutale des grandes contributions à l'économie de la France qu’offrait sa colonie dans la partie orientale de l'Île La Española.

Avec cette transaction, les États-Unis ont acquis une vaste étendue - 2 144 476 km² (529 911 680 acres), 23% de la surface actuelle - avec laquelle il a doublé son territoire, et son pouvoir géopolitique, d’un seul coup.

Le danger a été évité que la naissante république étasunienne tombe nouvellement sous la domination britannique, comme Thomas Jefferson l'a prévenu, ceci était possible si la Nouvelle-Orléans restait aux mains de Napoléon. Et ainsi, cela annulait la possibilité que la France et l'Espagne aient le pouvoir de bloquer l'accès des commerçants étasuniens au port de Nouvelle-Orléans. Cela a ouvert l'ancienne colonie, tout au long du XIXe siècle, son chemin vers le Pacifique.

Alexander Hamilton a reconnu, dans un éditorial publié le 5 juillet 1803 dans le New York Evening Post ; « Pour le climat fatal de Saint-Domingue et le courage et la résistance obstiné de ses habitants noirs, nous leur devons les obstacles qui ont retardé la colonisation de la Louisiane jusqu'au moment favorable où une rupture entre l'Angleterre et la France a donné un nouveau virage aux projets de ce dernier » (5).

Jefferson, cependant, a montré sa « gratitude » aux Haïtiens en suspendant tout commerce avec eux en 1804. Durant de nombreuses années les États-Unis ont résisté à reconnaître le nouveau pays, se joignant à la punition des empires pour l’insoumission haïtienne. Ce n'est que le 5 juin 1862 que le président Abraham Lincoln promulgue la reconnaissance diplomatique d'Haïti.

Les Césars de la « Rome américaine » ont trouvé un danger dans la première République des « Damnés de la terre », niant de cultiver les impulsions égalitaires et fraternelles de leur républicanisme. La nouvelle puissance se somme aux autres dans leur pacte/punition pour l’insoumission haïtienne.

Notes :

1 - Ángel Téllez Villalón : Trump sobre Haití o el racismo como marca, sur : https://www.rebelion.org/noticia.php?id=237141

2 – Cité par Pablo Bonavena, Saint Simon entre la guerra y la paz, sur : http://www.memoria.fahce.unlp.edu.ar/trab_eventos/ev.9010/ev.9010.pdf

3 – Cité par Félix Pita Astudillo, La historia “olvidada” del combate de Yorktown sur : http://www.granma.cu/granmad/2007/11/03/interna/artic04.html

4 - Jon Schwarz, Donald Trump’s Vile Words Should Remind Us That America Owes Everything to Haitians, sur : https://theintercept.com/2018/01/12/haiti-donald-trump-shithole-america-history/

5 – Cité par Carlos Wesley, (2004), Lo que América le debe a Haití, sur : https://www.larouchepub.com/spanish/reir/privado/anteriores/anteriores2005/2005_24/iberoamerica/haiti.html