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Camilo et le Che sur la Plaza de la Revolución.
Par Virginia Alberdi Benítez Traduit par Alain de Cullant
La Plaza de la Revolución est un espace visuellement imposant. Trois sculptures marquent les relations de continuité dans le devenir historique de la nation et sa projection vers l'Amérique Latine et le monde. Celle de José Martí du sculpteur cubain José Sicre et le diptyque du Che et de Camilo de l’artiste cubain Enrique Ávila.
Illustration par : artistes cubains

Chargée d'histoire, lieu d'événements importants dans la vie cubaine au cours des 58 dernières années, la Plaza de la Revolución est un espace visuellement imposant. Aujourd'hui, ce territoire spécial est gardé par trois sculptures représentant le même nombre de personnalités qui marquent les relations de continuité dans le devenir historique de la nation, et sa projection vers l'Amérique Latine et le monde.

 

La figure hégémonique est celle de José Martí pensif du sculpteur cubain José Sicre, qui a été terminée en 1958, comme un élément identificateur de ce qui serait la Plaza Cívica, un projet urbain conçu lors de la dictature de Fulgencio Batista, qui aspirait à légitimer le groupe d'institutions associées à la gestion fallacieuse des intérêts de l'île. Ceux qui ont pensé la Plaza étaient la négation de l'idée sociale et politique de l'Apôtre de l'indépendance de Cuba. D'où l'image la plus révélatrice de cet état de choses était une photo d'Ernesto Fernandez montrant la tête sculpturale de Martí avant d'être placée, avec des poutres bloquant le regard.

 

Avec le triomphe populaire de janvier 1959, cet espace situé dans le centre de la capitale cubaine a été appelé Plaza de la Revolución. Dès cette même année elle est devenue la scène des rassemblements et d’actes commémoratifs dans lesquels d'énormes masses d'hommes et de femmes répondent à l'appel de leurs dirigeants. Pour célébrer la Réforme Agraire et aussi pour réclamer que Fidel Castro assume la pleine conduite des destins patriotiques, le 26 juillet 1959 a lieu une grande marche et une concentration de dizaines de milliers de paysans arrivés de tous les confins du pays dans la capitale.

 

Pour la célébration de ces événements, les édifices entourant l'espace comptaient des affiches gigantesques, des peintures murales, sur toile ou sur bois, placées sur de grands échafaudages. Ces éléments, qui devaient être changés chaque année, se détérioraient à cause du temps, du soleil, de la pluie, de l'humidité ..., ont forcé un mouvement constant dans l'identité des façades de ces bâtiments, qui abritent des institutions de l'État et du Gouvernement.

 

À l'initiative de la direction du Ministère de l'Intérieur, au cours des années 90, a eu lieu une convocation afin que le bâtiment de cet organisme compte une représentation permanente du commandant Ernesto Che Guevara sur la façade donnant sur la place. Le choix thématique a trouvé sa base sur l'extraordinaire projection politique, révolutionnaire et humaine de l'internationaliste argentino-cubain, dont la mémoire, après avoir connu son assassinat dans le petit village bolivien de La Higuera, a été honorée pour la première fois à Cuba lors d’une soirée solennelle réalisée sur la Plaza de la Revolución. Le bâtiment du MININT (Ministère de l’Intérieur) avait déjà une empreinte artistique avec une sculpture de Domingo Ravenet, l'un de nos artistes les plus prestigieux de la première moitié du XXe siècle.

 

Le projet sélectionné appartenait à un jeune artiste, alors inconnu, qui offrait une solution sage, jusque-là non employée dans la sculpture cubaine. L’œuvre, de 36 mètres de haut et de 16 tonnes, a été inaugurée en 1993. De cette façon, Enrique Ávila (Holguín 1952) a reçu la responsabilité de placer la figure de Che Guevara sur la place. Il l’a fait à partir de l'image la plus connue du Guérillero Héroïque, celle fixée pour toujours dans la vision du monde par l'œil alerte d'Alberto Korda, lors de l'inhumation des victimes du sabotage du bateau La Coubre, en mars de 1960.

 

Enrique Ávila parvient à résumer l’expression emblématique de la rébellion à partir d'un profil de l'image de Korda en acier traité. L’œuvre occupant la façade du bâtiment, le dote d'une identité spéciale : un système d'illumination bien structuré permet d'admirer la pièce aussi de jour que de nuit. La sculpture d’Ávila est un hommage perpétuel aux idées du socialisme et de l'internationalisme.

 

Dans le récit idéologique de la Révolution, le Che est inextricablement lié à celui du commandant Camilo Cienfuegos. Les deux étaient les chefs des colonnes d'invasion organisées par Fidel pour étendre l'insurrection populaire depuis l’Orient au reste du pays, après la défaite de l'offensive de la tyrannie lors de l'été de 1958. Dans le centre de l'île, Camilo et le Che ont asséné le coup définitif à l'ancien régime. Les deux sont entrés dans La Havane à l'aube de janvier. Le Che a occupé La Cabaña et Camilo la caserne de Columbia, les deux bastions les plus importants de la puissance militaire de la tyrannie. C’est peut-être un hasard que les deux décèdent en octobre : Camilo en 1959, à la suite d'un tragique accident d'avion ; le Che en 1967, quand il dirigeait la guérilla bolivienne.

 

Ce lien intime a été visuellement exprimé sur la Plaza de la Revolución quand, lors de la première décennie du XXIe siècle, le même Enrique Ávila a placé une image de Camilo Cienfuegos sur la façade du Ministère des Communications donnant sur la place, adjacente à celle du MININT, visible depuis la zone de concentration de l'espace public. Le Che et Camilo dialoguent depuis les façades de ces bâtiments, et les nuits ils se convertissent en la matérialisation d'un rêve.

 

La solution sculpturale de la nouvelle œuvre est, pour des raisons évidentes, liée à celle du Che. En fin de compte il s’agit d’un diptyque dans lequel l'unité stylistique équivaut à l'unité de pensée et d'action des figures représentées.

 

Enrique Ávila possède un ample et reconnu travail pictural qui a été présenté dans de nombreuses expositions personnelles et collectives à Cuba et à l'étranger, et il a développé une partie de sa carrière dans les espaces publics. Dans sa ville natale, il a érigé, au début des années 1980, des monuments beaucoup plus modestes quant à l'échelle, mais avec un symbolisme éloquent, le Che et le général Antonio Maceo. Il a également fait des sculptures commémoratives dédiées à Frank País à Santiago de Cuba, à Celia Sánchez à Guantánamo, et aux frères Luis et Sergio Saíz à Pinar del Río. Cette dernière s’approche en style à la ligne des reliefs de Camilo et du Che sur la Plaza de la Revolutión, même si son échelle et sa conception volumétrique sont différentes.

 

Dans l'ordre de la conception de ces monuments, il faut souligner comment l'artiste, dans sa formation, a assimilé à la fois les principes du dessin graphique et du métier de la construction scénographie. De l'un il prend la vocation de la synthèse, l'économie des moyens au moment de la capture de l'idée. De l'autre, la proportion monumentale. Ceci se concentre sur le pouvoir de convoquer des images à partir de la suggestion, de l'évocation et de l'intériorisation métaphorique des significations qui émergent d'une lecture à première vue. En fait, ces reliefs sculpturaux sont des points de référence incontournables sur la Plaza.

 

Avec le diptyque du Che et de Camilo, Enrique Ávila a réussi à renforcer la connotation symbolique de l'un des espaces les plus attachants de la réalisation de la trame participative populaire, qui caractérise l'identité des Cubains avec leur orientation sociale et civique.