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Brève histoire du tourisme
Par Ana María Reyes Traduit par Alain de Cullant
Notre véritable force réside dans notre condition de grande île, dotée d’une multiplicité d’options possibles, beaucoup d'entre-elles fondées sur une tradition culturelle et historique.
Illustration par : Ernesto Rancaño

La figure du touriste était, à ses débuts, celle d’un voyageur qui entreprenait, de façon individuelle, une aventure à la recherche de nouveaux horizons pour la connaissance. Ainsi, des visiteurs exotiques ont commencé à apparaître à Cuba qui, très souvent, ont laissé un témoignage de leur expérience par le biais de lettres, de récits ou de livres ayant des propositions d’analyses plus ambitieux. Le regard de l’autre nous a donné une vision de notre singularité dans les multiples plans qu’offrent le paysage naturel et humain. Pour ceux qui viennent d’autres pays, l’attention est attirée par la richesse d’un univers naturel somptueux, loin des dures rigueurs de l’hiver. La richesse chromatique de l’environnement touche lors du choc initial. La véritable singularité se manifeste sur le visage humain d’un pays cordial, ouvrant ses portes, où le raffinement des coutumes se réconciliait avec l’abandon du rigide formalisme qui prévaut dans d’autres pays. Sur le territoire de l’humain, un lien plus profond s’établit, ainsi que le rapprochement primaire à une culture forgée dans des circonstances différentes et les traits de l’être cubain commençaient à se définir.

Plus tard, au XXe siècle, les revendications des travailleurs ont donné le droit à un temps de vacances pour les couches moyennes. Peu coûteux pour la proximité géographique, l’accès au voyage touristique est à la portée des nord-américains encouragés par la stimulation du climat chaud et de l’exotisme d’un certain folklore banalisé par le commerce de babioles. La saison haute s’impose lors des mois d’hiver. Elle offre un climat chaud et agréable et elle a coïncidé avec le carnaval havanais. Dans le Parque Central, une foire se situait à la porte d’un commerce, offrant des instruments de musique mauvaise qualité, ainsi que de ceintures, sacs à main et d’autres articles en véritable peau de crocodile.

L’épanouissement du négoce impose ses traits pervers. Lors de la prohibition aux États-Unis, La Havane était un espace ouvert à la libre consommation de l’alcool. Les bars se sont multipliés, et un substrat délinquant s’est lié à la contrebande, également privilégiée par la proximité entre les côtes des deux pays.

Dotée de sa capacité bien connue de forger des mentalités, la globalisation néolibérale s’est appropriée d’un tourisme à grande échelle, associé à ce que, piège éternelle des mots, est appelée, avec une innocence apparente, l’industrie des loisirs. Son expression extrême se manifeste dans les croisières. Dans celles-ci, plutôt que d’observer le nouveau, les voyageurs se contemplent mutuellement dans une convivialité qui consomme la plupart du temps disponible. Lors d’un parcours préréglé, ils visitent certains sites paradigmatiques et se lancent à la recherche de petits souvenirs, de trophées à offrir aux amis, une fois rentrer chez eux. Le paysage humain et le pouvoir de la culture ont disparu du panorama. Ils connaîtront, au contraire, une mascarade prête à montrer la due composante exotique dans la stridence bruyante.

Avant de se convertir en tombeau d’émigrants désespérés, la Méditerranée a subi les effets déprédateurs du tourisme dans le milieu naturel. Là aussi, lors d‘excursions rapides, les témoignages des sources originaires de la soi-disant culture occidentale ils passaient au second plan.

Les Caraïbes sont la contrepartie de cette Mare Nostrum. Nous conservons des zones vierges, mais notre condition insulaire nous rend extrêmement vulnérables. Nous avons de beaux paysages, mais nous manquons d’abondantes ressources aquifères pour étancher la soif d’une surpopulation temporaire et maintenir le gazon parfait des terrains de golf. Dans l’ordre culturel, les dangers sont encore plus grandes. Alors que la tradition méditerranéenne évoque encore les gloires d’un Parthénon en ruine et la gestion infinie des pyramides égyptiennes, victimes des perspectives néocoloniales, notre culture ne bénéficie pas de cette reconnaissance. L’exotisme maintient toujours une composante de sous-estimation et nos habitants ont souffert de ce conditionnement sur le plan psychologique. En expansion durant les cinquante dernières années, l’industrie des loisirs était déjà sur le chemin quand « le Commandant est arrivé et ordonné d’arrêter ». Les hôtels qui se sont multipliés à La Havane étaient la couverture des jeux d’argent, des points de rencontres d’une prostitution qualifiée et des centres d’affaires d’une mafia en expansion. Un plan directeur a été conçu pour le développement de La Havane à cette époque, articulant les intérêts de diverse nature. La spéculation, soutenue sur le prix des terrains, a orienté la croissance de la ville vers l’Est, un endroit où on investirait en vue de la création de nouveaux quartiers. Le gouvernement payait les coûts d’une infrastructure pour un investissement ayant une garantie absolue de la rentabilité. Là se dirigeaient les nouveaux centres de gestion administrative. La ville historique restait au détriment de la pègre. L’espace prévu pour cet univers prédateur n’étant pas suffisant, une île flottante devait être construite en face du Malecon, le libre jeu à grande échelle. Peu importe la valeur du paysage du Malecon, complété avec les douces collines qui façonnent le profil de la ville vers son centre géographique, l’actuelle Plaza de la Revolución. La capitale du pays, un joyau de notre couronne dans l’historique et le culturel, résulterait irrémédiablement démembrée.

Pour un pays comme le nôtre, dépourvu de grandes richesses minières, le tourisme est une source de revenus incontestables. Le défi consiste à concevoir des stratégies qui améliorent ses possibilités de développement en faveur de la nation, dans le culturel et l’humain, car l’âme de la nation réside dans les vertus de notre peuple. La demande croissante d’un projet à grande échelle centrée sur l’engagement en faveur des avantages de la disponibilité de soleil et de plage, doit être accompagnée de l’analyse des risques encourus, afin de réfléchir sur la contrepartie indispensable. Il est conseillé d’éliminer la notion de l’industrie des loisirs et de garder à l’esprit que le mode de jouissance de la plage peut être de courte durée. Notre véritable force réside dans notre condition de grande île, dotée d’une multiplicité d’options possibles, beaucoup d'entre-elles fondées sur une tradition culturelle et historique, ainsi que la possibilité de proposer des modèles orientés vers l’évaluation du bien vivre, latent dans nos villes, grandes et petites, dans l’environnement de ses paysages variés et dans la survie d’endroits peu explorés faits à la mesure de l’être humain. Pour élaborer ces projets, il serait souhaitable de compléter les cartes géographiques et géologiques avec une carte culturelle illuminée par un profond regard vers l’intérieur.