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Au piano, de Mayarí, Frank Fernandez (2ème  partie)
Par Emir García Meralla Traduit par Alain de Cullant
« Être cubain est une chose presque impossible à décrire en mots »
Illustration par : Agustín Bejerano

Le nom de Frank Fernandez est étroitement lié à la plupart des événements et de l’histoire de la musique cubaine des 50 dernières années, que ce soit comme pianiste, professeur, producteur de disques ou simplement comme un spectateur.

En quelle mesure votre relation avec la nueva trova a-t-elle contribué à votre formation musicale et humaine et à sa personnalité et, en quelle mesure celle-ci s’est imbriquée dans le reste de la musique et de la culture nationale ? J'aimerais aussi connaître la vision de Frank Fernandez sur un musicien comme Emiliano Salvador qui, d’une certaine façon, a marqué musicalement ce mouvement.

Je suis revenu de Moscou en 1971. J'avais été absent pendant 11 ans, si vous additionnez les cinq quand j'étais au Conservatoire Tchaïkovski et les six étudiants à Mayarí. Je pense que cette rencontre a été une autre coïncidence, un autre plan. Je reviens de mes études, mais avec une grande avidité de mes racines populaires, prêt, et détendu quant à mon rêve d'être un pianiste de concert classique. Et eux : Silvio, Pablo et Noel, à la recherche d'une chanson plus cultivée, de valeurs littéraires, qui en quelque sorte raconte la vie de cette époque, qui était le temps de la révolution. C'est pourquoi on dit parfois qu'il s'agit de la musique la plus représentative, surtout celle des premières années. Vous pouvez être d'accord ou pas, mais il n’y a aucun doute qu'ils commencent à faire un récit social très lié à la nouvelle chanson qui s’est produite dans de nombreuses régions du monde, en particulier en Amérique Latine.

Il y a un élément important, la nueva trova vient après le feeling, qui laisse comme un héritage l'émerveillement poétique de ses textes. Ils sont comme un exemple de grande poésie, une poésie qui transcende son temps, mais c'est une chanson fondamentalement d’amour ; alors que la nueva trova, à partir de cette tradition, entre d’abord dans le monde de la chanson de protestation, puis dans la chanson sociale et enfin la nueva trova. Les noms ont été mis par les gens. Ils se sont dédiés à la composition et à la création d'une musique qui, je pense, a beaucoup apporté et qui a été un grand phénomène à cette époque. Ils étaient le phénomène musical de l'époque.

Que m'ont-ils apporté ? Tout d'abord, la possibilité de me rencontrer de nouveau avec la tradition des troubadours que je connais depuis l'enfance dans la maison des Meléndez et ils exagèrent quand ils parlent de ce que j’ai pu leur apporter. Je ne sais pas combien je les ai aidés, je peux seulement vous dire que je leur ai donné ouvertement et sans réserve toutes mes connaissances et ce que j'avais accumulé au cours de ma formation classique.

Je préfère conclure par une phrase de Pablo dont je me souviens toujours : c'était un échange dans lequel nous avons tous beaucoup appris et nous nous sommes enrichis mutuellement.

Quant à Emiliano Salvador, qui était l'autre point de votre question, qu'avait Emiliano que les autres n'avaient pas ? Paradoxalement, Emiliano, qui était un bon percussionniste, ne savait pas qu'il était un homme doué pour le piano, même s'il l'a appris presque de façon autodidacte, même si son père était pianiste, un bon pianiste. Je n’ai pas entendu quelqu’un jouer comme lui du piano, l’appelé jazz latin, avec tant de cubanía. Il est vrai que Chucho Valdés, dans son travail avec Irakere, est une référence ; mais je pense qu'Emiliano Salvador est entré dans l'histoire de la musique cubaine comme l'un des pianistes les plus cubains de cette époque.

Le nom d'Adalberto Alvarez et de sa musique est attaché à vous par un grand cordon ombilical. Récemment, d'autres musiciens importants tels que Juan Formell, José Luis Cortés et Adalberto lui-même ont fait référence à des éléments et des processus de crise au sein de la musique. Ils parlent de crises créatives, de promotion et d'autres éléments qui renforcent une tendance dans la musique au niveau national et qui a une portée au-delà de nos frontières. Que pense Frank Fernandez de ces opinions ?

Je crois que chaque époque a sa musique, indépendamment de tous critères personnels. Il y a un phénomène appelé mondialisation dans lequel la musique a très peu gagné et a perdu beaucoup, et parmi les grandes choses qu’elle a perdu c’est l’identité. Je crois que nous sommes, heureusement, une partie du monde de plus en plus ouverte pour comprendre et assimiler les phénomènes mondiaux.

En raison de la proximité avec les États-Unis, nous avons été très sensibles aux faits de la musique passant par les transnationales. Aujourd'hui, il y a une recherche effrénée de l'argent qui tue la planète et qui rend de plus en plus difficile d'entendre la musique traditionnelle non seulement cubaine, mais internationale. Est-ce à ce que vous vous référer quand vous parlez des déclarations de Tosco, de Juanito et d’Adalberto ? C'est là où commencent les choses difficiles à juger, que faire ? Allons-nous fermer les portes au phénomène mondial ?

Je parle de la musique cubaine comme système. J’aimerai connaître l'opinion de celui qui a produit des disques transcendants de musique cubaine.

Mais à quelle crise se réfèrent-ils, crise de création, de diffusion ou de promotion ? Je ne pense pas qu'il y ait une crise de la création, je pense qu'il y a une crise de promotion qui concerne ces choses qui nous viennent emballées. Maintenant, la vraie chose est qu'il n'y a pas d'espace à La Havane où l’on peut entendre de la bonne musique cubaine. C'est une honte. Ce sont des choses très difficiles à juger. Je ne parle pas seulement du reggaeton, les choses sont plus complexes. La question est la suivante : qu'est-ce qui va suivre et comment allons-nous l'assumer et y faire face ? L'important est d'avoir des gens dans les médias capables de dire : «Cela vaut la peine de divulguer ceci et cela non », car nous ne pouvons pas nous isoler du monde.

Je vous ai défini quelque chose, la responsabilité de cette crise de promotion, de l'absence de lieux pour écouter de la bonne musique cubaine, n'est pas celle des artistes. La crise qui peut exister quant à la création répond à un problème de génération, on ne peut pas oublier que les jeunes ont leurs préoccupations et ceux-ci pensent à gagner de l'argent, aux voyages, à l'admiration des filles… Si ce qui fonctionne est le cha-cha-cha, ils font du cha-cha-cha. L'exemple le plus proche est quand des transnationales ou les étrangers ont révélé Compay Segundo il y a eu une inondation, une hémorragie de la musique traditionnelle cubaine et alors tous les jeunes, qui ont dit que cette musique était chea, ont commencé à la consommer. Les jeunes courts toujours après les choses qui le réconfortent.

Chaque fois qu'un pays surpasse certains courants exagérément, cela a un impact sur la création. La crise de la promotion n'est pas seulement cubaine, elle est mondiale. Nous devons être très prudents en critiquant, en condamnant ou en censurant – je parle au nom de ma génération -, si nous avons été en faveur d’une liberté totale, nous ne devons rien interdire. Au contraire, la bonne chose à faire, la sagesse, est de stimuler la création des valeurs, de la culture et ici le fond est dans le manque de culture. Nous avons développé l'éducation, mais la culture artistique, la vraie culture, est absente, elle ne s'est pas développée.

J'aimerais parler de l'industrie cubaine du disque en général. Quel peut être l'avenir du disque cubain et comment l'avez-vous vu au cours de ces années ?

Cela fait un certain temps que le disque a de sérieux problèmes. Le plus important est que l’ont exige aux entreprises discographiques des paramètres qui les obligent à penser à obtenir de l'argent rapidement - il y a des choses que je ne connais pas et qu’on ne me dit pas, je ne sais pas pourquoi - mais j’ai compris qu'il y a très peu d'argent à investir dans les artistes talentueux. Une telle formule ne marchera jamais.

Dans le monde d'aujourd'hui, plus de 60% du succès d'un artiste est la promotion et un 40 ou beaucoup moins, le talent. Je parle de chiffres que je connais grâce à des amis spécialistes de ce monde, des chiffres qui sont horriblement cyniques, et j'ai été très conservateur. En outre, l'industrie du divertissement, où se trouve le disque, est confrontée au phénomène du piratage, qui a fait baisser les ventes et, à Cuba, il n'y a pas de bonne politique dans ce domaine.

Il est temps de donner un peu de marge aux maisons discographiques, plus grande que celle qu'ils ont, pour investir quant à certains artistes ; qui peuvent jouer certaines cartes, pour le dire d’une façon populaire, qui peuvent dire que si cet artiste est bon, nous allons tout parier.

Vous vous êtes demandé ce qu'un artiste fait avec un disque, rien d'autre que de le donner à certains impresarii, la même chose qu’émigrer ou comme un passeport pour obtenir de bons contrats à l'étranger. C'est très triste, je vais vous le dire, mais nous sommes devenus des fabricants de démos, à partir d'exemples démonstratifs du grand talent que nous avons et ensuite nous ne pouvons pas payer ni les royalties, ni les tournées, ni les honoraires corrects. Ainsi, nous ne pourrons jamais rivaliser avec les transnationales, nous ne serons même pas en mesure de mettre un doigt dans le domaine de la promotion et des tournées, de nous ouvrir un espace sur le marché.

Je connais une personne très importante à Cuba- dont je ne dirai pas le nom par respect - qui a dit un jour : « Aucun d'entre nous ne sait ce qu'est l'industrie du disque et de la musique, mais, même si nous ne pouvons pas rivaliser avec les transnationales, nous pouvons faire quelque chose pour rendre notre produit présent ». Je pense que cela devrait être le défi pour l'avenir, il doit être pénible d'avoir à trouver un plan, qui vous oblige à produire et à vendre ce que les grands marchés imposent, que d'autres déterminent, et ce n'est pas toujours le talent qui représente le cubain, l'identité nationale.

C'est une arme à double tranchant qui, à mon avis, devrait être analysée et qui n'est pas facile à résoudre ; mais nous devons nous battre, nous avons l'obligation de le faire pour éviter d'être entraînés par le tourbillon d'obtenir l'argent d'une part et celui qui est plus cher, de continuer à provoquer, inconsciemment évidement, la migration économique et artistique, ou au mieux, de produire des êtres tristes, convertis en carburant car ils savent qu'ils n'ont pas atteint ce qu'ils, et nous tous, savons qu'ils auraient pu être.

Qu'est-ce que le cubain pour Frank Fernandez ? Et 70 ans plus tard, quelle balance faites-vous de votre carrière et de votre vie ?

La même question que j'ai posée une fois à Mirta Aguirre, et je vais prendre la liberté de répondre ce qu'elle a dit : « Être cubain est une chose presque impossible à décrire en mots, mais c'est dans la façon de marcher, d'aimer, la façon de se sentir, de vivre du cubain. On ne pourra jamais déterminer où termine le cubain et ou commence une manière d’être étranger, mais il est absolument facile et immédiat de capter quand nous sommes en présence d'un cubain n'importe où dans le monde.

Quant à la balance de ma vie, en janvier, ce sera 60 ans d'une intense carrière professionnelle, entouré d'amis, d'étudiants, de détracteurs et de rêves. Les détracteurs ont été peu nombreux, bien qu'il n'y ait pas d’œuvre importante sans l'encouragement de ceux-ci et des pièges.

J'ai été interrogé parfois car j'ai fait cette diversité de choses, ce n'est pas une question d'argent, parce que Cuba n'est pas le bon endroit pour faire de l'argent en faisant tant de choses. Ce ne sont pas les salaires qui stimulent le plus à Cuba, il y a une vocation majeure, spirituelle, pour se donner.

Je ne connais pas les raisons, je suis juste un musicien, et oui, après 60 ans chaque chose que j'ai faite, je le ferais à nouveau et je le ferais avec la même passion. Après ce temps, j'ai l'impression que celui qui a le plus recueilli est moi. C'est Frank Fernandez, le guajiro de Mayarí qui voulait être pianiste de concert et qui vivait et vit la musique tous les jours comme si c'était le premier et le dernier de son existence.