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Amelia Peláez, identité à ciel ouvert
Par Virginia Alberdi Benítez Traduit par Alain de Cullant
La façade de l’hôtel Habana Libre à l’angle des rues L et 23 au Vedado, est enrichie par un splendide mural de céramique : Las frutas cubanas.
Illustration par : Jorge Juvenal Baró

Le 8 janvier 1959, quand les rebelles de la Caravane de la Liberté sont entrés à La Havane, sur la Rampa, dans le quartier du Vedado, se trouvait une imposante installation touristique, dont la façade est enrichie par un splendide mural de céramique.

L'hôtel, inauguré un an plus tôt, appartenait à la chaîne étasunienne Hilton. Ses constructeurs avaient commandé l’œuvre murale à l'une des artistes cubaines les plus renommées, Amelia Peláez. Durant trois mois, à partir de la nuit du 8 janvier, Fidel a installé son poste de commandement dans la chambre 2324. Les barbus, récemment arrivés de la Sierra Maestra, ont changé radicalement l'environnement humain de l'hôtel. Peu après, l’hôtel a également changé de nom, rebaptisé Habana Libre.

Amelia a nommé son œuvre Las frutas cubanas (Les fruits cubains), techniquement composé de 6 700 000 tesselles (petites pièces cubiques de pâte de verre coloré), déployées sur une superficie de 69 mètres long par 10 de haut. L'artiste a utilisé une gamme chromatique restreinte qu’elle a exploité de façon extraordinaire : blanc, noir, gris et neuf dégradés de bleu. Des lacunes sur le support de l'installation initiale ont causé des dommages au mural. Un processus de restauration a commencé à la fin de 1997, en coopération avec le Mexique. Le placement des panneaux de béton armé supportant les mosaïques a permis que l’œuvre recouvre une nouvelle vie.

Au-delà de ces détails, Las frutas cubanas est une des principales expressions de l’art réalisé par Amelia Peláez del Casal, de qui, le 5 janvier, nous avons commémoré le 120e anniversaire de sa naissance dans la ville de Yaguajay, appartenant à la province de Sancti Spiritus.

Le mural possède une visualité faisant allusion à plusieurs éléments liés à la notion d'identité que l'artiste a développé durant sa carrière : la luminosité insulaire, la recréation symbolique de fruits tropicaux et de la végétation et l'assimilation formelle des ornements domestiques d'usage courant dans la ville cubaine.

C'est ainsi qu'une lecture de Las frutas cubanas peut nous conduire à l'acquisition d'une représentation métaphorique et quintessenciée de la nature plus proche de son expérience, mais aussi de comprendre la fusion de ces expériences avec le legs des grilles, des vitraux, des frises et des persiennes dans l'architecture résidentielle, principalement durant les dernières décennies de l’étape coloniale jusqu'aux premières de la République.

Cette perception de notre réalité dans sa création plastique a motivé les paroles suivantes du poète José Lezama Lima : « Partie d’un fruit, d’une corniche, d’une nappe, et en le plaçant dans le lointain, sur la ligne d’horizon, nous le reconnaissons comme le meilleur, différent dans le semblable. Chacun de ses éléments plastiques venait d'une grande tradition, lui rendant le brillant hommage de créer une autre tradition. Une volupté intelligente qui a commencé comme une discipline, un ascète, un exercice spirituel ».

Amelia a commencé sa formation dans l'Académie de San Alejandro, où elle a reçu des classes du maître Leopoldo Romañach. Elle a été à Paris afin de poursuivre sa formation dans l'Académie de la Grande Chaumière, dans l'École Nationale des Beaux-arts et dans l'Ecole du Louvre. Sa rupture avec les canons académiques strictement figuratives a eu beaucoup à voir avec sa rencontre avec l'artiste d'origine russe Alexandra Exter dans la capitale française.

De retour à Cuba en 1934, son regard était autre. Un an avant, on voit cette nouvelle perspective dans sa façon de peindre lors d’une exposition personnelle dans la galerie Zak, à Paris. Pour elle avait commencé, comme pour la peinture cubaine, l’actualisation dans l'avant-garde sur la base d'un sentiment d'appartenance à l'atmosphère de son pays natal.

La chose intéressante dans son parcours est que la grande plasticienne, à l'apogée de sa maturité, a décidé de faire de la céramique qui, chez Amelia, n'a jamais été un artisanat mais de l'art, même dans les pièces utilitaires. En 1950 elle commence à fréquenter l’atelier du Dr. Rodríguez de la Cruz, à Santiago de las Vegas, et elle ouvre son propre atelier en 1955. Elle est restée active dans ce domaine jusqu'en 1962.

Le critique qui a étudié cette activité d'Amelia avec le plus de sagesse et d'acuité, Alejandro G. Alonso, a déclaré : « Elle assume la céramique comme une partie inséparable de sa profession, comme une personne déterminée à s'exprimer pleinement. C’est une discipline qui a grandi parallèlement au métier de peintre, se nourrissant de ses savoirs et de ses ressources ; mais parcouru comme un terrain fertile pour l’expérimentation et des projets inédits ».

En plein ciel, à l’angle des rues L et 23, cette plénitude trouve un sens pour tous ceux qui sont capables de contempler Las frutas cubanas et dire, comme l'a fait Nicolás Guillén dans un poème à Amelia : « Ces couleurs aveuglent : / ne les regardez pas. / Ce sont des couleurs qui rugissent dans la nuit ; / ne les écoutez pas. / En vain, en vain. / Pour toujours on les verra, on les entendra. / La peinture tournant ».