IIIIIIIIIIIIIIII
Allocution d'ouverture de la 60e édition du Prix Littéraire Casa de las Américas
Par Roberto Fernández Retamar Traduit par Alain de Cullant
La date à laquelle ce Prix Littéraire a été décerné pour la première fois, en 1960, n'est pas une date vide ou hasardeuse. Les années immédiates verront l'accueil mondial de la littérature de notre Amérique.
Illustration par : Sergio Marrero González

Compañeras et compañeros

Après avoir envisagé plusieurs possibilités, le Conseil de Direction de la Casa de las Américas, à la suggestion de la compañera  Silvia Gil, a conclu qu'en célébrant le 60e anniversaire, en ce 2019, d'avoir décerné pour la première fois son Prix Littéraire (dont nous avons eu l'honneur que le Che l’exalte lors de son discours prononcé à Punta del Este, en Uruguay, en 1961), les paroles inaugurales du Prix correspondant, comme cela s'est produit lors des dates rondes précédentes, devaient être prononcés par une personne qui est en charge de l'institution. À propos de cela, je dois expliquer que si mon lien avec la Casa de las Américas remonte à son début, en 1959, ensuite j’en suis sorti pour effectuer d'autres tâches, puis je suis revenu à la Casa en 1965, et seulement à partir de 1986, c'est à dire, durant les 33 dernières années, il m’est possible de parler pleinement en son nom, comme je le fais. Ce qui, bien sûr, ne signifie pas que mes compañeras et compañeros du Conseil soient obligés de partager à cent pour cent ce que je le dis. Notre unité essentielle n'exclut pas la diversité.

Je vais insister, pour connu que ce soit, qu’en moins de quatre mois après la victoire, le premier de janvier 1959, la Révolution Cubaine a créé la Casa de las Américas, mettant à sa tête une personne qui était déjà une légende : la compañera Haydee Santamaría. Avec sa passion révolutionnaire, son audace, son intelligence, sa sensibilité, son don pour diriger, elle a créé notre institution, et elle l’a marqué pour toujours. C'est notre privilège qu’elle continuera à être sa Casa. Cela a été assumé dès les premiers travailleurs, presque tous qui, comme la même Haydee, ne donnent pas d’ombre, dans les mots de Dante, aux plus jeunes, qui garantissent la survie de son centre de travail et de rêves (il y a des années un chère compañera a dit audacieusement que la Casa de las Américas est un état d'âme), et bien qu'ils n’ont pas connu personnellement Haydee, ils sentent la fierté de travailler dans ce qui était, est et sera la Casa de l'héroïne de Moncada, de la Sierra Maestra et de la lutte clandestine ; qui, avec son enchantement et sa foi, a attiré à notre cause de nombreux des plus grands écrivains et artistes de notre Amérique, et même au-delà de ses frontières.

L’année dernière, quand le compañero Silvio Rodriguez, si identifié avec Haydee qu’il doit se considérer comme l’un de ses enfants, en lisant des paroles telles que celles-ci, il a rappelé à juste titre que si la Casa est telle c’est son œuvre, de même qu’Haydee, comme le compañero Fidel, comme nous, nous reconnaissons José Martí comme le Maître par excellence. Et dès le début, Haydee, comme ensuite, fidèles à ses orientations, ceux qui lui ont succédé (et jamais remplacé) à la tête de la Casa de las Américas ont continué son œuvre, c'est à dire, le grand peintre Mariano puis moi, en nous dirigeant aux membres des différents jurés de notre Prix Littéraire, nous avons insisté pour que les valeurs littéraires des œuvres en concours soient prises en considération. Ce que Martí a dit sans surpassement en affirmant, par exemple, que la poésie, qui est un art, doit pas s’excuser avec ce qui est patriotique ou philosophique, mais doit résister comme le bronze et vibrer comme la porcelaine. Des mots qui étaient d'autant plus impressionnant car ils ont été écrits par celui qui a dédié son génie et qui a offert sa vie à l'amélioration humaine, à la vie future et à l'utilité de la vertu, dans lesquels, effrayé de tout, il a dit qu'il avait la foi.

La date à laquelle ce Prix Littéraire a été décerné pour la première fois, en 1960, n'est pas une date vide ou hasardeuse. Les années immédiates verront l'accueil mondial de la littérature de notre Amérique. Il serait insensé de dire que c'était le résultat du Prix que nous avons donné, dans la première édition de laquelle, de manière significative, un auteur consacré a été distingué, l'argentin Ezequiel Martínez Estrada, et un autre inédit, le cubain José Soler Puig, établissant un précieux précédent. Beaucoup d'écrivains et d’écrivaines seront connus grâce à notre Prix, alors que le notable écrivain de la Barbade Kamau Brathwaite est celui qui l'a reçu le plus. Il serait également insensé de nier que les deux réalités (le Prix Littéraire de la Casa de las Américas et l’accueil mondial susmentionné) renvoient à l'événement qui a fait que notre histoire locale (jusqu'ici vu comme une note floue) entre dans la grande histoire. Je me réfère bien sûr à la Révolution Cubaine qui a attiré l'attention de la planète sur notre sous-continent et, par conséquent, sur nos lettres. Elles avaient déjà un niveau élevé depuis longtemps : il suffit de rappeler l'Inca Garcilaso de la Vega et Sor Juana Inés de la Cruz, Gertrudis Gómez de Avellaneda et Domingo Faustino Sarmiento, et plus proche, ceux qui se sont manifestés dans ce que dans l'Amérique espagnole s’appelait le modernisme (Martí, Darío, Quiroga, Rodó, Lugones, González Martínez) et, au Brésil, avec une autre dénomination, Machado de Assís, et ceux qui ont inauguré notre contemporanéité. Mais cela n'a pas empêché, par exemple, que meurt à Paris, en 1938, presque malheureux et presque inconnu, l'un des plus grands poètes de notre Amérique et de la langue castillane, le métis César Vallejo, ce qui est tant différant de ce qui allait se passer quelques décennies plus tard.

Je vais éluder l'anglicisme que quelqu'un lui a livré et que beaucoup ont répété, mais nous savons tous que, dans les années soixante du siècle dernier, un ensemble sans aucun doute inestimable de conteurs latino-américains a été l’objet d’une reconnaissance planétaire spectaculaire. Dans un autre ordre de choses, si jusqu'à 1959 seulement une de nos écrivaines, l'inoubliable chilienne Gabriela Mistral, avait reçu, à juste titre, le prix Nobel de Littérature, à partir de cette date le recevraient, eux aussi avec mérite, six écrivains d’Amérique Latine et des Caraïbes : et des raisons extralittéraires, inacceptables dans le cas d'un laurier littéraire, empêchaient qu’il soit attribué à Jorge Luis Borges. Ce dernier étant hostile à notre Révolution, ce fait n'a pas empêché qu’en partie, grâce à cette Révolution, l'éblouissante œuvre littéraire du grand argentin atteigne un horizon mondial ; cela n'a pas non plus empêché, avec générosité, de convenir que la Casa de las Américas publie un ensemble admirable de ses pages, pour l'enthousiasme de nos jeunes lecteurs en particulier. D'autre part, de nombreux écrivains et écrivaines de la région ont admiré la Révolution Cubaine, et ont également collaboré à divers degrés, souvent de très près, avec la Casa de las Américas, bien qu'il y ait eu ceux qui s'en sont écartés des deux (la Casa et la Révolution) en dépit de quoi nous avons continué à apprécier leurs œuvres. Bien sûr, nous sommes fiers de savoir que de nombreux écrivains et écrivaines d'Amérique Latine et des Caraïbes, parmi les plus notables, se sentent liés à nous, ou sont morts fidèles aux idéaux de la Casa et de notre Révolution (suffit de citer entre ces derniers, en nous limitant qu’à certains, Alejo Carpentier, Manuel Galich, Julio Cortázar, Mario Bénédietti, Gabriel García Márquez, Eduardo Galeano ou Roque Dalton) : une révolution qui, comme toute, n'est pas une promenade dans un jardin ; comme toute création humaine, elle n'est pas sans erreur, qu'elle rectifie, et cela arrive à 90 milles de l'empire qui nous a attaqués de mille façons, y compris le blocus criminel le plus long dont on a des nouvelles, et ne cesse de nous menacer. Mais pour être juste, nous ne pouvons pas oublier que le pays fait aussi partie, et partie essentielle, d’êtres comme Noam Chomsky, que j'ai appelé Bartolomé de Las Casas de son propre Empire, et un très grand nombre qui ont défendu et défendre avec courage des nobles causes. Il s’agit, en nécessaires paroles martianas, de la patrie de Lincoln que nous aimons, comme il le fait celui qui vous parle.

Je manque plus de temps, comme d'habitude dans de tels cas, donc je vais terminer, non sans dire quelque chose qui m’importer beaucoup. Je veux, à l'occasion de ces 60 ans, rendre hommage à celle qui, après Haydee Santamaría, doit plus à la Casa de las Américas : l'indispensable compañera Marcia Leiseca. Et ainsi j’inaugure les tâches du Prix Littéraire Casa de las Américas correspondant à 2019.

Merci beaucoup.