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Alicia
Par Ahmed Piñero Fernández Traduit par Alain de Cullant
Grâce au talent d’Alicia Alonso, Cuba, et avec Cuba, toute l’Amérique Latine, a été placé pour la première fois sur la carte de la danse internationale.
Illustration par : Robin Sánchez Pau

Nous célébrons le centenaire d’Alicia. Simplement Alicia. Car, au moins à Cuba, son nom de famille n’est pas nécessaire. Il est très difficile, voire impossible, de trouver un Cubain ne sachant pas qui est Alicia Alonso, quelque soit l’endroit où il se trouve ou son niveau intellectuel. Combien de fois avons-nous été dans les transports en commun bondés, et au milieu de la chaleur et l’inconfort, nous avons entendu cette phrase amusante et lapidaire : « Je suis sur la pointe des pieds, comme Alicia Alonso ».

Et si vous avez des doutes, je vous exhorte, lecteur, de répéter la même expérience que j’ai faite à une occasion : approcher un petit garçon, une femme au foyer, un ouvrier, un constructeur, un athlète, un écrivain, un paysan... Demandez-lui : « Savez-vous qui est Alicia ? » Regardez, alors le visage de votre interlocuteur et vous remarquerez sûrement un regard brillant d’étonnement et de fierté : Alicia !... Alicia Alonso, une grande danseuse ! » Ou ce que ce camionneur noir, en sueur, a répondu, avec un large sourire et une voix excitée pour ce que nous appelons le sentiment d’appartenance : « Coño, mon frère, Alicia !... Alicia est un morceau de Cuba ».

On a beaucoup écrit sur Alicia Alonso. Une évaluation multiple de l’artiste est toujours en attente. Il serait beau et opportun pour un éditeur cubain de décider de publier, comme on le mérite, la compilation d’opinions émises sur son entité humaine, son art et son magistère. Un travail rigoureux de sélection, d’organisation et de classification des textes publiés sur l’île et à l’étranger (dont certains inédits), de nature très différente, en termes d’intention et de caractéristiques. Une sorte de bibliographie passive de l’artiste qui constituerait sans aucun doute un précieux matériel de consultation pour les danseurs, les artistes des arts de la scène, les chercheurs, les journalistes et le grand public.

Je me réfère non seulement aux opinions de la critique spécialisée et d’autres professionnels de la danse, mais aussi celles des écrivains et d’autres intellectuels (ces jugements exceptionnels d’auteurs cubains tels que José Lezama Lima, Dulce María Loynaz, Antón Arrufat, Fina García Marruz, Jorge Mañach ou Miguel Barnet, parmi d’autres ; ou d’étrangers comme Achilles Nazoa, Antonio Gala, José María Caballero Bonald, Francisco Nieva...) et même ce qu’on appelle la « Vision poétique d’Alicia Alonso », qui regrouperait les textes d’Alejo Carpentier, Cintio Vitier, Eliseo Diego, Carilda Oliver Labra, Nancy Morejón,Thiago de Mello… inspirés par l’art de la prima ballerina assoluta.

Grâce au talent d’Alicia Alonso, Cuba, et avec Cuba, toute l’Amérique Latine, a été placé pour la première fois sur la carte de la danse internationale.

Ce n’est qu’après ses triomphes aux États-Unis, au début des années 1940, qu’on a commencé à parler du ballet cubain dans le monde entier. Alicia Alonso est devenue représentative de notre pays et, avec son art, elle l’a placé pour la première fois dans l’histoire de siècles du ballet. Elle a également profité de la facilité proverbiale de notre peuple pour le mouvement et l’a intégré dans sa danse. Sa façon particulière et nouvelle de danser a fait que les critiques et les spectateurs remarquent des différences marquées dans le sens du rythme, dans le style, dans le phrasé, dans l’accent..., en effectuant les mêmes pas que les autres danseuses. Sans se le proposer, elle a ouvert le chemin esthétique de ce qu’est maintenant l’école cubaine de ballet, de renommée mondiale.

Profondément cubaine, elle n’a jamais cédé devant les impresarii et les directeurs - au risque même de sa propre carrière -, qui ont insisté pour modifier son authentique nom de famille latin pour une autre des sonorités slaves.

À Cuba, Alicia Alonso a fait du ballet un art populaire et disponible pour tous. Depuis la fondation de ce qu’est aujourd’hui le Ballet National de Cuba, en 1948, et jusqu’en 1956, quand s’est vue devant la nécessité d’interrompre son travail, elle s’est présentée gratuitement ou à bas prix, lors de représentations populaires, dans les théâtres, sur les places publiques, dans les stades et les amphithéâtres. L’anecdote suivante correspond à l’une de ces représentations, parlant elle-même de la belle relation que l’artiste a établie avec le public :

Le ténor cubain Bernardo Rosas rappelle « Maintenir la compagnie n’a pas été chose facile. Le gouvernement offrait une subvention ridicule qui n’était pas suffisante et nous avions besoin d’argent pour tout : la location du théâtre où les spectacles étaient offerts, les costumes, les décors, pour payer les musiciens de l’orchestre et les membres de la compagnie… Un jour, au début des années 50, on offrait Coppélia en matinée, avec Alicia comme Swanilda, et Enrique Martínez comme Franz, dans le Teatro Nacional (aujourd’hui Gran Teatro de La Habana Alicia Alonso). Le spectacle était prévu pour 10h00, et à 10h30 il n’avait pas encore commencé. Le public, qui remplissait chaque siège, a commencé à s’impatienter. Fernando Alonso, alors directeur de l’ensemble de danse, est sorti sur l’avant-scène et il a expliqué que les musiciens de l’orchestre refusaient de jouer s’ils n’étaient pas payés, de sorte que la représentation devait être suspendue. Alors, du haut du théâtre, une voix a crié : « Que ce soit sans musique, mais qu’Alicia danse ! »

Face à cette démonstration spontanée d’admiration populaire et d’affection, la représentation a été offerte, dans son intégralité, accompagnée d’un piano. Quand Alicia-Swanilda a poussé sa tête à travers la petite porte pour faire son entrée, le théâtre s’est rempli d’applaudissements interminables. Elle a dansé toute la valse en pleurant d’émotion, non au rythme de la musique de Delibes, mais à celui des applaudissements donnés par un peuple reconnaissant. C’était, selon Bernardo Rosas, sa Swanilda le plus exubérante.

Après le triomphe révolutionnaire, Alicia Alonso a emmené le ballet dans les écoles, les ateliers, les usines, les unités militaires et les zones rurales les plus reculées, permettant à chacun de profiter de l’art chorégraphique. C’est pourquoi ce n’est pas seulement notre « artiste national », tel que l’a défini Alejo Carpentier, c’est aussi un phénomène sociologique.

Une fois, Alicia est allée déjeuner dans un restaurant havanais. En arrivant, la rue était presque déserte. Personne ne sait comment ni quand la nouvelle qu’elle était là a commencé à se répandre. En sortant, la rue était pleine de gens, des gens du peuple, qui venaient la saluer et applaudir leur artiste bien-aimée. Soudain, un enfant, qui par son apparence venait d’une famille très humble, s’approcha d’elle et lui dit presque avec défi : « Je sais qui tu es. Tu es Cecilia Valdés », ce qui a provoqué les rires de tous, et ce qu’il avait reconnu dans la femme en face de lui, était un symbole de nos essences nationales.

Au début des années 1980, un jeune soldat est venu chez Alicia Alonso, venant de la partie la plus orientale de l’île. Selon lui, il était venu à La Havane seulement pour rencontrer l’artiste et remplir un engagement pour la guerre. Quelques semaines plus tôt, ce jeune homme était un combattant internationaliste en Angola. Pendant les jours en Afrique, lui et ses compagnons avaient vu un film dans lequel ils l’ont vue danser. Voir l’art de la grande danseuse cubaine de loin a provoqué une grande émotion chez tous. Quelques jours plus tard, au milieu d’une bataille, ils ont abattu un avion ennemi. Ensuite ils sont parvenus à un accord : le premier d’entre eux qui retournerai à Cuba apporterait, comme « trophée », un fragment de cet avion pour l’offrir à Alicia Alonso. Dans ce film, ces jeunes n’ont pas vu une danseuse ou une artiste ; ils avaient, comme m’a dit ce camionneur, « un morceau de Cuba ».

Les débuts d’Alicia Alonso dans la danse ont eu lieu le 29 décembre 1931 dans la Grande Valse de La Belle au bois dormant, et pour moi, cela a toujours été un beau mystère : au début de cette année-là, à La Haye, décédait la grande danseuse russe Anna Pavlova, dont le nom était synonyme de ballet pour des centaines de milliers de personnes dans le monde. À l’âge de huit ans, la petite Pavlova a assisté au ballet pour la première fois et cette représentation a complètement changé sa vie. Le théâtre Marinsky présentait à cette occasion La Belle au bois dormant.

Alicia Alonso, la danseuse, est née à l’art la même année que Pavlova a cessé d’exister. Une telle confluence d’événements est presque providentielle, comme providentiel semble l’histoire de notre grande danseuse, chez laquelle une dévotion absolue, presque religieuse, envers l’art de la danse a été une constante.

Ses premières représentations professionnelles ont eu lieu aux États-Unis en 1938, dans des comédies musicales. En 1940, année de sa fondation, elle rejoint le Ballet Théâtre, une compagnie dans laquelle elle interprète immédiatement des rôles exceptionnels. En 1943, quand elle fait ses débuts dans le personnage de Giselle, elle commence l’une des carrières les plus impressionnantes et les plus longues de tous les temps.

Jusqu’à présent, il n’y a pas eu une danseuse qui la surpasse, ni même qui l’égale. Elle est, dans l’histoire de la danse de notre temps, un phénomène exceptionnel.