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Alberto Alonso, tant de fois le premier
Par Marilyn Garbey Traduit par Alain de Cullant
Le centenaire d'Alberto Alonso pourrait être une source d'inspiration pour approcher la trajectoire de celui qui est un élément clé dans la création de l'École Cubaine de Ballet.
Illustration par : Hanoi Pérez

Le centenaire d'Alberto Alonso pourrait être une source d'inspiration pour approcher la trajectoire de celui qui est un élément clé dans la création de l'École Cubaine de Ballet. Certains spécialistes l'ont classé comme « le chorégraphe cubain du XXe siècle » ; on coïncidera ou non avec une telle affirmation, mais personne ne pourra méconnaître qu’il a été le premier dans de nombreux cas dans l'histoire de la danse cubaine.

 

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Alberto Alonso Raynieri est né à La Havane le 22 mai 1917, et en 1933, le 4 novembre, il a fait ses débuts avec la Société ProArte Musical dans le Théâtre Auditorium de La Havane. Il a démoli les préjugés de l'époque et il est devenu le premier cubain à étudier l'art des pointes et les pirouettes spectaculaires.

 

Son maître Nicolai Yavorski a reconnu les talents du disciple, il a réalisé la gestion de son inscription dans la compagnie du Ballet Russe de Monte-Carlo, un groupe qui a assumé l'héritage des Ballets de Diaghilev. C’est ainsi qu’Alberto Alonso a été le premier danseur professionnel parmi nous. Il a fait partie de la compagnie, qui a changé plusieurs fois de nom mais a maintenu son essence classique, durant quatre ans. Il a rencontré Mikhaïl Fokin et George Balanchine.

 

Beaucoup d’importants maîtres ont contribué à mon développement artistique. Massine, avec ses chorégraphies modernes. Nijinska avec sa grande connaissance de la tradition, mais surtout Balanchine et Fokin. La première fois que j'ai travaillé avec Balanchine, c'était à Londres, quand il est venu pour nous faire répéter Cotillon. Je suis resté bouche bée devant son énorme capacité musicale, qui lui permettait d'obtenir un produit artistique totalement nouveau avec les mêmes pas de la routine académique. Fokin a été très différent, j'ai lui rencontré en Allemagne. En lui on notait une grande sédimentation culturelle, une maîtrise de la tradition et une compréhension du pourquoi des mouvements que je n'ai pas trouvé chez d’autres créateurs. « Quand il suggérait un pas, il le montrait avec une telle organisation que l’on pouvait voir l’idée qu’il soutenait. Si Balanchine était le mouvement, la forme, Fokin était le contenu. Les deux ont été ceux qui m'ont le plus apporté», a déclaré Alberto Alonso, selon ce qui apparaît dans le livre Una vida para la danza, de Miguel Cabrera (maison d’éditions ENPES, 1990).

 

L’éclatement de la Seconde Guerre Mondiale l’a obligé de revenir à La Havane et, en 1941, il a pris la direction de l'École de Ballet de la Société ProArte Musical. Avec la première de Préludes, inspiré par la composition de Frantz Liszt, il est entré dans l'histoire de la danse comme le pionnier de la chorégraphie à Cuba.

 

« La rencontre avec la danse moderne m'a aidé à enrichir les possibilités de créer des sentiments avec le mouvement. Tous ces facteurs m'ont permis d'essayer de prouver mes forces et j'ai reçu une énorme satisfaction en vérifiant qu'il y avait une possibilité pour cela avec mon premier ballet, Préludes ».

 

Avant, en 1935, il avait été le premier partenaire d'Alicia Alonso, quand le couple illustre a dansé Coppelia.

 

Le cubain dans la danse

 

Comme tant d'artistes et d'intellectuels du pays, Alberto Alonso a ressenti le besoin d'exprimer la cubania. En 1947, avec la Société ProArte Musical, il a réalisé la première de Antes del alba, dont le thème était la réalité sociale du pays, qui s'est avérée insupportable pour l'esprit de l'époque. La conga, le carnaval, les rites yoruba, fusionnaient avec les pirouettes classiques de cet art et n'ont pas été bien accueillis, mais il a marqué le chemin pour faire le ballet avec des essences cubaines. Avec une musique de Hilario González et des dessins du peintre Carlos Enríquez, il avait Alicia Alonso comme protagoniste. Après cette dure expérience, le chorégraphe s'est rendu compte qu'il devait chercher d'autres espaces pour ses recherches dans le cubain et dans ses chorégraphiques. Il l'a trouvé dans la télévision naissante, un moyen pour lequel il a créé certains de ses pièces d'anthologie comme El solar ou El Güije.

 

En 1948, avec Fernando et Alicia, il fonde le Ballet National de Cuba (BNC). Son frère Fernando caractérise le travail de chacune de ces personnalités, comme l’a recueilli Isis Wirth dans Encuentro de la Cultura Cubana (numéro 48-49, 2008), sous le titre El lutier de Ballets : «Alicia fixe tout ce qu'elle avait vu sur le ballet ; Alberto, par contre, rompait tout et essayait de faire des changements afin de créer de nouvelles choses qui reflètent la danse cubaine ».

 

La capacité d'Alberto Alonso était proverbiale pour explorer et créer pour les médias aussi divers que le BNC, les cabarets du styles Montmartre et Sans Souci, le Ballet de la Télévision, le Théâtre Musical, le Bolchoï ou l'Ensemble National des Spectacles, parmi d’autres. De la lignée des fondateurs, et avec une soif créative qui n’admettait pas de frontières au talent, en 1960 il a rendu propice la naissance de l'Ensemble des Danses d'Alberto Alonso et, en 1962, de l'Ensemble Expérimental de Danse de La Havane. Avec ce dernier, il a réalisé une tournée en Europe qui lui a ouvert les portes du Teatro Olympia de Paris et dans d'autres pays, dont l'ex-Union Soviétique, où il a été le protagoniste d’une aventure qui a marqué sa vie pour toujours.

 

Carmen

 

C’était en 1965. El solar avait été applaudi par un public fervent. Sonia Calero avait mis sa formation classique en fonction des danses populaires cubaines. Sa force écrasante, sa sensualité et sa grâce ont conquis les plus réticents. Le balai, un instrument de la vie quotidienne, a acquis une valeur artistique par la façon dont le danseur l'utilisait. On dit que c'était la mère de Maya Plisestkaya, la diva russe, qui a vu l'œuvre au théâtre du Bolchoï et a suggéré à sa célèbre fille de contacter Alberto Alonso. Elle l’a raconté dans le documentaire Danza con el corazón, de Ricardo Acosta. C'est ainsi qu’est née Carmen pour la danse. La Russe voulait dépasser les limites de la tradition prévalant dans sa compagnie, elle a alors proposé à Alberto Alonso de s’inspirer de la femme qui aime la liberté. Le mari de la danseuse, le compositeur Rodion Schedrin, s’est chargé des arrangements de la partition de Bizet.

 

Alberto Alonso a reçu la demande durant les entractes de la présentation d'El Solar, en présence de Roland Petit, qui venait de sortir une œuvre avec sa vision du personnage. Il semble qu’une telle liberté créatrice a causé un bon nombre de problèmes à la danseuse avec la bureaucratie culturelle, accusée par la ministre de la culture de convertir l'héroïne espagnole en prostituée. Alicia Alonso s’est vite appropriée le personnage de Carmen, pour l'immortaliser dans l'une de ses grandes représentations.

 

La première mondiale de la Carmen d'Alberto Alonso a eu lieu à Moscou, le 20 avril 1967, avec Maya Plisestkaya comme protagoniste. Cette même année, le 11 août, Alicia la dansait à La Havane, accompagnée par la très jeune Josefina Méndez dans le rôle d’El Toro ou Destino, et avec Azari Plisestki comme Don José. Alicia Alonso a offert une nouvelle et longue vie au personnage irrévérencieux. Le chorégraphe reconnaît les contributions de la danseuse au personnage :

 

« Je pense qu'Alicia est Carmen. Je ne sais pas quel autre mot utiliser. Je peux vous dire ce qui suit : quand je travaillais la chorégraphie avec Alicia, elle a beaucoup aidé… ! Car, inclusive, elle avait l’idée de pas. Elle a immédiatement capté le style. Elle a capté ce que je cherchais, elle l'a incorporé, ceci est essentiel. Car quand on ne l’incorpore pas, que cela ne fasse pas partie de toi, tu ne te manifestes pas de cette façon », a-t-il dit, selon l'article intitulé Carmen en su cuarenta aniversario, signé par Pedro Simón pour le numéro 114 de la revue Cuba en el Ballet (2007).

 

Sonia Calero rappelle qu'à son retour de Moscou, la bureaucratie cubaine a enlevé Alberto Alonso de la direction de l'Ensemble National des Spectacles : « Alicia et Fernando ont parlé avec Alberto pour qu’il vienne au Ballet National de Cuba avec eux, et bien sûr, le BNC est sorti gagnant car, après, ont surgi des ballets tels que Diógenes ante el tonel, Un retablo para Romeo y Julieta, Conjugación, parmi beaucoup d'autres.

 

En plus de l'Ensemble National des Spectacles, Alberto Alonso a été directeur du Théâtre Musical de La Havane et chorégraphe invité d'autres compagnies cubaines telles que l'Ensemble Folklorique National et le Ballet de Camagüey ; de nombreuses étrangères en Bulgarie, Hongrie, Japon, Italie, Allemagne, Mexique, Espagne et États-Unis, où il a vécu à partir de 1993. Là, il a offert des classes, monté des chorégraphies et partagé des témoignages de sa trajectoire intense avec le cinéaste cubain Ricardo Acosta, un geste que nous le remercions, car nous pouvons nous rapprocher de ses réflexions sur la danse et la vie.

 

Alberto Alonso s’échappe du classique et plonge dans la sensibilité cubaine. Ses chorégraphies portent des titres suggestifs, dont plusieurs sont des compositions de bandes originales d'auteurs cubains, et exigent la virtuosité des interprètes. Sa trajectoire internationale extraordinaire, la manière dont il s'est approprié de la danse académique pour exprimer les essences de la cubania, sa forme sans préjudices de briser les frontières de l'art et de son intense production artistique le placent dans un site d’honneur.

 

En 1990 Alberto Alonso a assuré Miguel Cabrera : « Je ressens la satisfaction d'avoir apporté un modeste grain de sable au grand mouvement culturel de mon pays. Aujourd'hui, en voyant la grande moisson de danseurs et de chorégraphes que nous avons, mon plus grand désir est non seulement de continuer à y apparaître, mais de lui apporter tout ce qui est en mon pouvoir ».

 

Alberto Alonso est mort à Gainesville, en Floride, dans la nuit du 31 décembre 2007. C’est ainsi qu’il a commencé une nouvelle vie : il est monté vers les galaxies transmutées dans l'astéroïde numéro 58373, découvert par une de ses disciples, qui décida de le baptiser avec le nom de son maître. Depuis lors, c'est l'étoile qui illumine les destins de la danse cubaine.