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ADIEU.  SOIS JUSTE  Les « Testaments » de José Martí (1895)
Par José Martí Traduit par Jacques-François Bonaldi
On offre aux lecteurs la cinquième lettre publiée dans une brève « édition critique » intitulée Testamentos de José Martí grâce à la collaboration de Jacques-François Bonaldi, qui nous a apporté ses traductions annotées aujourd’hui.
Illustration par : Jorge Juvenal Baró

ADIEU.

SOIS JUSTE

 

Les « Testaments »

de José Martí

(1895)

 

 

 

 

Traduits et annotés

par

Jacques-François Bonaldi



 

 

 

AVANT-PROPOS

 

Le Centre d’études sur Martí (C.E.M.) de La Havane a publié en 1996, puis en 2004 et en 2011 (en versions révisées et amplifiées de nouvelles notes) une brève « édition critique » intitulée Testamentos de José Martí et contenant six lettres de 1895 distribuées comme suit : à sa mère et à son fils (« Testaments familiaux ») ; au Dominicain Federico Henríquez Carvajal (« Testament antilla-niste ») ; à Gonzalo de Quesada Aróstegui (« Testament littéraire ») ; à María Mantilla y Miyares (« Testament pédagogique ») et à Manuel Mercado (« Testament politique »).

En voici donc la traduction annotée. Quelques courts commentaires sur le contexte. Martí se trouve alors sur l’île Hispaniola, se démenant comme un beau diable (après l’échec par trahison, début janvier 1895, du plan de débarquement grandiose qu’il avait organisé dans le plus grand secret pendant des mois) pour tenter de gagner par un moyen ou un autre Cuba où la seconde guerre d’Indépendance qu’il a préparée depuis 1892 (fondation du Parti révolutionnaire cubain) a éclaté le 24 février après qu’il en a donné l’ordre. On conçoit l’extrême tension dans laquelle il vit ces moments-là. C’est profitant d’un temps d’attente à Montecristi (République dominicaine) qu’il rédige les quatre premières lettres ; il écrit la cinquième à María Mantilla à Cap-Haïtien (Haïti) où, accompagné de Máximo Gómez et quatre autres compagnons, il reste caché pendant trois jours chez son ami Ulpiano Dellundé ; la dernière est datée de Cuba, la veille de sa mort à Dos Ríos.

 

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À MARÍA MANTILLA

Cap-Haïtien, le [mardi] 9 avril 1895

A ma María[1]

Et ma petite fille, que fait-elle, là-bas, dans le Nord, si loin ? Pense-t-elle à la vérité du monde, cherche-t-elle à savoir, à aimer – à savoir pour pouvoir aimer – aimer par la volonté et aimer par l’affection ? S’assoit-elle, amoureuse, près de sa maman triste ? Se prépare-t-elle à la vie, au travail de la vie vertueux et indépendant, afin d’être égale ou supérieure à ceux qui viendront ensuite, quand elle sera femme, lui parler d’amours, l’emporter vers l’inconnu ou le malheur par la tromperie de quelques mots sympathiques ou d’une silhouette sympathique ? Pense-t-elle au travail libre et vertueux pour que les hommes bons la désirent, pour que les méchants la respectent et afin de ne pas avoir à vendre la liberté de son cœur et sa beauté pour la table et le vêtement ? Voilà ce que les femmes esclaves – esclaves par leur ignorance et leur incapacité de se suffire à elles-mêmes – appellent dans le monde « amour ». Il est grand, l’amour, mais ce n’est pas ça. J’aime ma petite fille. Quiconque ne l’aime pas comme ça ne l’aime pas. L’amour est délicatesse, espoir fin, mérite et respect. À quoi pense ma petite fille ? Pense-t-elle à moi ?

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Je suis encore ici, à Cap-Haïtien[2], alors que je ne devrais pas y être. J’ai cru ne plus avoir moyen de t’écrire pendant très longtemps, et je suis en train de le faire. Aujourd’hui, je recommence à voyager, et je te dis adieu une nouvelle fois. Quand quelqu’un est bon envers moi et bon envers Cuba, je lui montre ton portrait. Mon désir est que vous viviez très proches l’une de l’autre, votre maman et vous, et que tu passes à travers la vie pure et bonne. Attends-moi aussi longtemps que tu sauras que je vis. Tu connaîtras le monde avant de te donner à lui. Élève-toi en pensant et en travaillant. Veux-tu savoir combien je pense à toi – à toi et à Carmita[3] ? Tout m’est motif pour parler de toi, le piano que j’écoute, le livre que je vois, le journal qui arrive. Je t’envoie ici dans une feuille verte l’annonce du journal français auquel Dellundé[4] t’a abonnée. Le Harper’s Young People[5], tu ne l’as pas lu, mais ce n’est pas ta faute ; c’est celle du journal qui contenait des choses tout à fait inventées, qu’on ne sent ni ne voit, et avec plus de mots qu’il n’en fallait. Ce Petit Français[6] est clair et utile. Lis-le, et ensuite tu enseigneras. Enseigner, c’est grandir. Et je te t’envoie par la poste deux livres, en même temps qu’un devoir, que tu feras si tu m’aimes, et que tu ne feras pas si tu ne m’aimes pas. Comme ça, quand j’aurai de la peine, je sentirai comme une main sur l’épaule, ou comme une caresse au front ou comme les sourires par lesquels tu me comprenais et me consolais, et ce sera que tu travailles à ce devoir, en pensant à moi.

Un des livres est L’Histoire générale, un livre très court où toute l’histoire du monde, depuis les temps les plus anciens jusqu’à ce que les hommes pensent et inventent aujourd’hui, est très bien racontée, et dans un langage facile et net[7]. Il a 180 pages : je veux que tu en traduises, en hiver ou en été, une page par jour ; mais traduite de façon que tu la comprennes et que les autres puissent la comprendre, parce que je désire que tu mettes ce livre d’histoire en bon espagnol, de manière qu’on puisse l’imprimer comme livre à vendre, tout en te servant, à Carmita et à toi, à comprendre, entier et bref, le mouvement du monde et à pouvoir l’enseigner. Tu devras donc traduire tout le texte, avec le résumé qui apparaît à la fin de chaque chapitre et avec les questions qui se trouvent au bas de chaque page ; mais comme celles-ci sont là pour aider celui qui lit à se souvenir de ce qu’il a lu et pour aider le maître à poser des questions, tu les traduiras de façon qu’il n’y ait au bas de chaque page que les questions qui lui correspondent. Le résumé, tu le traduis en finissant chaque chapitre. La traduction doit être naturelle, pour qu’on ait l’impression que le livre a été écrit dans la langue dans laquelle tu traduis, car c’est à ça qu’on reconnaît les bonnes traductions. En français, il y a beaucoup de mots qui ne sont pas nécessaires en espagnol. On dit, tu le sais, il est, alors qu’il n’y a aucun él, sauf pour accompagner es, parce qu’en français le verbe n’est jamais seul : et en espagnol, la répétition de ces mots de personne – du yo, et él et nosotros et ellos – devant le verbe n’est pas nécessaire et n’est pas heureuse. Il est bon que, tout en traduisant – mais pas au même moment, bien sûr – tu lises un livre écrit dans un espagnol utile et simple afin que tu aies à l’oreille et dans la pensée la langue dans laquelle tu écris. Parmi les livres que tu peux avoir à la portée de la main, je ne m’en rappelle aucun écrit dans cet espagnol simple et pur. J’ai voulu écrire ainsi dans La Edad de Oro : pour que les enfants me comprennent et que la langage ait un sens et de la musique. Peut-être devrais-tu lire, tout en traduisant, La Edad de Oro. Le français de L’Histoire générale est concis et direct, comme je veux que soit l’espagnol de ta traduction, de manière que tu dois l’imiter en le traduisant et t’efforcer d’utiliser ses mêmes mots, sauf quand la façon de dire française, quand la phrase française est différente de l’espagnol. J’ai, par exemple, à la page 19, au paragraphe 6, cette phrase devant moi : « Les Grecs ont les premiers cherché à se rendre compte des choses du monde. » Bien entendu, tu ne peux pas traduire la phrase comme ça, mot à mot : « Los Griegos han los primeros buscado a darse cuenta de las cosas del mundo », parce que ça ne veut rien dire en espagnol. Je traduirais : « Los griegos fueron los primeros que trataron de entender las cosas del mundo. » Si je dis : « Los griegos han tratado los primeros », je dirais mal, parce que ce n’est pas espagnol. Si je continue de dire : « de darse cuenta », je dis mal aussi, parce que ce n’est pas non plus de l’espagnol. Tu vois donc le soin avec lequel il faut traduire pour que la traduction puisse se comprendre et être élégante, et pour que le livre ne reste pas, comme tant de livres traduits, dans la même langue étrangère où il était. Et le livre te distraira, surtout quand tu arriveras aux moments où ont vécu les personnages dont parlent les vers et les opéras. Il est impossible de bien comprendre un opéra, ou la romance d’Hildegonde[8], par exemple, si on ne connaît pas les événements de l’histoire que raconte l’opéra, et si on ne sait pas bien qui est Hildegonde, et où et quand elle a vécu, et ce qu’elle a fait. Ta musique n’est pas comme ça, ma María, mais la musique qui comprend et qui sent. Etudie, ma María ; travaille et attends-moi.

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Et quand tu auras bien traduit L’Histoire générale, dans une écriture claire, avec des lignes toute pareilles et des pages à bonne marge, nobles et propres, comment se pourrait-il qu’il n’y ait personne pour t’imprimer – et vendre pour toi, vendre pour ta maison – ce texte clair et complet de l’histoire de l’homme, meilleur et plus attrayant et plus agréable que tous les livres d’enseignement de l’histoire qu’il y a en espagnol ? Une page par jour, donc, ma petite fille chérie. Apprends de moi. J’ai la vie d’un côté de la table, et la mort de l’autre, et un peuple dans mon dos, et vois combien de pages je t’écris.

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L’autre livre est pour lire et enseigner : c’est un livre de 300 pages, agrémenté de dessins, où il y a, ma María, le meilleur – et tout ce qu’il y a de plus vrai – de ce qu’on sait maintenant de la nature. Tu as déjà lu – ou alors Carmita l’a lu avant toi – les Cartillas d’Appleton[9]. Eh bien, ce livre est bien meilleur, plus court, plus allègre, plus plein, au langage plus clair, tout écrit comme on si voyait. Lis le dernier chapitre, « La Physiologie végétale, la vie des plantes », et tu verras combien cette histoire est poétique et intéressante[10]. Je la lis et je la relis, et elle me semble toujours nouvelle. Je lis peu de vers, parce que presque tous sont artificiels ou exagérés, et disent dans une langue outrée de faux sentiments ou des sentiments sans force ni honnêteté, mal copiés de ceux qui les ont vraiment sentis. Là où je trouve la plus grande poésie, c’est dans les livres de science, dans la vie du monde, dans l’ordre du monde, dans le fond de la mer, dans la vérité et la musique de l’arbre, et dans ses forces et ses amours, en haut du ciel, avec ses familles d’étoiles, et dans l’unité de l’univers qui renferme tant de choses différentes, et qui ne fait qu’un, et qui repose dans la lumière de la nuit du travail productif de la journée. Il est beau de se pencher sur un surplomb et de voir vivre le monde : le voir naître, grandir, changer, s’améliorer, et apprendre dans cette majesté continue le goût de la vérité et le dédain de la richesse et de l’orgueil auxquelles les gens inférieurs et inutiles se sacrifient et sacrifient tout. C’est comme l’élégance, ma María, qui est dans le bon goût, et non dans le coût. L’élégance du vêtement, la grande, la vraie, est dans la hauteur et la force de l’âme. Une âme honnête, intelligente et libre donne au corps plus d’élégance et plus de pouvoir à la femme que les modes les plus riches des magasins. Beaucoup de magasin, peu d’âme. Quiconque a beaucoup dedans a besoin de peu dehors. Quiconque a beaucoup dehors a peu dedans et veut dissimuler ce peu. Quiconque sent sa beauté, la beauté intérieure, ne cherche pas dehors une beauté empruntée : elle se sait belle, et la beauté jette de la lumière. Elle s’efforcera de se montrer joyeuse et agréable aux yeux, parce que c’est un devoir humain de causer du plaisir au lieu de la souffrance, et quiconque connaît la beauté la respecte et veille sur elle chez les autres et en soi. Mais elle ne mettra pas un jasmin dans un vase de Chine ; elle mettra le jasmin, seul et léger, dans un verre d’eau claire. Voilà la vraie élégance : que le vase ne soit pas plus que la fleur. Et ce naturel, et cette façon de vivre, en ayant pitié des vains et des pompeux, s’apprend avec ravissement dans l’histoire des créatures de la terre. Lisez, Carmita et toi, le livre de Paul Bert ; dans deux ou trois mois, relisez-le ; lisez encore et ayez-le toujours près de vous, pour une page ou une autre, à vos heures perdues. Comme ça, oui, vous serez des maîtresses, racontant ces vrais contes à vos disciples, au lieu de tant de fractions et tant de décimales, et de tant de noms inutiles de caps et de fleuves, que l’on doit enseigner sur la carte comme par hasard pour aller chercher le pays dont on narre le conte ou alors là où a vécu l’homme dont parle l’histoire. Et peu de calcul, au tableau, et pas tous les jours. Que les disciples aiment l’école et y apprennent des choses agréables et utiles.

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Car je vous vois, cet hiver, Carmita et toi, assises dans votre école, de neuf heures à une heure, travaillant toutes les deux si les fillettes ont des âges différents et s’il faut faire deux groupes, ou travaillant l’une après l’autre, avec une classe égale pour toutes. Tu pourrais donner des classes de piano et de lecture, et peut-être d’espagnol, après l’avoir lu un peu plus, et Carmita, une nouvelle classe d’épellation et de composition à la fois, qui serait la classe de grammaire, toute entière enseignée sur les ardoises, à la dictée, et ensuite en écrivant la dictée au tableau noir, en faisant attention à ce que les fillettes corrigent leurs erreurs, et une classe de géographie, qui serait plus de géographie physique que de noms, en enseignant comment est faite la Terre et ce qui l’aide à exister tout autour, et de l’autre géographie, les grandes divisions, et celles-ci à fond, sans trop de minuties ni trop de détails yankees, et une classe de sciences, qui serait une conversation de Carmita, comme un conte pour de bon, dans l’ordre qui apparaît dans le livre de Paul Bert, si elle peut déjà bien le comprendre, et sinon, dans le meilleur qu’elle pourra inventer, avec ce qu’elle sait des précis et l’aide de ce qu’elle comprend de Paul Bert, et d’astronomie. Un livre d’Arabella Buckley[11], qui s’intitule The Fairy-Land of Science[12], et les livres de John Lubbock[13], et surtout deux, Fruits, Flowers and Leaves[14], et Ants, Bees and Wasps[15], l’aideraient beaucoup pour cette classe. Imagine-toi Carmita racontant aux fillettes les amitiés des abeilles et des fleurs, et les coquetteries de la fleur avec les abeilles, et l’intelligence des feuilles qui dorment et aiment et se défendent, et les visites et les voyages des étoiles, et les maisons des fourmis. Peu de livres, et une parole continuelle. Pour l’histoire, les fillettes seraient peut-être encore trop neuves. Et le vendredi, une classe de poupées – couper et coudre des habits pour les poupées – et une révision de musique, et une longue classe d’écriture et une classe de dessin. Débutez avec deux fillettes, avec trois, avec quatre. Les autres viendront. Dès qu’ils connaîtront l’existence de cette école allègre et utile, et en anglais, ceux qui ont des enfants dans d’autres écoles vous les enverront ; et s’ils sont de chez nous, vous leur apprenez pour mieux les flatter, dans une classe de lecture expliquée – en expliquant le sens des mots – l’espagnol. Pas plus de grammaire que ça : la grammaire, l’enfant la découvre peu à peu dans ce qu’il lit et entend, et c’est la seule qui sert. Et si tu t’efforçais et pouvais enseigner le français, comme je te l’ai enseigné, en traduisant à partir de livres naturels et agréables ? Si j’étais là où tu ne pourrais pas me voir, ou si alors le retour était impossible, ce serait pour moi une grande fierté et une grande joie de te voir là-bas, assise, ta petite tête de lumière parmi les fillettes qui sortiraient ainsi de ton âme, assise, libre du monde, dans le travail indépendant. Essayez en été ; débutez en hiver. Passe, silencieuse, parmi les gens vaniteux. Ton âme est de soie. Entoure ta mère, et gâte-la, car c’est un grand honneur d’être venue au monde de cette femme. Que, quand tu te regardes au-dedans, et dans ce que tu fais, tu te trouves comme la terre au matin : baignée de lumière. Sens-toi propre et légère comme la lumière. Laisse à d’autres filles le monde frivole : tu vaux plus. Souris et passe. Et si tu ne me revois plus, fais comme le petit garçon à l’enterrement de Frank Sorzano[16] : mets un livre – le livre que je te demande – sur la sépulture. Ou sur ta poitrine, car c’est là que je serai enterré si je meurs là où les hommes ne le savent pas. Travaille. Un baiser. Et attends-moi.

Ton

J. Martí




[1] María Mantilla Miyares, née à New York le 28 novembre 1880 de Manuel Mantilla et Carmen Miyares, et décédée à Los Ángeles le 17 octobre 1962. Martí, qui la vit naître, fut son parrain de baptême et, comme le traduisent ses lettres, l’aima comme sa propre fille, surtout quand elle reste orpheline de père en 1885. Elle aida parfois Martí comme secrétaire et messagère. A sa mort, Martí portait sa photographie sur lui. Mariée en 1905 au Cubain César J. Romero, commandant de l’Armée de libération, dont elle eut quatre enfants et qui décéda en 1950. Vécut toujours aux USA. Vint à La Havane pour la première fois en 1953 pour le centième anniversaire de la naissance de Martí, et en profita pour remettre d’importants documents aux archives nationales. À sa mort, son fils, l’acteur de cinéma César Romero, l’un des principaux promoteurs de l’idée que sa mère était fille de Martí, insista pour ajouter ce nom à celui de sa mère sur le faire-part de décès publié par les journaux de Los Angeles. Aucune preuve à ce jour, hormis la lettre de Carmen Miyares citée supra qui témoigne des liens noués entre eux bien plus tard, n’indique toutefois que María ait été conçue hors mariage, alors que Martí venait à peine de s’installer (janvier 1880) dans la pension de famille de Carmita

[2] Cap-Haïtien. Chef-lieu du département haïtien du Nord, sur la côte Atlantique. Fut capitale de la colonie française de Saint-Domingue jusqu’en 1770.

Le 6 avril 1895, après avoir abordé la veille, à six heures du soir, sous de faux noms, le cargo allemand Nordstrand sur l’île Great Inagua (Bahamas) dont la prochaine escale prévue est Cap-Haïtien,  les six expéditionnaires débarquent clandestinement dans cette ville et se dispersent. Martí se loge chez Ulpiano Dellundé ; Gómez et Marcos del Rosario chez Millevoye Mercier ; Paquito Borrero et Ángel Guerra chez Agripino Lambert, et César Salas descend à l’hôtel Canavallo. Ils restent cachés les 7, 8 et 9 avril. Ce jour-là, Gómez rejoint Martí chez Dellundé, et tout le monde aborde le Nordstrand à huit heures du soir, où ils restent jusqu’au lendemain 10 avril ; à deux heures de l’après-midi, le cargo repart pour Great Inagua. Tous ces mouvements sont réalisés pour dépister les éventuels espions espagnols. Arrivé à Great Inagua le 11 avril à l’aube, ils débarquent les travailleurs et montent le canot à rames qui doit leur permettre de gagne les côtes cubaines. Le cargo appareille à deux heures de l’après-midi. À quatre heures, les expéditionnaires aperçoivent les montagnes de Baracoa. À huit heures du soir, le cargo met la cape, les expéditionnaires descendent avec le canot à trois milles des côtes cubaines. La mer est houleuse et il pleut à verse. Ils débarquent, après beaucoup de contretemps à Playita, près de Cajobabo, quasi à l’extrémité est de l’île, entre Maisí et Guantánamo. Martí écrit dans son Journal : « 9 avril. Lola, havresac, pleurant au balcon. Nous embarquons. 10. Nous partons du Cap. Aube à Inagua. On hisse le canot. 11. Nous partons à onze heures. Frôlons Maisí en passant et voyons le phare. Moi, sur le pont. À sept heures et demie, obscurité. Mouvement à bord. Capitaine ému. On descend le canot. Il pleut à verse au démarrage. Nous orientons mal. Idées diverses et en désordre sur le canot. L’averse redouble. La barre se perd. Nous fixons le cap. Je manie l’aviron de proue. Salas rame en second. Paquito B. et le général aident à la poupe. Nous ceignons les revolvers. Cap sur la crique. La lune perce, rouge, sous un nuage. Arrivons à une plage de roches. (La Playita, au pied de Cajobabo.) Je reste le dernier à vider le canot. Je saute. Grande joie. Renversons le canot, et la dame-jeanne d’eau. Buvons du malaga. Grimpons à travers des pierres, des épineux et des bourbiers. Entendons du bruit, et nous préparons, près d’une barrière. Longeant un site, arrivons à une maison. Dormons tout près, à même le sol. » (Diarios de Campaña, op. cit., pp. 81-82.)

[3] La sœur aînée de María (et non la maman des deux). Carmen Mantilla Miyares (1873-1940). Née à New York. Elle avait sept ans quand Martí s’installa dans la pension de sa famille que dirige sa maman. Elle lui servit souvent de secrétaire. Fut l’une des fondatrices et secrétaire élue du club patriotique féminin Filles de Cuba (1895). Travailla aux côtés de sa mère à des spectacles et ventes d’articles organisés par les émigrés pour financer le Parti révolutionnaire cubain et la guerre d’Indépendance, et aider les blessés de guerre. Parmi les documents retrouvés sur Martí à sa mort par l’armée espagnole, il y avait une lettre d’elle où elle disait entre autres : « Pour moi, et pour tous ceux qui vous connaissent comme moi, vous êtes l’homme le plus proche de la perfection qui existe. Je voudrais avoir le temps et la capacité d’expliquer vos mérites en des mots… »

[4] Ulpiano Dellundé, né à Jiguani en février 1846, mort à Santiago de Cuba en janvier 1906. Reçu docteur en médecine à Barcelone en octobre 1872. De retour à Cuba, s’installe et exerce à Mayarí Arriba (Santiago de Cuba) en février 1879. Ses idées libérales l’obligent à abandonner Cuba pour Saint-Domingue ; il vécut à Puerto Plata où il exerça comme médecin sanitaire à partir de 1880, habita quelque temps à Santiago de los Caballeros, rentra à Puerto Plata en juin 1883, puis s’installa à Cap-Haïtien où il acheta une pharmacie (33, rue Vandeuil). C’est là que Martí fit sa connaissance en septembre 1892 et passa une nuit. Rendit de nombreux services à la cause cubaine. Sa femme, Dolores (Lola) Arán, Portoricaine, vécut une partie de sa vie à Santiago de Cuba. Extrêmement généreux, Dellundé consacra sa fortune à l’indépendance cubaine. Il rentra à Cuba après la guerre de 1895-1898. Martí lui dédicaça un exemplaire de ses Versos sencillos.  (Cf. Obras de Martí, col. Gonzalo de Quesada, vol. XI, La Havane, 1913)

[5] Harper’s Young People. Fameux magazine pour enfants fondé à New York en novembre 1879 par les éditions Harper & Brothers et qui dura jusqu’en avril 1895, où il prit un autre nom, Harper’s Round Table, pour disparaître en 1899. Hebdomadaire au départ, il devient mensuel à partir de 1893. Il eut une grande influence sur ses jeunes lecteurs et présenta de grands écrivains, dont Mark Twain qui y publia Les aventures d’Huckelberry Finn.

[6] Il doit vraisemblablement s’agir de Le Petit Français illustré, Journal des écoliers et des écolières, le fameux hebdomadaire pour enfants fondé en 1889 par la librairie Armand Colin et qui constitua cette même année le premier grand succès de la B.D. en France en publiant « La famille Fenouillard » de Christophe. C’est aussi dans ses pages que parurent de 1890 à 1896 Les aventures du Sapeur Camember. Changea de nom en 1905. Chaque numéro (le samedi) se composait de douze pages à deux colonnes illustrées, et comprenait des articles, une bande dessinée et une page de jeux. Martí en reparle à la fin de sa lettre à Dellundé du 12 mars 1895 (pour lui rappeler sa promesse d’y abonner María).

[7] Il m’a été impossible de découvrir de quel ouvrage il s’agit. Le catalogue Opale-plus de la BnF consulté sous ce titre par Internet ne donne aucune piste plausible : il est vraisemblable que le titre soit plus complexe. Une recherche sur Google à partir de la phrase française citée par Martí renvoie uniquement à ma traduction de cette lettre déjà sur Internet. En tout cas, tel que Martí le décrit, il semble bien que ce soit un livre de texte scolaire. Le seul texte approchant, du moins par le nombre de pages, est Vileroi, Histoire générale classique. 1re partie, comprenant l'histoire ancienne... précédée d'un Traité de chronologie... Paris, Belin-Mandar et Devaux, 1830, In-12, XXII-182-16 p. La fiche bibliographique précise en note : « Chronologie, ou Histoire générale classique, 1re partie comprenant l'histoire ancienne... avec environ 200 formules mnémoniques"... - Les formules mnémoniques occupent les 16 dernières p. ».

[8] Le CEM présume qu’il s’agit d’une romance de l’opéra Ildegonda d’Emilio Arrieta. Mais, si l’on lit bien, il me semble plutôt qu’il s’agit ici de poésie, et non de musique : Martí parle « de vers et d’opéras », et invertit ensuite les termes en mentionnant d’abord un opéra et ensuite cette Hildegonde qui doit donc renvoyer à des vers. La Revue des Deux Mondes (tome 11, 1845, Revue musicale I) présente une Hildegonde qui me semble plus proche de ce que dit Martí : « Vous connaissez Nonnenwerth, petit îlot situé entre Bonn et Oberwinter, et tout juste assez large pour contenir un vieux cloître devenu la propriété du célèbre pianiste [Liszt]. Là vint se retirer et mourir la blonde et sensible Hildegonde, fille de l'un des plus puissans barons du Rhin. - Hildegonde aime Roland, et, tandis que le chevaleresque neveu de Charlemagne guerroie en Palestine, le bruit se répand qu'il est mort; aussitôt sa fidèle fiancée abandonne le manoir paternel, se réfugie à Nonnenwerth et prend le voile. Cependant la nouvelle était fausse ; le paladin, à peine guéri des sanglantes blessures qui ont fait croire à son trépas, revient de terre-sainte, et lorsqu'il aborde enfin au château du baron : « Vous arrivez trop tard, lui répond le père d'Hildegonde, ma fille s'est unie au Christ. » - Sur la rive droite du Rhin, juste vis-à-vis de Nonnenwerth, s'élève un pic aride et nu (aujourd'hui le Rolandseck) ; l'amant infortuné s'y construit une hutte ; de là son regard plongera nuit et jour dans la cellule où gémit sa pauvre bien-aimée, de là son oreille entendra le son des cloches appelant le cloître à la prière, et distinguera même pendant l'office divin la voix ineffable d'Hildegonde s'élevant vers le ciel sur des nuages d'encens. Un matin, le neveu de Charlemagne, s'éveillant à son ordinaire les yeux braqués sur Nonnenwerth, aperçoit dans le cimetière de la communauté une fosse fraîchement creusée ; à cette vue, un affreux pressentiment s'empare de lui ; haletant, éperdu, il descend la montagne, traverse le Rhin, heurte à la porte du sanctuaire que pour la première fois de sa vie il se décide à profaner, et la première sœur qu'il interroge lui apprend que la vierge qu'on ensevelit est Hildegonde. Le lendemain, on aperçut au pic du Rolandseck un cadavre adossé contre la hutte, et dont la paupière immobile était encore fixée sur Nonnenwerth. » Schiller écrivit sur cette légende une ballade devenue très populaire: Le Chevalier de Toggenburg, dont Schubert fit un lied en 1816.

[9] Daniel Appleton (1785–1849). Éditeur étasunien né à Haverhill (Massachusetts). Après quelques années de scolarité, il ouvre un magasin dans sa ville natale, puis réside à Boston où il vend des articles secs importés d’Angleterre. Il s’installe finalement en 1852 à New York (Exchange Place) où il combine peu à peu l’importation de livres et le commerce de produits secs. Il confie le département librairie à son aîné, William Henry. Il s’installe ensuite à Clinton Hall, Beekman Street, et se consacre lui-même à l’importation e à la vente de livres, abandonnant le commerce des produits secs. Il publie son premier livre en 1831 et se diversifie peu à peu. C’est en 1841 qu’il se lance dans la publication de livres pour enfants. En 1845, il entreprend d’exporter des livres en Amérique latine qui, malgré le manque de contacts entre les deux régions américaines, se constitue en un bon marché après l’indépendance de l’Espagne, commençant ainsi des affaire durables et rentables. En 1847. Il commence à offrir de la littérature de voyage. La société établie à New York sera connue comme D. Appleton & Co., qui finit par couvrir tous les domaines de la littérature. Son American Cyclopaedia fut pendant cinquante ans l’ouvrage de ce genre le plus connu et le plus lu aux USA. Les descendants d’Appleton, qui prit sa retraite en 1848 et mourut l’année suivante à New York, maintinrent sur pied la maison d’édition. (Wikipedia)

« …la société Appleton de New York, qui s’était spécialisée dans une série de textes illustrés, de bonne présentation et à contenu éducatif élevé, et qui semblent avoir fait partie des livres les plus consultés par les enfants, les jeunes et les professeurs. Certains de ces textes constituaient une véritable rénovation dans le domaine des petites notions scientifiques et se lisent encore aujourd’hui avec beaucoup de profit. Ils avaient aussi l’avantage de traverser avec succès une sorte de bande qui les faisait appartenir aussi bien au domaine strict de l’enseignement formel qu’au terrain de l’éducation technique pour le travail des artisans et des ouvriers, voire des professionnels plus spécialisés dans certains domaines de la vie professionnelle, et faisaient partie de collections qui réunissaient non seulement des textes d’orientation technique, mais aussi d’orientation humaniste et de formation aux langues étrangères. Les livres d’Appleton – précis scientifiques et précis historiques – incluaient une collection de texte notables – par exemple, un traité de logique de Stanley Jevons – un texte moderne de microbiologie, et un autre d’économie politique, et bien qu’il fût agi pour la plupart de textes rédigés vers 1870, ils furent tous révisés au début du XXe siècle et mis à jour, dans le cadre d’une stratégie commerciale en vertu de laquelle les marches sud-américains constituaient l’un des points les plus intéressants pour les éditions Appleton qui avaient des agents commerciaux dans chaque pays de la région et qui profitaient de l’apparition de législations protégeant le droit d’auteur et attaquant la piraterie. » (Renán Silva, “El libro popular en Colombia, 1930 - 1948. Estrategias editoriales, formas textuales y sentidos propuestos al lector”, Revista de Estudios Sociales, nº 30)

http://res.uniandes.edu.co/view.php/546/1.php

Les différents « précis » d’Appleton, sous le titre de « Nociones », portent sur la géologie, la physiologie, la géographie physique, la géographie scientifique, l’économie politique, l’astronomie, entre autres. Il semblerait que le livre concret auquel se réfère Martí soit : Joseph Dalton Hooker, Nociones de botánica, New York, 1888, D. Appleton, 160 p., planches, Collection Cartillas Científicas, niveau primaire. Consultable sur

http://www.archive.org/stream/nocionesdebotni00hookgoog/nocionesdebotni00hookgoog_djvu.txt

Marti traduisit pour la collection « Cartillas científicas » :  William Stanley Jevons, Nociones de lógica, New York, 1885, 1887, D. Appleton, 180 p. (O.C, t. 25, pp. 215-354), et pour la collection « Antigüedades Clásicas » : J[ohn].P[entland]. Mahaffy, Antigüedades Griegas (1883) (O.C, t. 25, pp. 11-97),  et A[ugustus]. S[amuel]. Wilkins, Antigüedades Romanas (1883) (O.C, t. 25, pp. 99-212).

[10] Il est très malaisé de savoir à quel ouvrage de Paul Bert (indiqué plus loin comme auteur) Martí se réfère ici. Dans son Journal de Campagne, au 3 mars 1895, parlant de ce livre, il utilise le mot « prontuario » qui signifie : abrégé, résumé, manuel. Or, aucun des nombreux ouvrages de Paul Bert ne porte ce titre en français. Martí précisant « segundo prontuario » et donnant ici le titre du dernier chapitre (« Physiologie végétale »), je suppose dès lors qu’il doit s’agir de l’ouvrage dont la page de titre complète est la suivante : La deuxième année d'enseignement scientifique (sciences naturelles et physiques) : Animaux – Végétaux – Pierres et terrains – Physique – Chimie – Physiologie animale – Physiologie végétale. Ouvrage répondant aux nouvelles matières obligatoires de l’enseignement primaire et aux programmes des classes élémentaires des lycées et collèges, accompagné de 550 gravures, 18éd., Paris, A. Colin, 1888, 336 p., ill. ; 18 cm. La description qu’en donne Martí : « L’autre livre est pour lire et enseigner : c’est un livre de 300 pages, agrémenté de dessins » correspond en gros à la fiche bibliographique de la BnF et me conforte dans mon hypothèse.

[11] Arabella Burton Buckley (1840-1929). Naturaliste britannique, connue aussi sous le nom de son mari, Fisher. Parmi ses principaux ouvrages : A Short Story of Natural Science and of the Progress of Discovery, From the Time of the Greeks to the Present Time (1876), Life and her Children(1880) et Winner’s in the Life’s Race or The Great Back-boned Family (1882), Moral Teachings of Science (1892) Tous consultables sur Google. Insect Life (1901) ; Birds of the Air (1901) ; Wild Life in Woods and Field (1901); Trees and Shrubs (1901) ; Plant Life in Field and Garden (1901)

Martí cite des publicités d’écoles dans des revues : « "Quiconque a des enfants et leur fait prendre l’air à la campagne, qu’il leur achète le meilleur roman, qui est le livre d’Arabella Buckley où la science nouvelle brille et divertit, et où on y apprend tout ce qu’on sait vraiment, dans Brève histoire de la science naturelle, ou dans ‘Les contes de magie de la science’." » (« Cartas de Verano. La Universidad de los Pobres », 19 octobre 1890, O.C., t. 12, p. 434.)

[13] John Lubbock (1834-1913). Préhistorien et naturaliste britannique, de même qu'un banquier et un politicien. Son œuvre écrite eut beaucoup d'influence dans les domaines de l'archéologie et de l'entomologie. Il publia environ vingt-cinq livres et plus d'une centaine d'articles scientifiques. Excellent vulgarisateur, il présenta de nombreuses conférences sur des sujets tels que la géologie, l'anthropologie, la biologie et même l'économie. Il porta ses études notamment sur les mœurs de l'homme préhistorique. Dans Les Origines de la Civilisation, il analyse les mœurs de différents peuples pour faire comprendre leurs natures et leurs systèmes sociaux. Son livre L'homme préhistorique donne de nombreux détails et statistiques sur les populations primitives. Il y présente une vision qui s'inspire de Charles Darwin. Pour appuyer ses opinions, il se sert des découvertes archéologiques faites à travers le monde et de l'analyse des coutumes de sociétés primitives qu'il appelait sauvages moderne s et qui vivaient encore en Scandinavie. Il considérait que les cultures préhistoriques faisaient partie du développement humain. Il inventa les mots Paléolithique et Néolithique pour faire la distinction entre ces deux périodes de l'Âge de la pierre. Il s'intéressa aussi au comportement des hyménoptères sociaux tels que les fourmis et les abeilles. Son livre Ants, Bees, and Wasps (Des Fourmis, des Abeilles et des Guêpes) relate ses observations entomologiques. Il écrit même un livre philosophique et spirituel sur la quête du bonheur où il fait l'éloge des vertus et beautés qui nous entourent, Le bonheur de vivre. Présida la Société linnéenne de Londres de 1881 à 1886. (Wikipedia) Martí fait référence à lui à neuf reprises.

                    [14] Le titre exact est : Flowers, Fruits and Leaves, New York, 1888,  Macmillan and Co., dont  Martí recopie un court extrait dans ses Cuadernos de Apuntes (O.C., t. 21, p. 416). Consultable à

http://www.archive.org/details/flowersfruitslea00lubbuoft

[15] Ants, Bees and Wasps. A Record of Observations on the Habits of the Social Hymenoptera, 1882.

[16] Frank Sorzano. Il a été impossible de découvrir de qui il s’agit. Peut-être de Francisco Sorzano, avocat et oncle maternel de Manuel Mantilla, le mari de Carmen Miyares. (Note du CEM.)