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ADIEU.  SOIS JUSTE  Les « Testaments » de José Martí (1895)
Par José Martí Traduit par Jacques-François Bonaldi
On offre aux lecteurs la troisième lettre publiée dans une brève « édition critique » intitulée Testamentos de José Martí grâce à la collaboration de Jacques-François Bonaldi, qui nous a apporté ses traductions annotées aujourd’hui.
Illustration par : Mariano Rodríguez

ADIEU.

SOIS JUSTE

 

Les « Testaments »

de José Martí

(1895)

 

 

 

 

Traduits et annotés

par

Jacques-François Bonaldi



 

 

 

AVANT-PROPOS

 

Le Centre d’études sur Martí (C.E.M.) de La Havane a publié en 1996, puis en 2004 et en 2011 (en versions révisées et amplifiées de nouvelles notes) une brève « édition critique » intitulée Testamentos de José Martí et contenant six lettres de 1895 distribuées comme suit : à sa mère et à son fils (« Testaments familiaux ») ; au Dominicain Federico Henríquez Carvajal (« Testament antilla-niste ») ; à Gonzalo de Quesada Aróstegui (« Testament littéraire ») ; à María Mantilla y Miyares (« Testament pédagogique ») et à Manuel Mercado (« Testament politique »).

En voici donc la traduction annotée. Quelques courts commentaires sur le contexte. Martí se trouve alors sur l’île Hispaniola, se démenant comme un beau diable (après l’échec par trahison, début janvier 1895, du plan de débarquement grandiose qu’il avait organisé dans le plus grand secret pendant des mois) pour tenter de gagner par un moyen ou un autre Cuba où la seconde guerre d’Indépendance qu’il a préparée depuis 1892 (fondation du Parti révolutionnaire cubain) a éclaté le 24 février après qu’il en a donné l’ordre. On conçoit l’extrême tension dans laquelle il vit ces moments-là. C’est profitant d’un temps d’attente à Montecristi (République dominicaine) qu’il rédige les quatre premières lettres ; il écrit la cinquième à María Mantilla à Cap-Haïtien (Haïti) où, accompagné de Máximo Gómez et quatre autres compagnons, il reste caché pendant trois jours chez son ami Ulpiano Dellundé ; la dernière est datée de Cuba, la veille de sa mort à Dos Ríos.

 

À GONZALO DE QUESADA

Montecristi, le [lundi] 1er  avril 1895

Cher Gonzalo[1],

Je ne vous ai pas parlé de mes livres. Conservez-les, puisque le bureau[2] en aura toujours besoin, à plus forte raison maintenant, afin de les vendre au profit de Cuba à une occasion propice, sauf ceux d’histoire d’Amérique ou de choses d’Amérique – géographie, littérature, etc. – que vous donnerez à Carmita[3] pour qu’elle me les garde au cas où je sortirais vivant ou que l’on m’expulsât et que je recommençasse à gagner mon pain avec eux. Tout le reste, vous le vendez à une heure opportune. Vous saurez comment. Envoyez les tableaux à Carmita et elle ira recueillir tous les papiers. Vous n’avez pas encore de chez-vous, et elle les joindra à ceux qu’elle me garde déjà. Ne classez pas les papiers et n’en tirez pas de la littérature ; tout ça est mort, et il n’y a là rien qui soit digne d’une publication, en prose ou en vers : ce sont de simples notes. De ce qui est imprimé, en cas de besoin, de la collection de La Opinión Nacional[4], de celle de La Nación[5], de celle du Partido Liberal[6], de celle de La América[7] jusqu’à ce qu’elle soit tombée aux mains de Pérez[8], et même ensuite de celle de l’Economista[9], on pourrait choisir le matériau des six volumes principaux. Et un ou deux de discours et d’articles cubains. N’émiettez pas le pauvre Lalla Rookh[10] qui est resté sur votre table. Antonio Batres[11], un Guatémaltèque, possède un drame à moi, ou un brouillon dramatique, que le gouvernement m’a fait écrire en à peu près cinq jours sur l’indépendance guatémaltèque[12]. La Edad de Oro[13], ou quelque chose d’elle, souffrirait une réimpression. J’ai beaucoup d’œuvres perdues dans des journaux sans nombre : au Mexique, de 75 à 77[14] ; dans la Revista Venezolana[15], où se trouvent les articles sur Cecilio Acosta[16] et Miguel Peña[17] ; dans des journaux du Honduras, d’Uruguay et du Chili[18] ; dans je ne sais combien de prologues. Allez savoir. Si je ne reviens pas, et si vous insistez pour mettre ensemble mes papiers, faites-le-moi comme nous pensions :

I. Nord-Américains.

II. Nord-Américains.

III. Hispano-Américains.

IV. Scènes nord-américaines.

V. Livres sur l’Amérique.

VI. Belles-Lettres, Education et Peinture.

Des vers, on pourrait faire un autre volume : Ismaelillo[19], Versos Sencillos[20], et le plus soigné ou le plus significatif de quelques Versos Libres[21] que possède Carmita. Ne me les mélangez pas à d’autres formes embrouillées et moins caractéristiques.

Des portraits de personnages accrochés dans mon bureau, choisissez-en deux, vous, et deux autres Benjamín[22]. Et pour Estrada[23], Wendell Phillips[24].

Vous trouverez dans les sources que je vous dis du matériau pour d’autres volumes ; le IV, vous pourriez en faire deux, et le VI.

De mes vers, n’en publiez aucun avant Ismaelillo : aucun ne vaut un clou. Ceux d’après, enfin, sont déjà uns et sincères.

Mes Scènes, noyaux de drames, que j’aurais pu publier ou faire représenter tels quels, et qui sont en bon nombre, sont si embrouillées, et avec une calligraphie telle, sur des versos de lettres et des bouts de papier, qu’il serait impossible de les tirer à la lumière[25].

Et si vous me faites, par amour filial, tout ce travail quand je serai mort et qu’il vous reste quelque chose des dépenses, ce qui serait une merveille, que ferez-vous du reliquat ? La moitié sera pour mon fils Pepe ; l’autre moitié, pour Carmita et María[26].

Je pense tout à coup qu’on pourrait peut-être faire un autre volume de Lalla Rookh. L’introduction, du moins, pourrait aller au volume VI. Vous aurez du mal à ne faire qu’un volume du matériau du VI. L’un des articles pourrait être « El Dorador[27] », et un autre « Verestchaguine[28] », et une notice des peintres « Impressionnistes[29] » et le « Christ de Munkacsy[30] ». Et le prologue de Sellén[31], et celui de Bonalde[32], quoiqu’il soit si violent ; cette prose-là n’avait pas encore bien pris et était comme en train de naître. Vous ne choisirez bien entendu que ce qui est durable et essentiel.

De ce avec quoi on pourrait composer une espèce d’esprit, comme on appelait jadis cette sorte de livres, ce serait avec les saillies les plus pittoresques et les plus juteuses que vous pourriez trouver dans mes articles occasionnels. Qu’aurais-je écrit sans saigner ou peint sans l’avoir vu avant de mes yeux ? Ici, on  a conservé les « En Casa » dans un gros cahier : ils s’avèrent vivants et utiles[33].

De nos Hispano-Américains, je me rappelle San Martín[34], Bolívar[35], Páez[36], Peña, Heredia[37], Cecilio Acosta, Juan Carlos Gómez[38], Antonio Bachiller[39].

Des Nord-Américains : Emerson[40], Beecher[41], Cooper[42], W. Phillips[43], Grant[44], Sheridan[45], Whitman[46]. Et comme études mineures et peut-être plus utiles, vous trouverez dans mes chroniques Arthur[47], Hendricks[48], Hancock[49], Conkling[50], Alcott[51], et bien d’autres.

De Garfield[52], j’ai écrit l’émotion de l’enterrement, mais on ne voit pas l’homme, que je ne connaissais pas d’ailleurs, de sorte que la description qu’on m’a tant louée n’est rien d’autre qu’un paragraphe d’échotier. Et vous trouverez beaucoup de Longfellow[53], et de Lanier[54], d’Edison[55] et de Blaine[56], de poètes et d’hommes politiques et d’artistes et de généraux mineurs. Entrez dans la forêt et ne prenez pas de branches qui ne porteraient pas de fruits.

De Cuba, que n’aurai-je écrit ? Et pas une seule page ne me semble digne d’elle : seul ce que nous allons faire m’en semble digne. Mais vous ne trouverez pas non plus de mots sans idée pure et sans la même anxiété et le même désir de bien. Vous pouvez mettre des hommes dans un groupe, et dans un autre, ces discours tâtonnants et relatifs des premières années d’édification qui ne valent que si on les colle à la réalité et qu’on voie au prix de quel sacrifice de la littérature ils s’y ajustaient. Vous savez que servir est ma manière de parler. Tout ceci est une liste et une distraction de l’angoisse qui nous tenaille en ce moment. Faillirons-nous aussi à l’espérance d’aujourd’hui, alors que nous avons déjà tout à la ceinture ? Et pour souffrir moins, je pense à vous et à ce à quoi je ne pense jamais : mes paperasses.

Et l’espérance a failli ce jour-là, le 25 mars[57]. Aujourd’hui, 1er avril, il semble qu’elle ne faillira pas[58]. Mon affection envers vous, Gonzalo, est grande, mais je suis surpris qu’elle en arrive, comme je le sens aujourd’hui, jusqu’à me pousser à vous écrire, contre mon naturel et ma coutume, mes émotions personnelles. Si elles n’étaient rien qu’à moi, je les écrirais pour le plaisir de vous payer de retour la tendresse que je vous dois ; mais il faudrait que j’en mette d’autres qui ne sont pas à moi et dont je ne suis pas le maître. Elles sont faites de grandeur à certains moments, et, plus souvent, d’amertume indicible et prévue. L’homme est mort sur la croix en un jour ; mais il faut apprendre à mourir sur la croix tous les jours. Martí ne se repose pas ni ne parle. Ainsi donc, vous voilà en possession d’un guide pour un peu de mes documents ?

De la vente de mes livres, dès que vous saurez que Cuba ne décide pas que je rentre, ou quand – mais c’est encore indécis[59] – l’enthousiasme pourrait produire de l’argent nécessaire, vous en disposerez avec Benjamín, frère, sans rien sauvegarder que les livres sur notre Amérique – d’histoire, de littérature ou d’art – qui seront la base de mon pain immédiat si je dois revenir ou si nous tombons vivants. Et que tout le produit soit pour Cuba, une fois payée ma dette envers Carmita : 220 dollars. Ces livres ont été mon vice et mon luxe, ces pauvres livres occasionnels et de travail. Je n’ai jamais eu ceux que je désirais, et je ne me suis pas cru en droit d’acheter ceux dont je n’avais pas besoin pour mon travail. On pourrait faire un curieux catalogue, et le vendre, à titre d’annonce et pour accroître la vente. Je ne voudrais pas lever la main du papier, comme si j’avais la vôtre dans la mienne, mais je conclus, de peur de tomber dans la tentation de mettre dans des mots des choses qui n’y tiennent pas.

Votre

J. Martí

 

Scènes nord-américaines[60]

L’idée de choisir parmi les chroniques celles qui décrivent un aspect singulier ou un moment caractéristique de la vie d’Amérique du Nord pourrait servir de guide pour ce volume. Je me rappelle maintenant, par exemple :

Un match de boxe[61], peut-être la première chronique, publiée dans La Nación.

L’Exposition de vaches à Madison Garden et Laiterie[62].

Le tremblement de terre de Charleston[63].

La chute de neige[64].

L’occupation de l’Oklahoma[65].

Les anarchistes de Chicago[66].

Une élection de président[67].

L’inondation de Yorktown[68].

Le lynchage des Italiens à N. Orléans[69].

Le Noir brûlé[70].

Le centenaire de Washington[71].

Le centenaire de la Constitution[72].

La statue de la Liberté[73].

Et des thèmes pareils, culminants et durables, et à valeur humaine.

Dans les chroniques de La Nación, que vous trouverez séparées ou dans des cahiers au bureau, il n’y en a qu’une partie de celles que j’ai écrites pour le journal, et il en manque quelques-unes qui seraient essentielles dans la collection.


[1] Gonzalo de Quesada y Aróstegui (La Havane 1868-Berlin 1915). Encore enfant, il déménage avec ses parents à New York où, après ses études primaires et secondaires, il décroche le titre d’avocat en 1891, année où il est engagé à l’important bureau Stearn and Curtis d’où il démissionne quelques années quand on lui demande de renoncer à ses activités révolutionnaires. S’étant distingué en 1889 comme orateur à la commémoration à New York du 10 octobre 1868 (lancement de la Première Guerre d’indépendance cubaine), il force l’admiration et la confiance de José Martí dont il devient l’ami. En 1891, sur recommandation de Martí, alors consul d’Argentine à New York, il est nommé à ce même poste à Philadelphie, bien qu’il y renonce quelque temps après pour se consacrer totalement à la cause de l’indépendance cubaine. À la fondation du Parti révolutionnaire cubain (1892), Martí le nomme son secrétaire personnel et est si satisfait de ses services qu’il en fait presque un fils. Il lui ordonne de rester à New York, alors qu’il souhaite rejoindre le maquis à la Deuxième Guerre d’indépendance (1895-1898). À la fin de la guerre, il est nommé ambassadeur de Cuba aux USA puis en Europe. Martí l’ayant nommé son exécuteur testamentaire en ce qui concerne ses écrits, Quesada réalise un travail digne d’éloge pour réunir la plus grande quantité possible de ses textes, jetant les bases de la documentation martinienne.

L’historiographie la plus récente remet toutefois en cause son attitude à la mort de Martí. Ayant vécu toute sa vie aux USA, sa vision de l’Empire en plein essor ne pouvait être forcément la même que celui qu’il baptisa « l’Apôtre » : ses tendances étaient en fait annexionnistes, le rattachement au grand pays démocratique lui semblant la meilleure formule pour faire accéder Cuba à la modernité… Rolando Rodríguez, dont l’œuvre est devenue absolument indispensable pour quiconque veut connaître l’histoire de l’île, décrivant le premier cabinet de Tomás Estrada Palma auquel n’appartenait aucun mambí et qui n’était formé que de représentants de l’ « oligarchie bourgeoise », de « conservateurs d’origine autonomiste », écrit à propos de Quesada nommé ambassadeur à Washington, qu’il était « de racine indépendantiste, mais sentait le "yankeecisé" ». (Rolando Rodríguez, Raíces en el tiempo, La Havane, 2009, Editorial de Ciencias Sociales, p. 306.) Il écrit encore : « Le troisième personnage [après Jules Sanguily et Tomás Estrada Palma] qui ne mérite pas le pardon est Gonzalo de Quesada. À la mort de Martí et sans doute par suite de sa collaboration avec Estrada Palma, il se corrompit peu à peu, et quand il vint à Cuba fin janvier 1899 pour obtenir que Máximo Gómez coopère avec les troupes d’occupation, il était devenu le grand employé des Étasuniens. La lettre qu’il écrivit le 11 septembre 1898 à Elizabeth Cameron, femme du sénateur Don Cameron, le laisse dans une fâcheuse posture : "Permettez que les Cubains soient traités d’une manière juste ; bien que métis, ce sont des hommes, et on leur donnait une occasion. L’annexion viendra dans l’avenir en vertu des lois naturelles de l’affection, du commerce et de notre nécessité politique. Mais permettez qu’elle advienne avec l’assentiment de l’un et le respect de l’autre, non par la ruse, la fraude ou le vol." Ensuite, il manipula devant Máximo Gómez, à Remedios, les accords que la Commission de l’Assemblée de Santa Cruz del Sur avait adoptés à Washington afin qu’il accepte de participer, aux côtés des Étasuniens, à la distribution des trois millions de pesos octroyés par McKinley et à la dissolution de l’Armée de libération. Enfin, son rôle au service des autorités militaires étasuniennes à l’Assemblée constituante de 1901 où il se convertit en leur factotum, parachève le caractère extrêmement bas de ses actions. » Quesada écrit encore à E. Cameron : « Nous voulons faire ce que les États-Unis souhaitent et, en conformité avec ces règles, nous avons conversé avec le procureur général Griggs, qui semble représenter le gouvernement dans la question de Cuba. Nous avons fait tout ce qu’on nous a suggéré. Nous dissoudrons notre Armée, étant donné les pénuries que souffrent dans le pays des milliers d’hommes sans argent ou sans possibilité de travailler durant les premiers mois de la reconstruction ; nous dissoudrons notre gouvernement si cela satisfait le gouvernement des États-Unis. » (Rolando Rodríguez García, Cuba : Las Máscaras y las Sombras. La Primera Ocupación, La Havane, 2007, Editorial de Ciencias Sociales, tome I, pp. 5-6, et 37.)

[1] Son bureau au 120-122 Front Street à New York (nº 13, quatrième étage) où il est installé depuis le milieu des années 80, car le consulat d’Uruguay dont il était responsable se trouvait déjà en avril 1886. L’édifice a disparu.

[1] María del Carmen Miyares Peoli (1848 Santiago de Cuba-1925 New York). Son père était Portoricain et sa mère Cubaine, descendante de la fameuse famille corse des Paoli. Ses parents émigrent à Caracas et rentrent à Santiago quand elle a douze ans. Quand elle en a seize, elle perd ses parents et doit vivre avec ses frères et sœurs chez de la famille proche. Elle épouse en mai 1869 Manuel Mantilla Sorzano, d’ascendance colombienne, et a un premier enfant, Manuel, fin 1871. Le couple émigre en 1872à New York, où elle ouvre une pension de famille, tandis que son mari se consacre au commerce de tabac. Le couple eut trois autres enfants : Carmen, Ernesto et María. Malade du cœur, le mari décède en février 1885. Carmita, tout en continuant de gérer sa pension de famille, s’engage, peut-être sous l’influence de Martí, dans des activités patriotiques en rapport avec l’indépendance de Cuba. Durant la guerre de 1895-1898, elle fonde le Club patriotique Filles de Cuba.

Martí descendit chez elle trois jours après son arrivée dans cette ville le 3 janvier 1880. Dès lors, sauf rares exceptions, il vécut là, même si la pension de famille changea d’endroit (Manhattan, Brooklyn, Bath Beach en été). Cette longue relation engendrera des liens extrêmement forts entre eux, au point que Martí finira par considérer les enfants de Carmen comme les siens, surtout María, qui n’avait que cinq ans quand elle devint orpheline (d’autant que son propre fils était retenu par sa mère, Carmen Zayas-Bazán, à Cuba). Carmen Miyares fut sa confidente, la compagne fidèle qui partagea sa vie et ses idéaux politiques, à l’inverse de sa femme. Martí écrira à Carmen, la fille, en mars 1895 : « Aime beaucoup ta mère, car je n’ai connu en ce monde aucune femme meilleure. Je ne peux ni ne pourrai jamais penser à elle sans m’émouvoir et sans voir la vie plus claire et plus belle. Protège bien ce trésor. » La lettre adressée par Carmita à son amie Irene Pintó de Carrillo après avoir appris la mort de Martí ne laisse aucun doute quant aux liens amoureux qui existaient entre eux. « Central Valley, le 19 juin 1895. Ma chère Irene, Je me disposais à te faire quelques lignes aujourd’hui quand ta lettre est arrivée. Tu peux imaginer l’état de désolation dans lequel je suis plongée. C’est la plus grande des peines qui a pu tomber dans mon âme ; je ne sais pas comme je pourrai avoir assez de courage pour supporter tant de douleur. Je te jure que si ce n’était pour mes enfants, je baisserais la tête et je me laisserais emporter par cette souffrance qui m’empêche de vivre. Pense un peu ce que sera ma vie sans Martí, la plus grande affection de ma vie ! Tout mon bonheur est parti avec lui : désormais, pour moi, le soleil s’est éclipsé et je vivrai dans des ténèbres éternelles. Je ne sais, ma chère, ce qui se passe en moi. Martí s’était fusionné à mon âme, et moi à la sienne, de telle manière que, malgré tous nos malheurs, nous étions deux créatures heureuses grâce à l’affection si grande et si désintéressée que nous nous vouions. Toi, ma chère amie, tu le sais mieux que quiconque ; pense un peu ce que peut être ma douleur. Je ne peux pas continuer, car je ne peux pas contenir mes larmes que je ne peux contenir depuis un mois. Je t’écrirai quand ce triste état où je me trouve aujourd’hui me le permettra. En attendant, accompagne la plus triste de tes amies. » (José Martí. Documentos familiares, op. cit., pp. 229-230.)

[1] La Opinión Nacional. Journal de Caracas fondé et dirigé par l’Espagnol républicain Faustino Teodoro de Aldrey, puis par son fils Juan Luis. Considéré le premier journal moderne vénézuélien, il employa la première imprimerie à vapeur du pays et maintint une ligne politique d’appui au président Antonio Guzmán Blanco. Il avait un grand format de quatre feuilles de demi pli sur sept colonnes. Son rédacteur en chef était Rafael Hernández Gutiérrez. Selon l’encart de sa première livraison, son objectif était de « coopérer à la consolidation de la liberté et de l’ordre, et à l’harmonie de la famille vénézuélienne, basée sur le bien-être de tous ». Son premier numéro date du 14 novembre 1868 et son dernier du 6 octobre 1892, quand son imprimerie fut détruite durant des émeutes. Martí commença à y publier le 15 juin  1881 jusqu’au 10 juin 1882, quand ses propriétaires prétendirent qu’il fasse l’éloge des « abominations de Guzmán Blanco » et qu’il ne critique pas les États-Unis dans les chroniques sur ce pays qu’il avait commencé à écrire. Il contribua aussi à ce journal par sa « Sección Constante » où, se basant sur les journaux d’Europe arrivant à New York, il informait de l’actualité de ce continent par de courtes notes sur des matières diverses, mais surtout art, littérature, sciences et techniques. (Note du CEM.)

Martí se réfère aux chroniques sous forme de lettres qu'il commence à écrire au sujet des États-Unis à son retour à New York après son séjour écourté au Venezuela. La plupart des «lettres» de 1881-1882 sont adressées à La Opinión Nacional, de Caracas. La première est datée du 20 août 1881 et sera publiée dans le journal du 5 septembre. On  dénombre un total de vingt-cinq chroniques, la dernière étant datée du 23 mai 1882, quand il se lasse des constantes «instructions», tant de facture journalistique que de fond politique, que lui fait parvenir le propriétaire du journal, Fausto Teodoro de Aldrey, qui finit, le 3 mai 1882, par lui «recommander très vivement» de ne pas «aborder selon des concepts acerbes les vices et les coutumes de ce peuple [étasunien]». (Destinatario Martí, op. cit., p. 98.) De ce jour, Martí interrompt sa collaboration. De mauvais gré, puisqu'il écrit à son ami Diego Jugo Ramírez : «Quel plaisir c'était pour moi, même si cela me donnait un rude travail, d'écrire toutes ces choses-là à Caracas... Je souffre beaucoup d'avoir perdu cette tribune aimée.» (O. C., t. 7, p. 273.)

[1] La Nación. Journal de Buenos Aires qui se publie toujours. Fondé le 4 janvier 1870 par le général Bartolomé Mitre Martínez, ancien président argentin et homme de lettres, qui, après avoir acheté ce journal, le transforma en le premier journal moderne d’Amérique du Sud. À partir de 1882, son directeur fut le fils, Bartolomé Mitre Vedia, qui fut secrétaire de Domingo Sarmiento quand celui-ci fut ambassadeur argentin au Chili, au Pérou et aux États-Unis. Vers 1882, il vendait environ 35 000 exemplaires par jour et dominait environ 10 p. 100 de la presse argentine dans un pays qui occupait alors le troisième rang mondial en tirage journalier et en quantité de journaux par habitant. (Note du CEM.)

À partir du 15 juillet 1882, Martí commence à écrire pour le journal La Nación de Buenos Aires le même genre de correspondance  au sujet des États-Unis qu’il adressait à La Opinión Nacional de Caracas. Mais cette première chronique (où Martí aborde la question des capitalistes et des ouvriers, des grandes grèves, entre autres) ne sera publiée que dans le journal du 13 septembre, soit deux mois plus tard, et qui plus est, censurée. Le directeur de La Nación, Bartolomé Mitre Vedia, lui écrit le 26 septembre 1882 pour justifier les coupures : «La suppression d'une partie de votre première lettre... a répondu à la nécessité de conserver au journal la logique de ses idées en ce qui concerne certains points et détails de l'organisation politique et sociale, et de la marche de ce pays [USA]. Sans méconnaître le fond de vérité de vos appréciations et la sincérité de leur origine, nous avons jugé que leur essence, extrêmement radicale dans la forme et absolue dans les conclusions, s'écartait quelque peu de [notre] ligne de conduite... La partie supprimée de votre lettre, tout en contenant des vérités indéniables, pourrait induire le lecteur en erreur et lui faire croire que nous ouvrions une campagne de dénonciation contre les États-Unis en tant que corps politique, organisation sociale et centre économique, oubliant les grandes leçons que donne quotidiennement à l'humanité cet immense groupement d'hommes, si puissamment dotés, tout comme le milieu dans lequel ils s'agitent, pour toutes les applications de l'intelligence, du travail et des nobles aspirations.  Et ce n'était pas là votre idée. Il appert d'autres segments de votre lettre, ainsi que de vos travaux antérieurs, – et il ne pouvait en être autrement – que vous savez faire et faites la part en toute justice de ce qu'il y a de grand, de noble et de beau dans ce pays-là, estimant à ce qu'ils valent les enseignements qu'au milieu de tous ses défauts, il offre au monde dans les détails et dans l'ensemble de son développement impressionnant.... » (cf. Papeles de Martí, Archivo de Gonzalo de Quesada, La Havane, 1933-1935, Imprenta El Siglo XX, t. III, Misceláneas, pp. 83-85 ; repris in Destinatario Martí, op. cit., pp. 107-109). Martí lui répond le 19 décembre 1882 une lettre très diplomatique et compréhensive dans laquelle il lui explique ses points de vue et ses intentions : « Il est vrai que cet amour exclusif, véhément et inquiet de la fortune matérielle qui abîme ici les gens ou ne les polit que d'un côté et leur donne un air à la fois de colosses et d'enfants ne me semble pas une bonne racine de peuple. Il est vrai que des convoitises qui n'ont pas lieu de contenter ou de rassurer les terres plus jeunes et plus généreusement inquiètes de notre Amérique bouillonnent chez un tas de penseurs avaricieux. Il est vrai qu'il me semblerait quelque chose d’extrêmement douloureux de voir mourir une tourterelle aux mains d'un ogre. Mais la nature humaine n'est pas d'un aloi si vil que de mauvais mélanges purement accidentels l’assombrissent et la cuivrent ; et ce que pense un cénacle d’aigles ultras n'est pas la pensée de tout un peuple hétérogène, travailleur, conservateur, tourné sur soi et, de par la variété même de ses forces, équilibré ; et on ne saurait, de quelques coups de plume prétentieux, fournir un jugement authentique d'une nation où se sont donnés rendez-vous, à l'appel de la liberté, en même temps que tous les hommes tous les problèmes. Et face à des spectacles magnifiques, et à un contrepoids salutaire d'influences libres, et à des résurrections du droit humain – parfois ici même – endormi, un observateur fidèle n'a pas à fermer les yeux ni un diseur loyal, dire moins que les merveilles qu'il voit. Surtout qu'une mauvaise entreprise de retour aux vieux temps sclérosés se met en branle aujourd'hui dans certaines contrées de notre Amérique où l'Espagne a plongé des racines plus profondes que dans d'autres, sous la bannière littéraire et l'amour poétique de la tradition, et qu'il est donc d'autant plus urgent de tirer à la lumière dans toute sa magnificence et de mettre en relief dans toutes ses forces le splendide combat des hommes qui se livre ici. // [...] Mon défaut est de ne pouvoir rien concevoir par morceaux, et de vouloir remplir d'essence les petits moules, et de faire les articles de journaux comme s'il s'agissait de livres, de sorte que je n'écris avec calme et selon mon vrai mode d'écriture que lorsque je sens que j'écris pour des gens qui devront m'aimer et que je peux, par de petites œuvres successives, chantourner peu à peu insensiblement à l'extérieur l’œuvre déjà faite en moi au préalable. [...] Vous me dites que vous me laissez toute latitude pour censurer ce que la plume trouve digne de censure en écrivant au sujet des choses de cette terre-ci. Et c'est là pour moi la tâche la plus difficile. Pour moi, la critique n'a jamais été que le simple exercice du critère. Quand j'écrivais des jugements sur des drames, ne rien dire des mauvais était pour moi la seule manière de dire qu'ils l'étaient. Étant donné que les applaudissements sont la manière d'approuver, il me semble que le silence est largement une forme de désapprouver... J'ai coutume d'être chaleureux dans la louange et rien ne me plaît plus que de louer, mais dans les censures, je pèche de nullité tant je suis sobre.» (O. C., t. 9, pp. 15-16 ; OCEC, t. 17, pp. 352-354). La dernière collaboration de Martí à La Nación date du 20 mai 1891.

[1] El Partido Liberal. Journal de Mexico publié de 1885 à 1896 sous la direction, d’abord, de José Vicente Villada, puis d’Apolinar Castillo. Les chroniques dont parle Martí et qui s'étalent du 15 mai 1886 à avril 1892 ont été reproduites dans les Œuvres complètes (1963-1973) et sont en cours de publication dans les Obras Completas. Edición Crítica, à partir du t. 23, p. 141. En 1980, Ernesto Mejía Sánchez en avait publié trente et une non recueillies dans les O.C. et avait accompagné sa recherche d'un excellent recensement bibliographique complet de toutes les chroniques (147 au total) au journal mexicain. (Cf. José Martí, Otras Crónicas de Nueva York, recherche, introduction et index des chroniques par Ernesto Mejía Sánchez, La Havane, 1983, 2e éd., Centro de Estudios Martianos/Editorial de Ciencias Sociales, 278 pp.) La première chronique datée du 15 mai 1886 et publiée dans El Partido Liberal du 29 mai 1886 (cf. id, pp. 19-31 ; OCEC, t. 23, pp. 141-155 ; O.C., seulement la seconde partie, t. 10, pp. 450-456) porte sur les fameux événements de mai 1886 à Chicago (grèves, manifestations, attentat à la bombe).

[1] La América. Revue mensuelle en espagnol d'agriculture, d'industrie et de commerce, publiée à New York depuis avril 1882, propriété de son fondateur, le Cubain Enrique Valiente, dirigée par Rafael de Castro Palomino, dont Martí fut collaborateur à compter de mars 1883, rédacteur à partir de mai, et enfin directeur en janvier 1884 et au moins jusqu’en juillet 1884, date du dernier numéro que l’on conserve, bien qu’il existe des preuves que des textes de Martí y paraissent encore en novembre 1887. En décembre 1883, la revue change de propriétaire et passe aux mains de {C}{C}

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La América Publishing Co., dirigée par le Cubain Ricardo. Farrés. Il a été impossible de préciser quand le journal passe aux mains de l’ancien président colombien Santiago Pérez. (Cf. O.C., t. 28, pp. 214-215.) Toutes les collaborations de Martí à cette revue sont compilées aux t. 18 (mars-décembre 1883) et 19 (janvier-novembre 1884) des OCEC.

  Selon le journal newyorkais El Porvenir, l’ « éminent homme d’État colombien » Santiago Pérez (1830-1900) se trouvait à la tête de La América en avril 1890. (Note du CEM.)

  El Economista Americano. Mensuel de New York dirigé et publié à New York par Néstor Ponce de León, où Martí écrivit peut-être depuis les derniers mois de 1886 jusqu’à décembre 1888 ou janvier 1889, quand la revue disparut. Son propriétaire était l’Allemand Paul Phillipson.

Martí affirme : « Je vous envoie aujourd'hui, parce qu'elle contient quelque chose sur le Mexique, la dernière livraison d'El Economista, où, sauf dans celle-ci, j'écris en cachette, parce que, bien que le journal soit sérieux et circule beaucoup, il ne m'offre pas l'espace suffisant pour distribuer mes pensées avec le sérieux et l'ampleur que semblent attendre de moi ceux qui me font la grâce de me lire. » (Lettre à Mercado du 9 décembre 1886. Cf. Il est des affections…, op. cit., p. 239.)

Cette publication est signalée dans une étude de 1954 comme inexistante dans les bibliothèques des USA et de Cuba. Le Centre d'études martiniennes a toutefois publié dans son Anuario de 1979 (pp. 15-34) un numéro complet d'octobre 1888 découvert dans les archives de la Bibliothèque nationale de Cuba. Le chapeau de la publication fait toutefois erreur en signalant qu'on ne connaissait jusque-là que quatre textes d'El Economista Americano recueillis dans les Œuvres complètes, puisque au moins quatre autres – d'août 1887, de janvier et juillet 1888 (mais non référencés dans l'Index du t. 26) – et deux autres de juin et mars 1888 (référencés) au tome 5 (pp. 129-130, 131-139 et 249-250); deux de janvier 1888 et de février 1888 (non référencés) au tome 7 (pp. 180-183, 423-424); quatre  autres – de décembre 1887, de février 1888, de 1888 (sans mention de mois) et d'août 1887 – au tome 8, pp. 199-207, 341-342 (non référencés au t. 26); un d'août 1887 (non référencé) au tome 13, pp. 453-456). Soit treize de plus. Des recherches plus poussées pourraient peut-être permettre de découvrir d'autres numéros de cette revue.

  Lalla Rookh, poème considéré comme l’un des plus importants du poète irlandais Thomas Moore (1779-1852). L’histoire de cette traduction est des plus curieuses. Il en parle pour la première fois à Mercado le 29 mars 1889 : « J'ai été très occupé le mois dernier : par une traduction en vers qui est sur le point de paraître et dont vous recevrez les prémices » (Il est des affections…, op. cit., p. 362). En fait, Martí planche depuis des années sur cette traduction que l'éditeur Estes and Lauriat, de Boston, lui réclame depuis, au moins, le 18 juillet 1887 : « Dear Sir : We were very glad to receive yours of July 13 as Mr.  Bonalde had promised us that we should receive the entire MSS of "Lalla Rookh" before the 15th of June and we have not heard or seen anything from him since.  We should be very glad to get the matter settled and shall look for the first installment.  Very truly yours. » (Destinatario Martí, op. cit., p. 149). Mais the « entire mss » n'arrivera aux mains de l'éditeur que huit mois plus tard, comme en fait foi cette lettre du 7 mars 1888 : « Yours of the 24th of Feb. at hand. We are pleased to receive the completion of the "Lalla Rookh" translation. » (Id., p. 167.) On apprend par cette lettre que Martí doit encore traduire « la prose » et qu'il a proposé, ce que l'éditeur a accepté, d'écrire « a brief introduction explanatory of the work ». En fait, il semble bien que ce livre, ou plaquette, ou brochure (nul ne sait, puisque cette traduction n'a jamais été retrouvée et qu’il n’en existe aucune trace dans les catalogues de la Bibliothèque du Congrès ni dans ceux des bibliothèques de Boston) ait finalement été publié, contrairement à ce qu'on peut lire dans plusieurs essais, bien que les informations émanant à ce sujet de Martí lui-même soient assez contradictoires. Outre cette lettre à Mercado, il en parle le 19 février 1889 à Enrique Estrázulas : «Ma traduction du "Lalla Rookh" va bientôt sortir, avec de splendides illustrations, où il y a un certain nombre de pages du pauvre Bonalde, qui cache dignement son malheur, et du silencieux Tejera. Si on me donne deux exemplaires, je vous en envoie un. Le livre est des plus beaux qui puissent sortir de n'importe quelles presses, et les planches, de plusieurs couleurs, portent en bas les noms les plus fameux. Les planches seront la seule chose que vous verrez, parce que les vers...! Et vous avez tout à fait raison, parce que nous les faisons très mauvais, et non avec plus de jus que de sonorité, qui est comme on devrait les faire. »  (O.C., t. 20, p. 189.) Il est donc évident que Martí a eu ce livre sous les yeux, du moins à l'état d'épreuves très avancées, et qu'il s'agit d'un ouvrage agrémenté de gravures et de proses et poèmes d'autres auteurs. Alors, comment se fait-il qu'il puisse écrire plus d'un an après, le 3 juin 1890, à Manuel de la Cruz qui vient de lui envoyer ses Épisodes de la Révolution de Cuba : « Me permettez-vous, pour vous savoir gré de vous être souvenu de moi et, pour ma joie de voir ma patrie engendrer un bon livre, de vous envoyer les prémices de ma traduction de Moore, dans la partie qui puisse émouvoir le cœur cubain, qui est celle des quatre poèmes du "Lalla Rookh" où il dépeint de peines comme celles de Cuba avec l'amour qu'il vouait à l'Irlande ?  Le poème est traduit en vers blancs par la volonté de l'éditeur et non par la mienne, non parce que je n'aimerais pas les vers blancs, puisque j'écris en lui, pour libérer l'imagination, tout ce qui ne tiendrait pas avec la même force et la même musique dans la rime violente, mais parce qu'on ne peut séparer Moore de sa rime et qu'il n'est loyal de le traduire que comme il a écrit, faisant étalage de la consonne riche et embellissant à sa manière, par des draperies et des émaux, les pensées.  Mais vous trouverez qu'il y a des vers qui sont comme ils doivent, puisqu'ils claquent comme des coups de fouet, et vous me pardonnerez leurs fautes en raison de l'affection avec laquelle je vous les envoie et parce que je les ai écrits en pensant à Cuba. » (O.C., t. 5, pp. 180-181.) Prémices en 1889 et en 1890 ! Martí possédait en tout cas dans sa bibliothèque l’édition Lalla Rookh, an Oriental Romance de chez Estes and Lauriat de 1885.

  Antonio Batres Jauregui (1847-1929). Avocat, politique, diplomate et historien guatémaltèque. Important collaborateur du président Barrios, il fut pendant huit ans ambassadeur du Guatemala, d’El Salvador, de Honduras et du Nicaragua à Washington. Fut aussi président de la Cour suprême. (Note du CEM.)

  Martí parle du drame Patria y Libertad. Drama indio, qu’il écrivit au Guatemala en mars 1877 et qui déroule de 1823 à 1833. [(Cf. OCEC, t. 5 (1877-1878), pp. 109-172 et 345-346.)]

  Le 26 juin 1889, Martí écrivait à un compatriote, Rodolfo Menéndez : «Laissez-moi vous dire d'abord que si vous ne recevez plus El Economista, c'est parce qu'il a cessé de paraître voilà six mois. Je vais maintenant publier un autre journal – pour les enfants, cette fois-ci...» (O. C., t. 20, p. 348). Ce sera la revue La Edad de Oro, publication mensuelle de récréation et d'instruction consacrée aux enfants d'Amérique.  Rédacteur : José Martí. Editeur : A.  Dacosta Gómez. Administration : 77 William Street, New York. Elle ne connaîtra que quatre numéros pour les raisons que Martí explique à Mercado dans sa lettre du 26 novembre 1889. Le premier numéro, daté de juillet, a dû vraisemblablement sortir vers la fin du mois, puisque le 27, Martí adresse vingt exemplaires à son agent de Guantánamo (« L'éditeur et moi-même, nous voyons cela comme une entreprise du cœur, non comme une simple affaire, comme vous le constaterez dès que vous feuilletterez le numéro. » (O.C., t. 20, p. 350). Les trois autres sont des mois suivants, chaque 3e de couverture portant le texte ci-après : « Tous les premiers du mois, paraît à New York un numéro de LA EDAD DE ORO, contenant des articles complets et indépendants, et composé de manière à répondre aux besoins spéciaux des pays de langue espagnole en Amérique et à contribuer directement et agréablement à l'instruction ordonnée et utile de nos garçons et filles, sans vaines traductions de travaux écrits pour des enfants de caractère et de pays différents. / L'entreprise de LA EDAD DE ORO souhaite mettre entre les mains de l'enfant d'Amérique un livre qui l'occupe et le réjouisse, lui apprenne sans fatigue, lui raconte en un résumé pittoresque le passé et le contemporain, le stimule à employer ses facultés mentales aussi bien que physiques, à aimer le sentiment plus que le sentimental, à remplacer la poésie maladive et rhétorique qui était encore en vogue par cette autre, saine et utile, qui naît de la connaissance du monde; à étudier de préférence les lois, les agents et l'histoire de la terre où il devra travailler à la gloire de son nom et aux besoins de son existence. / Chaque numéro contient, en une lecture qui intéresse comme un conte, des articles qui sont de vrais résumés de sciences, d'industries, d'arts, d'histoire et de littérature, aux côtés d'articles de voyages, de biographies, de descriptions de jeux et de coutumes, de fables et de vers. Les thèmes choisis seront toujours tels que, auraient-ils beau contenir beaucoup de doctrine, ils ne semblent pas en contenir ni n'alarment le lecteur peu âgé par le titre scientifique ni par le langage pompeux. / Les articles de LA EDAD DE ORO seront accompagnés de planches d'un mérite véritable, soit originales, soit reproduites selon les meilleures méthodes parmi celles qu'on choisit des ouvrages de bons dessinateurs, en vue de compléter la matière écrite et de rendre son enseignement plus facile et plus durable. Et le numéro est  imprimé avec beaucoup de soin et de clarté, de sorte que le journal invite l'enfant à la lecture et lui donne un exemple vivant de propreté, d'ordre et d'art. / Le numéro comprend trente-deux pages sur deux colonnes, à typographie fine et sur un excellent papier, avec de nombreuses planches et vignettes des meilleurs artistes, reproduisant des scènes de mœurs, de jeux et de voyages, des tableaux fameux, des portraits de femmes et d'hommes célèbres, des types notables, et des machines et appareils de ceux qui s'utilisent aujourd'hui dans les industries et dans les sciences. / Les numéros sont vendus séparément aux agences du journal, et dans les principales librairies de chaque pays, à 25 cents. On reçoit les commandes à l'administration, New York William Street, 77, accompagnées de leur montant pour un trimestre : 75 cents; un semestre: 1,50 dollar, ou pour un an : 3 dollars (or américain), pour faciliter l'acquisition du numéro à ceux qui vivent là où il n'y a pas de librairies ou dont les librairies ne vendent pas LA EDAD DE ORO. »  Chaque numéro était rédigé de bout en bout par Martí, qui écrivit au début du premier : « AUX ENFANTS QUI LISENT "LA EDAD DE ORO".  Ce journal est destiné aux garçons, et aux filles, bien entendu. Sans les filles, on ne peut pas vivre, de même que la terre ne peut pas vivre sans lumière. Le garçon doit travailler, aller, étudier, être fort, être beau : le garçon peut devenir beau, même s'il est laid; un garçon bon, intelligent et propre est toujours beau. Mais un garçon n'est jamais plus beau que lorsqu'il apporte dans ses petites mains d'homme fort une fleur à son amie, ou quand il marche au bras de sa sœur pour que personne ne l'offense : le garçon grandit alors, et on dirait un géant ; le garçon naît pour être un monsieur, et la fille naît pour être mère. Ce journal se publie pour converser une fois par mois, en bons amis, avec les messieurs de demain et avec les mères de demain; pour conter aux filles de jolis contes qui leur permettront de distraire leurs visiteurs et de jouer avec leurs poupées; et pour dire aux garçons ce qu'ils doivent savoir pour être vraiment des hommes. Tout ce qu'ils veulent savoir, nous allons le leur dire, et de façon qu'ils le comprennent bien, avec des mots clairs et des planches fines. Nous leur allons leur dire comment est fait le monde; nous allons leur raconter tout ce que les hommes ont fait à ce jour. / Voilà pourquoi LA EDAD DE ORO voit le jour : pour que les enfants américains sachent comment on vivait avant et comment on vit aujourd'hui en Amérique, et sur les autres terres; et comment on fait tant de choses de verre et de fer, et les machines à vapeur, et les ponts suspendus, et la lumière électrique; afin que lorsqu'il voit une pierre de couleur, l'enfant sache pourquoi la pierre a des couleurs et ce que veut dire chaque couleur; afin que l'enfant connaisse les livres fameux où l'on raconte les batailles et les religions des peuples antiques. Nous leur parlerons de tout ce qui se fait dans les ateliers, où il se passe des choses plus curieuses et plus intéressantes que dans les contes de magie, et c'est vraiment de la magie, plus belle que l'autre; et nous leur dirons ce que l'on sait du ciel, et de la profondeur de la mer et de la terre; et nous leur raconterons des contes à rire et des romans d'enfant, pour après, quand ils auront beaucoup étudié ou beaucoup joué, et qu'ils voudront se reposer. Nous travaillerons pour les enfants, parce que les enfants savent aimer, parce que les enfants sont l'espoir du monde. Et nous voulons qu'ils nous aiment, et qu'ils nous voient comme quelque chose de leur cœur. / Quand un enfant veut savoir quelque chose qui n'est pas dans LA EDAD DE ORO, qu'il nous écrive comme s'il nous connaissait depuis toujours, et nous lui répondrons. Peu importe que la lettre contienne des fautes d'orthographe. Ce qui importe, c'est que l'enfant veuille savoir. Et si la lettre est bien écrite, nous la publierons dans notre courrier avec la signature en bas, pour qu'on sache qu'il s'agit d'un enfant qui vaut quelque chose. Les enfants savent plus qu'il ne paraît, et si on leur disait d'écrire ce qu'ils savent, ils écriraient de très bonnes choses. Aussi, LA EDAD DE ORO va organiser un concours tous les six mois, et l'enfant qui enverra le meilleur travail et dont on sait qu'il est vraiment de lui, recevra un bon prix de livres, et dix exemplaires du numéro de LA EDAD DE ORO où sera publiée sa composition, qui sera sur des choses de son âge, pour qu'il puisse l'écrire bien, parce que pour bien écrire d'une chose il faut bien la connaître.  Voilà comment nous voulons  que soient les enfants d'Amérique : des hommes qui disent ce qu'ils pensent, et le disent bien; des hommes éloquents et sincères. / Les filles doivent savoir la même chose que les garçons pour  pouvoir parler avec eux comme des amis quand elles grandissent; car il est triste que l'homme doive sortir du foyer pour chercher avec qui parler, parce que les femmes du foyer ne savent lui parler que de diversions et de mode.  Mais il y a des choses très délicates et très tendres que les filles comprennent mieux, et nous le leur écrirons de façon qu'elles leur plaisent. Parce que LA EDAD DE ORO a son magicien à la maison qui leur raconte qu'il se passe dans l'âme des filles quelque chose de pareil à ce que voient les colibris quand ils furètent parmi les fleurs. Nous leur dirons des choses comme ça, comme si les colibris devaient les lire, s'ils savaient lire. Et nous leur dirons comment se fait un fil, comment naît une violette, comment se fabrique une aiguille, comme les petites vieilles d'Italie tissent les dentelles. Les filles peuvent aussi nous écrire leurs lettres, et nous demander tout ce qu'elles veulent savoir, et nous envoyer leurs compositions pour le concours de tous les six mois. Sûr que les filles vont gagner ! / Ce que nous voulons, ce que les enfants soient heureux, comme les petits frères de notre gravure [un tableau d'Edward Magnus apparaissant sur la page de gauche], et que si, un jour, un enfant d'Amérique nous rencontre par le monde il nous serre très fort la main, comme à un vieil ami, et dise pour que tout le monde l'entende : "Cet homme de LA EDAD DE ORO a été mon ami !" » Le premier numéro contient un article ("Trois héros") consacré à Bolívar, Hidalgo et San Martín; un conte "Petit-Doigt" adapté du français, de Laboulaye; un article sur l'Illiade ; un article sur un nouveau jeu (l'âne auquel le joueur, les yeux bandés, doit ajouter la queue) et d'autres vieux; un conte : "Bébé et Monsieur Dom Pompeux", chaque numéro concluant sur une espèce d'adieu de Martí, intitulé "Dernière page" : « ...Trente-deux pages, c'est vraiment peu pour  converser avec les chers enfants, avec ceux qui devront être demain habiles comme Petit-Doigt, et courageux comme Bolívar ; ils ne pourront plus être poètes comme Homère, parce que ces temps-ci ne sont pas comme ceux d'avant, et les aèdes d'aujourd'hui n'ont plus à chanter des guerres barbares d'un peuple contre un autre pour voir qui est le plus fort : ce que doit faire le poète d'aujourd'hui, c'est conseiller aux hommes de bien s'aimer, et peindre toute la beauté du monde de manière qu'elle se voit dans les vers comme si elle était peinte avec des couleurs, et châtier par la poésie, comme d'un fouet, ceux qui veulent  enlever leur liberté aux hommes, ou voler l'argent des peuples par des lois rusées, ou vouloir que les hommes de leur pays leur obéissent comme des agneaux ou leur lèchent la main comme des chiens. Les vers ne doivent pas se faire pour dire qu'on est content ou qu'on est triste, mais pour être utile au monde, en lui apprenant que la nature est belle, que la vie est un devoir, que la mort n'est pas laide, que personne ne doit être triste, ni être lâche tant qu'il y a des livres dans les librairies et de la lumière au ciel, et des amis, et des mères.  Que celui qui a de la peine lise les Vies parallèles de Plutarque, qui donnent envie d'être comme ces hommes d'avant, et meilleurs, parce que la terre a vécu plus longtemps et qu'on peut être un homme de plus d'amour et de délicatesse. Avant, tout se faisait avec les poings; maintenant, la force est dans le savoir, plus que dans  les coups de poing; bien qu'il soit bon d'apprendre à se défendre, parce qu'il y a toujours des gens bestiaux dans le monde et parce que la force donne de la santé, et parce qu'on doit être prêt à se battre au cas où un peuple voleur voudrait venir nous voler notre peuple.  C'est pour cela qu'il est bon d'être fort de corps; mais pour le reste de la vie, la force consiste à beaucoup savoir, comme dit Petit-Doigt... » (On trouve le texte des quatre numéros in O.C., t. 18, pp. 293-503; citations pp. 295-296, 303-303 et 349-350 ; il existe une édition fac-similé des quatre numéros, La Havane, 1989, Editora Abril.) Les autres numéros contiennent, en août : « L'histoire des hommes racontée par leurs maisons », « Les ruines indiennes », « Musiciens, poètes et peintres » (Haendel, Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert; Michel-Ange, Raphaël, Léonard de Vinci; Métastase, Alfieri, Cervantès, Schiller, Thomas Moore, Keats, entre autres) ; en septembre : « L'Exposition de Paris », « La crevette magique », autre conte de Laboulaye*, « Le père Las Casas » ; en octobre : «  Une promenade sur la terre des Annamites », « L'histoire de la cuiller et de la fourchette », « Contes d'éléphants », « La galerie des machines ».

*Edouard-René Lefebvre de Laboulaye (1811-1883), homme politique et écrivain, et auteur, aujourd'hui bien oublié, de la série des Contes bleus (1864), des Nouveaux Contes bleus (1868) et des Derniers Contes bleus (1884), dont Martí a adapté « Poucinet » (Meñique) et « Le Crabe ».

  Quasiment dès son arrivée à Mexico début 1875, Martí collabore avec la presse de la ville, en particulier, à compter de 2 mars 1875, avec la Revista Universal de Política, Literatura y Comercio, et jusqu’à la cessation de ce journal le 19 novembre 1876. Son propriétaire et rédacteur en chef était José Vicente Villada, qui avait réuni autour de lui une impressionnante pléiade de collaborateurs parmi les meilleurs du Mexique. Martí y publia des poèmes, des correspondances, des articles, des bulletins parlementaires, des critiques théâtrales, etc. Sous le pseudonyme d’Orestes, il signa de nombreux bulletins où il commentait l’actualité politique et différentes questions internes. Il soutint aussi des polémiques avec la presse cléricale et la presse favorable à l’Espagne au sujet de la question cubaine. (Cf. OCEC, tomes 1-4.)

Martí collabora aussi à l’occasion à El Federalista, journal fondé en 1831 et dirigé par Alfredo Bablot durant sa seconde époque (1872-1878). Plus récemment, on a découvert qu’il avait aussi écrit pour El Socialista, hebdomadaire destiné à la classe ouvrière et organe officiel du Grand cercle d’ouvriers du Mexique, fondé en 1871. (Cf. Paul Estrade, « Un "socialista" mexicano : José Martí », communication au Colloque international sur Martí à l’Université de Bordeaux, mai 1972, in Martí en su siglo y en el nuestro, La Havane, 2008, Centro de Estudios Martianos, pp. 29-52.)

  Revista Venezolana. Revue fondée et par Martí. Le premier numéro de trente-deux pages entièrement rédigé par lui vit le jour le 1er juillet 1881 à Caracas ; le second,  le 15 juillet 1881, comprend des textes importants de Martí, dont une sorte de manifeste en faveur de la rénovation de la littérature en langue espagnole, et des collaborations de Vénézuéliens. (OCEC, t. 8, pp. 53-111.)

  C’est cet article intitulé “Cecilio Acosta” et rédigé par Martí à l’occasion du récent décès du grand poète vénézuélien qui, selon différents témoignages, suscita le courroux de Guzmán Blanco devant cet éloge à son principal opposant et l’expulsion du Cubain le 28 juillet 1881. Cecilio Acosta (1818-1881) avait fait des études sacrées, et avait des titres d’arpenteur et d’avocat. Il fut rédacteur en chef de nombreux journaux, professeur universitaire, et écrivit de nombreux textes de loi, de littérature et de politique. En 1872, il fit partie de la commission qui rédigea les codes de nature libérale approuvés par Guzmán Blanco. Son prestige dépassait les frontières du Venezuela. Cf. « Cecilio Acosta », in OCEC, t. 8, pp. 93-108.)

  Miguel Peña (1780-1833). Avocat et homme politique vénézuélien, l’une des principales figures des guerres d’Indépendance latino-américaines. Fut aux côtés de Miranda et de Bolívar parmi les initiateurs du soulèvement au Venezuela et l’un des fondateurs de la Colombie Unie au Congrès de Cucutá en 1821. Membre de la Haute Cour de justice, participa au congrès de Valencia (1830) qui décida de la séparation du Venezuela. (Note du CEM.) L’article de Martí, écrit à l’occasion de l’inauguration d’un buste de Peña à Valencia, paraît dans le nº 1 de la Revista Venezolana (« Don Miguel Peña », OCEC, t. 8, pp. 59-76.)

  Dans sa lettre à Mercado du 22 mars 1886, Martí, à court d’argent, lui parle de ses projets de chroniques avec différentes publications latino-américaines : « C'est donc ce service – soit en quatre correspondances par mois, soit en deux, qui permettraient peut-être de mieux étudier les problèmes – que je vous propose de faire, pour 50 dollars or américains par mois. Je crois fermement que le journal qui les paierait les amortirait en intérêt et en utilité. La Nación de Montevideo me paie 25 dollars par correspondance. La Opinión Nacional, jusqu'à ce qu'il m'ait semblé bon de m'en séparer, me payait 100 pour deux. » (Il est des affections…, op. cit., pp. 189-190.) On connaît au moins un article de Martí publié le 23 juillet 1889 dans ce journal montévidéen, «El castellano en América», signé de lui (cf. Anuario del Centro de Estudios Martianos, nº 9, 1986, pp. 36-40). Article très humoristique sur la mauvaise utilisation de l'espagnol dans la presse. Il est donc à peu près sûr que d'autres textes de Martí doivent exister, probablement anonymes pour la plupart, dans La Nación de Montevideo si Martí en parle dès 1886.

Le 8 août 1887, il dresse pour Mercado une sorte de bilan journalistique : « J'ai donc comme revenus réels : les 50 dollars que vous m'envoyez ; les 40, que La Nación me paie pour deux correspondances mensuelles ; les 30, environ, que le consulat me rapporte chaque mois ; plus 25 autres, maintenant que va reparaître pour au moins trois mois El Economista dont je sers le propriétaire, aussi bien pour l'aider, parce qu'il est bon, que pour ajouter cette babiole que je ne peux dédaigner. Mes revenus oscilleront donc entre 120 et 150 dollars. Mais comme Estrázulas revient le 1er janvier et que cette histoire d'El Economista n'est pas encore très sûre, le plus constant pour moi et ce qui me permet de m'occuper de mes devoirs tout en publiant mon premier livre – qui ne sera pas de moi, bien entendu – sont en gros les 100 dollars des deux journaux. Plus de vingt autres publient mes chroniques, avec des éloges dont je dois leur être reconnaissant, mais tous s'en servent gratuitement, et, comme Molière, ils le prennent où ils le trouvent ! » (Il est des affections…, op. cit., p. 281.) 

Martí écrivit sa première correspondance le 8 juillet 1886 pour le journal de Tegucigalpa, La República, dont la direction lui fit savoir, le 26 janvier 1888, que, compte tenu des limitations officielles imposées au journal, elle ne pouvait plus l’employer. Martí s’était engagé à lui envoyer deux correspondances par mois (cf. O. C., t. 8, pp. 19-23 et 27-32 ; OCEC, t. 24, pp. 103-107, 175-180). On sait par une lettre du 17 janvier 1889 que Martí s’était aussi engagé à envoyer deux chroniques tous les quinze jours à La Opinión Pública de Montevideo (cf. Epistolario, op. cit., t. II, p. 69). Des recherches plus récentes prouvent que de nombreux articles de lui furent publiés dans les journaux chiliens La Época, La Libertad Electoral et El Ferrocarril (Santiago du Chili), El Mercurio (Valparaiso) et El Sur (Concepción). De toute façon, on l’a vu, plus de vingt journaux latino-américains republiaient gratis ses écrits.

  Ismaelillo. Premier recueil de poésies publié par Martí en mars-avril 1882 et sous presse depuis décembre 1881. Les quinze poèmes sont inspirés par son fils et lui sont dédiés. Le prologue affirme : « Mon fils : épouvanté de tout, je me réfugie en toi. // J'ai foi dans le perfectionnement humain, dans la vie future, dans l'utilité de la vertu et en toi. // Si quelqu'un te dit que ces pages-ci ressemblent à d'autres pages, dis-lui que je t'aime trop pour te profaner ainsi. Tel je te peins ici, tel mes yeux t'ont vu. Tu m'es apparu avec ces parures de fête. Quand j'ai cessé de te voir sous une forme, j'ai cessé de te peindre. Ces ruisseaux sont passés par mon cœur. // Qu'ils arrivent au tien ! »  (OCEC, t. 14, p. 17 ; Poesía Completa, op. cit., t. I, p. 17.) ll écrit à Mercado le 11 août 1882 : « Voilà des mois que tout le tirage est entassé sur mes étagères, parce que, comme la vie ne m'a pas encore donné assez d'occasions de montrer que je suis un poète en actes, j'ai peur que si mes vers sont connus avant mes actions les gens aillent croire que je ne suis, comme tant d'autres, que poète en vers. Et parce que je suis tout honteux de mon livre et bien que j'aie vu tout ce qu'il raconte dans l'air, il me semble maintenant des chants infirmes d'apprentie muse et je vois dans chaque lettre une faute. Si bien que vous verrez que je ne cache pas le livre par modestie, mais par orgueil. » (Il est des affections…, op. cit., pp. 145-146.) 

  Versos Sencillos. Le second recueil de poèmes publié par Martí à New York en 1891 (OCEC, t. 14, pp. 295-306 ; Poesía Completa, op. cit., t. I, pp. 231-284). Il indique les circonstances de leur composition dans un prologue : « Mes amis savent comment ces vers me sont sortis du cœur.  Ce fut durant cet hiver d'angoisse où par ignorance, ou par foi fanatique, ou par peur, ou par politesse, les peuples hispano-américains se sont réunis à Washington sous l'aigle redoutable. [Il s'agit de la Conférence panaméricaine qui s'est tenue d'octobre 1889 à mars 1890.] Qui de nous a oublié cet écu, l'écu où l'aigle de Monterrey et de Chapultepec, l'aigle de López et de Walker retenait dans ses serres tous les pavillons de l'Amérique ? Et l'agonie où j'ai vécu, jusqu'à ce que j'aie pu confirmer la prudence et le brio de nos peuples ; et l'horreur et la honte où me maintenait la crainte légitime que nous pussions, nous les Cubains, contribuer par des mains parricides au plan insensé d'écarter Cuba de la patrie qui la réclame et qui se complète en elle, de la patrie hispano-américaine, au seul avantage d'un nouveau maître dissimulé, m'ôtèrent les forces déjà diminuées par des douleurs injustes.  Le médecin m'envoya à la campagne ; les ruisseaux coulaient, et les nuages se fermaient : j'écrivis des vers. Parfois la mer rugit et la vague se brise, en la nuit noire, contre les roches du château ensanglanté ; parfois l'abeille susurre, rôdant entre les fleurs. / Pourquoi publie-t-on cette simplicité, écrite comme en jouant, et non mes VERS LIBRES  hérissés, mes hendécasyllabes hirsutes, nés de grandes peurs, ou de grands espoirs, ou d'un amour indompté de la liberté, ou d'amour douloureux de la beauté, comme un ruisseau d'or naturel qui coule entre le sable et les eaux troubles et les racines, ou comme du fer chauffé à blanc qui siffle et étincelle, ou comme des jets d'eau brûlants ? Et mes VERS CUBAINS, si pleins de courroux qu'ils sont mieux là où on ne les voit pas ? Et tant de miens péchés cachés et de tant de preuves de littérature naïves et rebelles ? À quoi bon exhiber maintenant, à l'occasion de ces fleurs sylvestres, un cours de ma poétique et dire pourquoi je répète une consonne à propos, ou les gradue et les groupe de sorte qu'elles aillent par la vue et l'ouïe au sentiment, ou je saute sur elles, quand l'idée tumultueuse ne demande pas la rime et ne supporte pas le repoussage ? Ces vers s'impriment parce que l'affection avec laquelle quelques bonnes âmes les ont accueillis, en une soirée de poésie et d'amitié, les a déjà rendus publics [le 13 décembre 1890, chez lui, devant une trentaine d'amis, à une soirée en l'honneur de Francisco Chacón]. Et parce que j'aime la simplicité et que je crois à la nécessité de glisser le sentiment dans des formes sans apprêts et sincères. / New York, 1891. »

  Versos Libres. Écrits dans les années 80 et publiés en 1913. Il dit à leur sujet dans un brouillon manuscrit intitulé « Mes vers » : « Voilà mes vers. Ils sont comme ils sont. Je ne les ai empruntés à personne. Tant que je n'ai pas pu enfermer, intègres, mes visions dans une forme qui leur fût adéquate, j'ai laissé voler mes visions : oh, quel aurige ami qui n'est jamais revenu ! Mais la poésie a son honnêteté, et j'ai toujours voulu être honnête. Raccourcir mes vers, je sais aussi le faire, mais je ne veux pas. De même que chaque homme apporte sa physionomie, chaque inspiration apporte son langage. J'aime les sonorités difficiles, le vers sculptural, vibrant comme de la porcelaine, volant tel un oiseau, ardent et emportant comme une langue de lave. Le vers doit être comme une épée luisante qui laisse aux spectateurs la mémoire d'un guerrier en route sur le chemin du ciel et qui, une fois rengainée au soleil,  se brise en ailes. // Ce sont des entailles de mes propres entrailles, mes guerriers. Aucun n'est sorti réchauffé, artificieux, recomposé, de mon esprit ; mais comme les larmes sortent des yeux et le sang jaillit à flots de la blessure. // Je n'ai pas ravaudé de celui-ci et de celui-là, j'ai tranché en moi-même. Ce que je donne à voir ici, je l'ai vu avant. Et j'ai vu bien plus, qui a fui sans me laisser le temps d'en copier les traits. De l'étrangeté, de la singularité, de la hâte, de l'entassement, de l'emportement de mes visions, je suis moi-même fautif, qui les ai fait surgir devant moi telles que je les copie. De la copie, je suis responsable. J'ai trouvé lacérés les vêtements, et d'autres, non, et j'ai usé ces couleurs. Je sais qu'elles ne sont pas usées. J'aime les sonorités difficiles, et la sincérité, même si elle peut paraître brutale. Tout ce que l'on a à dire, je le sais, je l'ai réfléchi totalement, et je m'y suis répondu. // J'ai voulu être loyal, et si j'ai péché, je ne me repens pas d'avoir péché. »  (OCEC, t. 14, pp. 79-293 ; Poesía Completa, Edición Crítica, t. I, op. cit., pp. 55-225.)

  Benjamín José Guerra Escobar (1855-1900). Né à Camagüey. Orphelin, est élevé par ses tantes. Diplômé comptable, il vit à Cárdenas, puis à la Nouvelle-Orléans, et se fixe définitivement à New York. Associé à son parent Manuel Barranco Miranda dans l’importante maison commerciale Barranco Brothers consacrée au tabac, il se fait une bonne situation économique. Il est nommé trésorier du club patriotique Les Indépendants ; donne des classes gratuites du soir en arithmétique à la Ligue des ouvriers cubains et portoricains, et est élu trésorier du Parti révolutionnaire cubain le 10 avril 1892, une fonction qu’il remplit avec une honnêteté exemplaire jusqu’à sa dissolution à la fin de la seconde guerre d’Indépendance (1898). Meurt d’une surdose de laudanum pris pour soulager ses douleurs (gastralgie). (Note du CEM.)

  Tomás Estrada Palma (1837-1908). Né à Bayamo. Études à La Havane et à Séville. Conclut ses études d’avocat à La Havane. Rejoint les rangs des mambis après la prise de Bayamo, devient membre de la Chambre des représentants puis président de la République en armes. Capturé par les Espagnols à ce poste en 1877, il est banni en Espagne. Libéré à la suite du Pacte du Zanjón (février 1878), il émigre au Honduras, puis s’installe aux USA où il ouvre un collège à Central Valley, près de New York. Martí le pousse à participer aux efforts patriotiques. Une fois Martí mort, il lui succède comme délégué du Parti révolutionnaire cubain et devient aussi représentant du Conseil du gouvernement cubain en armes aux USA. Franchement annexionniste, il s’efforce de faire entrer les USA dans la guerre contre l’Espagne. Devient président de la nouvelle République cubaine en 1902, son administration se caractérisant par son alliance aux États-Unis, l’honnêteté administrative et le soutien à l’éducation. Se fit réélire par la fraude et la force, et, refusant de se retirer, il provoqua la seconde intervention militaire des États-Unis en 1906.

Rolando Rodríguez dit de lui : « Tomás Estrada Palma est un autre personnage pervers de cette histoire. Le Bayamais s’opposa au départ au soulèvement de Carlos Manuel de Céspedes à La Demajagua en 1868. Quand il vit qu’il n’y avait plus de marche arrière, il se joignit à la lutte. Dès avant, il était favorable à l’annexion de Cuba aux États-Unis… Durant la guerre, il fut un ennemi de Céspedes et travailla à sa destitution. […] Selon lui, "l’annexion aux États-Unis d’Amérique" était "la plus logique" des solutions… En 1884, quand Eusebio Hernández lui proposa de rejoindre le Plan Gómez-Maceo pour obtenir l’indépendance de Cuba, il répondit qu’il ne pouvait adhérer à cette cause parce qu’il était annexionniste. En 1901, il réitéra ce crédo. Il fut aussi partisan de l’amendement Platt. Finalement, après s’être fait réélire par fraude et avoir provoqué une guerre, il livra l’île aux Étasuniens. » (Cuba : las máscaras y las sombras…, op. cit., t. I, p. 5.)

  Wendell Phillips (1811-1884). Fameux orateur et abolitionniste étasunien. Martí lui consacra un article dans La América en février 1884 et un autre dans La Nación, daté du 11 février 1884. (O.C., t. 13, pp. 55-62 et 63-70 ; OCEC, t. 19, pp. 64-70 et 167-175.)

  Certains de ces “fragments” ont été inclus dans le tome 18 des O.C. (pp. 177-183). L’Anuario del Centro de Estudios Martianos a publié en 1978 (nº 1, pp. 31-40) un texte inédit (et non encore inclus dans les Œuvres complètes) intitulé « Para las escenas » qui semble bien correspondre à ce dont parle Martí et où celui-ci pose la question : « Tu marierais ta fille à un Nègre ? » Le CEM le situe en rapport avec l’article « Mi raza » publié dans Patria le 16 avril 1893.

  Autrement dit Carmen et María Mantilla Miyares, filles de Manuel Mantilla Sorzano et de Carmen Miyares Peoli. Carmen, née le 31 janvier 1873 à New York et décédée en 1940, avait sept ans quand Martí s’installa dans la pension de famille de sa mère en janvier 1880. Lui servit de messagère et de secrétaire à plusieurs reprises. Fonda en compagnie d’amies en 1895 le club féminin Hijas de Cuba dont elle fut élue secrétaire. Travailla activement aux côtés de sa mère à la confection et à la vente d’objets pour nourrir les fonds du Parti révolutionnaire cubain. María, née à New York le 28 novembre 1880 et décédée à Los Ángeles le 17 octobre 1962. Martí, qui la vit naître, fut son parrain de baptême et, comme le traduisent ses lettres, l’aima comme sa propre fille. Elle l’aida parfois comme secrétaire et messagère. A sa mort, Martí portait sa photographie sur lui.

  Il doit sans doute s’agir d’un article (perdu à ce jour) que Martí consacra vraisemblablement au tableau de Rembrandt, Le Doreur, exposé à New York, dont il parle dans sa chronique du 2 février 1887 : « …un bourgeois vraiment majestueux » (O.C., t. 11, p. 153). Le tableau représente Herman Doomer. Huile sur bois de 1640, exposé actuellement au Metropolitan Museum of Art, de New York. Selon la page web du Met, le tableau arriva à New York après que le duc de Morny l’eut vendu à William Shaus, qui le posséda de 1884 à 1889.

  Vassili Vassilievitch Verestchaguine (1842-1904). Peintre russe considéré comme l’un des plus représentatifs de son pays en thèmes historiques.

Datée du 15 janvier 1889 et publiée dans El Partido Liberal le 14 février (cf. O.C., t. 15, pp. 429-438), la chronique s'intitule « L'exposition de peinture du Russe Verestchaguine ». Martí y écrit entre autres : « ...Ce qui saute aux yeux chez ce peintre, comme chez tous ceux de sa race, c'est ce péché universel de l'art contemporain qui apparaît encore plus évident en Russie du fait du contraste de son enfance énergique avec sa culture amenée de vieux peuples : l'excès, constant chez l'homme, de la faculté d'exprimer sur celle de créer, du pouvoir d'étendre des couleurs sur celui de concevoir des sujets qui en soient dignes, de l'habileté de l'artisan sur l'élan et la condensation de l'artiste, de la peinture de ce qui est extérieur et qui n'exige qu’œil pour observer, jugement pour choisir, grâce pour grouper la couleur, pour reproduire, sur cette autre peinture qui, à l'extérieur, s'utilise avec véracité dans un état et des formes qui produisent cette caresse intime, mélange de soumission et d'orgueil, dans laquelle l'homme se reconnaît en présence de la beauté, animée ou inerte, et s'estime comme portion vivante et sœur des autres beautés de l'univers. [...] » Puis, ayant évoqué la servitude du peuple russe, il se demande, pensant de toute évidence au sort colonial du peuple cubain : « Quel art peut-il exister sans sincérité, et quel homme sincère emploiera-t-il sa force, qu'elle soit d'imagination ou de raison, qu'elle soit de beauté ou de combat, dans de simples tâtonnements, ornements ou imaginations, quand il a en face, au-dessus des temples semblables à des monts, au-dessus des prisons d'où l'on ne revient pas, au-dessus de palais qui sont des cités de palais, au-dessus de la paroi qui se dresse sur les épaules de cent races unies, l'hécatombe d'où sortira, lorsque la pourriture sortira à la lumière, la splendeur qui éblouira le monde, quand il a en face "la pyramide du mal" de Herzen ? / La justice, d'abord ; l'art ensuite ! Femelle est celui qui, à une époque sans dignité, se divertit dans les finesses de l'imagination et dans les élégances de l'esprit ! Quand on ne jouit pas de la liberté, la seule excuse de l'art et son droit d'exister est de se mettre à son service. Tout au feu, même l'art, pour alimenter les flammes ! / Et de quoi vit l'artiste, sinon des pensées de la patrie ? Qu'on l'emploie, de la même manière qu'il envahit et émeut, à la conquête du droit ! Et comme la défense directe de la justice, le commentaire dramatique, la composition éloquente, sont interdits au Russe aussi bien par sa propre terreur que par la loi, le moyen unique, l'audace unique, la protestation unique, la défense unique et indirecte, la prière, sans ailes et sans voix, du Russe désolé, est la peinture, laide, s'il peut, fétide, s'il peut, des misères qu'il contemple, de la vérité déchirante. [...] ... fils fort d'un peuple épouvanté et difforme, [Verestchaguine] ne sait user l'homme sur ses toiles que lorsque, loin de son pays sombre, il le trouve agile et gracieux ; quand il peint l'homme, c'est pour le servir ; il ne compose ni ne condense ni ne crée : son esprit ne semble s'être ouvert au grand art, autrement dit celui qui sait tirer l'âme des choses, produire l'émotion de l'harmonie par le détail, inonder les entrailles de délices, que sur ces tableaux vastes et solitaires, avec des monts, ô Russie, pareils à ta douleur, avec des vallées, ô Russie, aussi gelées que tes espérances. » (pp. 432-433 et 438)

  Paul Durand-Ruel organise une exposition des impressionnistes à New York du 10 au 28 avril 1886 à l’American Art Galleries sous les auspices de l’American Art Association. Devant son succès, elle rouvre du 25 mai au 30 juin 1886 à la National Academy of Design, avec l’ajout de 21 autres peintures obtenues sur place, dont 13 de collection particulière, soit un total de 310 œuvres : 48 Monet (dont Coucher de soleil sur la Seine et Vue de Hollande), 42 Pissarro, 38 Renoir (dont Déjeuner des canotiers et Sur la Terrasse), 23 Degas (dont Répétition d’un ballet sur la scène), 17 Manet (dont Bateaux sur la Meuse, Le Chemin de fer), 15 Sisley, 10 Caillebotte et 3 Seurat (dont Baignade, Asnières et Étude pour Un Dimanche sur l’île de la Grande-Jatte). On y trouve aussi Berthe Morisot et Mary Cassatt (Groupe de famille et Portrait d’une dame). Le 30 juin 1886, Marti lui consacre une longue chronique destinée à El Partido Liberal (publiée le 20 juillet 1886 ; cf. OCEC, t. 24, pp. 75-82 ; il la reprendra dans une version fort écourtée pour le journal argentin La Nación, datée du 2 juillet, sous le titre : « New York et l’art », publiée le 17 août 1886). Martí écrit dans cette chronique pour El Partido Liberal (je n’en cite que les passages consacrés directement aux peintres impressionnistes) :

« La terre a son air, et l’esprit sa liberté. On mesure combien une âme est saine au besoin qu’elle a de sentir de la chaleur. Ici, dans ces peuples froids, la soif d’art pénètre dans l’esprit troublé avec autant d’élan que, fortifiée par les neiges, la Terre s’ouvre en fleurs au printemps. L’art est la noblesse de l’esprit. New York connaît aujourd’hui un spectacle admirable : l’exposition de tableaux de l’école impressionniste la plus complète qu’on ait vue à ce jour : Manet et sa crudité, Renoir et ses japoneries, Pissarro et ses brumes, Monet et ses débordements, Degas et ses tristesses et ses ombres.

« Aucun d'eux n'a encore vaincu. La lumière les vainc, qui est une grande triomphatrice. Eux, la saisissent par ses ailes impalpables, l'acculent brutalement, l’étreignent dans leurs bras, lui demandent ses faveurs, mais la très grande coquette se dérobe à leurs assauts et à leurs prières, et il ne reste plus de cette magnifique bataille, sur les toiles des impressionnistes, que ces traînées de couleur ardente qu’on prendrait pour le sang vif que la lumière brisée perd par ses blessures : qui tente de l'escalader est déjà digne du ciel !

« Voilà les peintres forts, les peintres mâles, ceux qui, las de l'idéal de l'Académie, aussi froid qu'une copie, veulent clouer sur la toile, palpitante comme une esclave nue, la Nature. Seuls ceux qui se sont battus au corps à corps avec la vérité pour la réduire à la phrase ou au vers savent combien on gagne d'honneur à être vaincue par elle !

« L’élégance ne suffit pas aux esprits virils. Chaque homme porte en soi le devoir d’ajouter, de dompter, de révéler. Elles sont coupables, les vies employées à répéter commodément les vérités découvertes. Les jeunes artistes trouvent dans le monde une peinture de soie et, armés de leur grandiose superbe d’étudiants, veulent un artisan de terre et de soleil. Luzbel, assis devant le chevalet et emporté par sa magnifique chimère de vengeance, tient à coucher sur la toile, ligoté comme un condamné sur le chevalet, le ciel azur d’où il a été chassé.

[…]

« Mais, aurait-elle beau être si opulente et si variée, toute cette collection de chefs-d’œuvre ne laissait pas dans l'esprit, comme le fait celle des impressionnistes, cette inquiétude créatrice et cette obsession savoureuse que produit l'apparition soudaine de ce qui est vrai et fort. Des fleuves de vert, des plaines de rouge, des collines de jaune : voilà ce que paraissent, vues en vrac, les toiles folles de ces nouveaux peintres. On dirait des nues endimanchées : les unes, toutes bleues ; d'autres, toutes mauves ; il y a des mers crèmes ; il y a une famille verte ; il y a des hommes violets. Certaines toiles subjuguent sur-le-champ. D'autres, au premier coup d’œil, donnent envie de les trouer d'un bon coup de poing ; au second, de saluer respectueusement le peintre qui a tant osé ; au troisième, de caresser avec tendresse celui qui a lutté en vain pour traduire sur la toile les distances profondes et les ténuités impalpables par lesquelles la vapeur de la lumière adoucit l'intensité des couleurs.

« Les peintres impressionnistes proviennent – qui ne le sait ? – des peintres naturalistes : de Courbet, esprit sauvage qui, en art comme en politique, n'a écouté d'autre autorité que celle, directe, de la Nature; de Manet, qui n'a rien voulu savoir de femmes de porcelaine et d'hommes vernissés ; de Corot, qui a mis en peinture, avec des vibrations et des mystères de lyre, les voix feutrées qui habitent l'air. Et ils proviennent tous de Velázquez et de Goya, ces deux Espagnols gigantesques. […]

« Les impressionnistes, venus à l'art à une époque sans autels, n'ont pas la foi en ce qu'ils ne voient pas ni ne souffrent de l'avoir perdue. Ils viennent à la vie dans les pays avancés où l'homme est libre. À l'amour dévot des peintres mystiques auxquels, même entre les roses des orgies, il naissait de la poitrine une sorte de colonne de fumée aromatisée, succède un amour d'homme viril et fécond pour la Nature dont ils se sentent peu à peu les égaux. On sait désormais que la  poussière de la Terre, les os des hommes et la lumière des astres sont faits d'une même masse.

« Ce à quoi aspirent les peintres, à défaut de croyances durables pour lesquelles batailler, c'est transcrire les choses sur la toile avec la même splendeur et le même relief sous lesquels elles apparaissent dans la vie. Ils veulent peindre sur la toile plane avec le même relief avec lequel la Nature crée dans l'espace profond. Ils veulent obtenir par des artifices de pinceau ce que la Nature obtient par la réalité de la distance. Ils veulent reproduire les objets avec le vêtement flottant et chatoyant dont la lumière fugace les illumine et les revêt. Ils veulent copier les choses, non comme elles sont en soi de par leur constitution et comme on les voit dans l'esprit, mais telles que la caresse de la lumière les expose avec des effets capricieux à une heure fugitive. Ils veulent, poussés par cette soif implacable de l'âme, le nouveau et l'impossible. Ils veulent peindre comme le soleil peint, et ils chutent. 

« Mais l'esprit humain n'est jamais futile, même dans ce qui n'a pas la volonté ou l'intention d'être transcendant. L'esprit humain est, par essence, transcendant. Toute rébellion de forme entraîne une rébellion d'essence. Et c'est cette même force angélique par laquelle les enfants loyaux de la vie, qui portent en eux le charme de la lumière, s'efforcent de créer par la main de l'homme une nature aussi splendide et vivante que celle que les éléments mis dans le chaudron par le Créateur élaborent sans cesse, qui les pousse, par sympathie irrésistible avec le vrai, par union naturelle entre anges déchus de l'art et anges déchus de l'existence, à peindre avec une tendresse fraternelle, et avec une irritation brutale et souveraine, la misère où vivent les petites gens. 

« Voilà les danseuses affamées ! Voilà les gloutons sensuels ! Voilà les ouvriers alcoolisés ! Voilà les mères desséchées des paysans ! Voilà les enfants pervertis des malheureux ! Voilà les femmes de plaisir ! Les voilà : effrontées, enflées, odieuses et brutales !

« Et, de ces pages de couleurs, incomplètes et sincères, il ne monte pas le parfum subtil et vénéneux qui émane de tant de livres fins et de tant de tableaux élégants, où la vilenie sensuelle et les crimes de l’âme veulent se faire passer pour des tentations de l'esprit : de ces jeunes filles abruties, de ces mères rudes de pêcheurs, de ces choristes osseuses, de ces laboureurs bossus, de ces saintes petites vieilles, il s'élève un esprit d'humanité ardent et compatissant qui, avec l'énergie salutaire du rustre, écarte les faux plaisirs et tente de faire une place sur Terre aux difformes et aux disgracieux.

« Comment pourrions-nous sortir de ces salles, enlaidies par maintes figures sans dessin, par maints paysages violents, par maintes perspectives japonaises, sans saluer tant de tableaux de Manet, qui a ouvert la voie, par sa peinture crue, à ces débordements en plein air,[…] sans nous arrêter […] devant les tableaux resplendissants de Renoir, devant ceux de Degas, profonds et lugubres […]

[…]

« Le ballet de «  Robert le Diable », de Degas, déplaît au début. Est-ce de l’art, cette tache noire ? Oui, c’est de l’art. Parce que, de là, à mesure que l’on regarde, surgissent des têtes humaines, des types connus, l’histoire banale et sombre de tous les soirs, et que, sans qu’il y ait du rouge, on sent le sang. Ce n’est rien : le tableau tient dans la main. C’est la première rangée de fauteuils qui assiste au ballet de Robert le Diable. Trois, six têtes surgissent de l’ombre en bas du tableau. Chacune est un vice ! Ce sont celles qu’on va voir de près. Celui-ci, porcin et abruti ; l’autre, replet, comme celui qui a quelqu’un à voir sur la scène ; un autre, un barbon picaresque, aux lèvres lippues, aux sourcils épais, aux yeux étincelants, à la chevelure hirsute ; l’autre est un bel homme ; au fond, telles des colonnes de fumée, les ombres dansent.

[…]

« Oh, non, nous n’abandonnerons pas la salle sans dire adieu au Fifre de Manet. Manet a peint comme Velázquez ; puis, se délestant de plus en plus, il a peint ses personnages comme s’ils émergeaient de l’ombre, comme une couleur fraîche, à la clarté étonnante, sans émail ; ensuite, il a peint à coups de masses et d’effets, sans dessin, et avec la même gradation dans la finition sur la toile avec laquelle un spectateur arriverait à les voir dans la nature : ce qui est proche, travaillé comme l’acier ; ce qui est loin, comme on le voit, comme une tache. « Le peintre, disait-il, ne peut peindre que ce qu’il voit et de la façon dont il le voit. » Le Fifre est un gamin en uniforme militaire, frais comme une pomme de novembre. Les yeux sont étonnants. Il souffle dans son fifre avec un brio de novice. La silhouette du corps se détache tout entière sur le fond gris, et elle est peinte aux couleurs crues de l’uniforme de milice. Le visage semble fait de roses et de lait. Ce galopin de caserne a un visage d’ange. Son pantalon rouge, aux bandes bleues, retombe sur les guêtres blanches qui couvrent ses rudes chaussures. La vareuse bleue, aux boutons dorés. Et la casquette est rouge et bleue, et d’une espièglerie qui fait rire. La figure s’impose, et semble conquérir.

« Les Renoir brillent comme un verre de bourgogne au soleil : ce sont des tableaux clairs, étincelants, pleins de pensée et de défi. Il y a un Seurat qui écœure : la berge verte coupe sans ombre, sous le soleil au zénith, le fleuve cotonneux : une tache violette est un baigneur ; une jaune est un chien; des bleu, des rouge et des jaune se mêlent sans art ni dégradés. Les Monet sont des orgies. Les Pissarro sont des vapeurs. […]  Les Caillebotte sont d'une audace prodigieuse : des fillettes vêtues de blanc dans un jardin, avec tout le feu du soleil ; une chute de neige éblouissante et implacable ; trois hommes agenouillés, torse nu, qui brossent un plancher : à côté de l’un d'eux, le verre et la bouteille.

« Comment compter, alors qu'il y a plus de deux cents tableaux ? Ceux-ci exaspèrent ; ceux-là étonnent ; de certains autres, comme La Loge, de Renoir, on tombe amoureux, telle d’une femme vivante. On dirait que ce boqueteau s’effondre, on dirait que ce fleuve va nous emporter. Manet n'a-t-il pas peint une étude du reflet de serre, trois personnages debout sur un balcon, tout vert ?

« Mais de ces égarements et de ces fugues de couleur, de cet usage conventionnel des aspects fugitifs de la nature comme s'ils étaient permanents, de cette absence d'ombres dégradées qui fait chuter la perspective, de ces arbres bleus, de ces champs incarnats, de ces fleuves verts, de ces monts lilas, surgit sous nos yeux, qui sortent de là tristes comme d'une maladie, la figure puissante du canotier de Renoir dans son tableau osé : Le Déjeuner des canotiers. Les jeunes filles, abêties, cherchent des faveurs à un bout de la table improvisée sous la bâche ou égrainent les raisins violets sur la nappe où s'entassent, en des éclats de pierres précieuses, les reliefs du déjeuner. Le vigoureux canotier, debout derrière elles, le visage viril obscurci par un large chapeau de paille au ruban bleu, dresse au-dessus du groupe son torse athlétique, la barbe relevée, les bras nus, le corps rehaussé par un tricot de flanelle, sous un soleil de braise. »

Martí avait par ailleurs, le 2 mai 1886, consacré la moitié d’une chronique à l’exposition d’avril, pour La Nación (OCEC, t. 23, pp. 137-140). Il la reprend en partie dans celle du 30 juin.

  Le tableau que commente Martí s'intitule Le Christ devant Ponce Pilate. La chronique qu’il lui consacre, intitulée « Carta sobre el arte » et datée  du 2 décembre 1886, est publiée par La Nación le 28 janvier 1887 (Cf. O.C., t. 15, pp. 341-350). Mais il avait déjà fait brièvement référence au peintre dès 1880, à peine arrivé à New York, dans un article en anglais consacré à Eugène Fromentin (The Hour, 10 avril 1880), imaginant une « représentation mentale » du Hongrois : « Munkacsy would be thought of as hard traveller, crossing a wide forest, looking around with large shadowy eyes. » (O.C., t. 15, p. 317 ; OCEC, t. 7, p. 60.) Il écrit deux ans plus tard dans sa « Sección Constante » : « L'un des peintres les plus fameux, et les plus originaux et les plus indépendants de notre époque, est Munkacsy, un Hongrois. C'est déjà tout un potentat, grâce au prix extraordinaire qu'atteignent ses tableaux... Les tableaux de Munkacsy sont pleins de naturel et de puissance. On y voit les figures, parfois peu achevées, mais qu'on dirait vivantes et en relief, et non planes et sans vigueur, comme dans les tableaux léchés et conventionnels de presque tous les peintres modernes. Du relief et de la lumière, une espèce de lumière boréale éblouissante, sont les qualités par lesquelles les artistes de ces pays, en quelque sorte primitifs, du centre et de l'est de l'Europe contribuent spécialement à la peinture moderne... » (La Opinión Nacional, Caracas, 28 mars 1882, O.C., t. 23, pp. 243-244 ; OCEC, t. 12, p. 263.)

Le peintre réaliste hongrois Michel Munkacsy (de son vrai nom Mihaly Lieb), né à Munkacs en 1844 et mort en état de démence au sanatorium d'Endenich en 1900, et aujourd'hui bien oublié, constitua pourtant à son époque un étonnant succès de critique et de vente, tant en Europe qu'aux États-Unis, à partir de 1869 où le Salon parisien couronna son Dernier jour d'un condamné. Georges Bernier classe Munkacsy, dont beaucoup d’œuvres apparaissent au Vatican, parmi les peintres qui vendaient le plus cher, parfois 125 000 francs (L'Art et l'argent. Le marché d'art au XXe siècle, Paris, 1977, p. 37).

Le tableau que commente Martí atteignait 120 000 dollars. Il écrit : « La force de l'idée a mis peu à peu toujours plus d'étonnement dans cet esprit qui a tiré surtout de soi, sans guère recourir aux livres, les êtres palpitants de ses toiles, et c'est du fait de cette admiration du pouvoir mental qu'il est tombé jusqu'à l'amour de Milton, hâve et aveugle, comme le meilleur exemple de la beauté et de la force de l'idée, puis qu'il est remonté à l'amour du Christ, face à la lumière triomphante duquel il groupe, pour que leur mesquinerie et leur abaissement ressortent davantage, les pouvoirs les plus redoutables et les plus actifs de la terre : l'égoïsme et l'envie. Il a accumulé à dessein des difficultés qui semblaient insurmontables, il a voulu faire triompher l'esprit humain par son propre éclat, il est parvenu à investir de beauté suprême une figure laide; il est arrivé à dominer par une figure en repos toute la sauvagerie et tout le brillant des passions qui se la disputent en un mouvement animé. / Tel est son Christ. Telle est son étrange conception du Christ. Il ne le voit pas comme la charité qui vainc, comme la résignation qui subjugue, comme le pardon immaculé et absolu qui n'a pas sa place, oh non, dans la nature humaine ; c'est le plaisir de dompter la colère qui y a sa place, mais la nature de l'homme serait moins belle et moins efficace si elle pouvait suffoquer l'indignation face à l'infamie, qui est la source la plus pure de la force. / Il voit Jésus comme l'incarnation la plus achevée du pouvoir invincible de l'idée. L'idée consacre, enflamme, allège, sublime, purifie ; elle donne une stature qui ne se voit ni ne se sent ; elle nettoie l'esprit de scories, comme le feu consomme la broussaille ; elle répand une beauté claire et sûre qui vient vers les âmes et s'y sent. Le Jésus de Munkacsy est le pouvoir de l'idée pure. /...Le regard est le secret du pouvoir singulier de cette figure ! L'angoisse et l'aspiration s'y voient clairement, et la résurrection et l'existence éternelle ! /...Impossible de voir cette toile gigantesque sans que vienne à l'esprit, las de tant  d'art mineur, de tant d'art en lambeaux et sophistiqué, la mémoire de l'époque aux idéaux fixes où les peintres avaient coutume de vêtir les églises et les palais de compositions grandioses. / Cette lumière du Christ asservissante, qui attire les yeux vers lui comme le terme inévitable des excursions à travers la toile ; cet arc robuste et spacieux qui, au lieu de dérober de l'effet au Christ, le rehausse et le complète ; cette force, cette nouveauté et cette vivacité des groupes ; cette science de faire ressortir sans fausseté, du fond sombre, les couleurs richissimes, chaudes et pâteuses, telles celles de la vieille école de Venise ; cette conception harmonieuse et sûre où aucun des personnages secondaires n'a perdu en relief et en pouvoir en se soumettant au personnage central et supérieur ; cette éloquence des visages qui narrent la passion qui les enflamme ; ce brio magistral dans les détails, et ce dédain des astuces, des oppositions et des contre-jours ; cette grâce, cette vérité et ce mouvement, et ce point du ciel qui les enflamme et couronne au loin, montrent que le pauvre "Miska" du village de Munkacsy qui vit maintenant à Paris comme un roi des peintres, est l'un de ces esprits magnifiques, rares à cette époque-ci de hâte et de crise, qui peuvent étreindre une idée poitrine contre poitrine, la décomposer en ses éléments et la reproduire avec l'intensité et l'énergie que requièrent les œuvres dignes de l'applaudissement des siècles. / Il y a quelque chose de plus dans ce tableau que le plaisir produit par une composition harmonieuse et que la sympathie qu'engendre celui qui entreprend avec élan et couronne avec splendeur une œuvre osée. C'est l'homme dans le tableau qui enthousiasme et enchaîne le jugement. C'est le triomphe et la résurrection du Christ, mais dans la vie et par sa force humaine. C'est la vision de notre propre force, dans l'arrogance et la clarté de la vertu. C'est la victoire de la nouvelle idée qui sait que, de sa lumière, l'âme peut soutirer, sans commerce extravagant et surnaturel avec la création, cet amour assoiffé et ce dédain de soi qui conduisirent le Nazaréen à son martyre. C'est le Jésus sans auréole, l'homme qui se dompte, le Christ vivant, le Christ humain, rationnel et fier. »  (O.C., t. 15, pp. 345-347, 348-349.)

Martí aurait été conforté dans son idée d’inclure cette chronique sur Munkacsy s'il avait su que, selon ce que raconte la petite-fille de Domingo Sarmiento, le grand écrivain et homme politique argentin avait été si fortement impressionné par cette chronique qu'il était venu à côté d'elle, visiblement troublé, le journal La Nación à la main, et lui avait demandé de la lui lire à haute voix pour l'écouter une seconde fois. (Cf.  Félix Lizaso, José Martí. Recuento de Centenario, La Havane, 1953, Úcar García S.A., t. I, pp. 221-222.)

  Le « prologue » est en fait une chronique (« Un poeta. "Poesías" de Francisco Sellén ») publiée dans El Partido Liberal, le 28 septembre 1890 (O.C., t. 5, 181-193). En même temps qu’une étude du recueil de Sellén, l’article de Martí est une réflexion sur la poésie en soi, sur celle de son temps et sur celle qu’on devrait écrire en Amérique latine.

Francisco Sellén (1836-1907). Fut d’abord membre du Parti réformiste, puis participa à la guerre de 1868 et déporté en Espagne après qu’on ait découvert chez lui un dépôt d’armes. Il s’enfuit en 1869 et rejoint New York où il tente de s’enrôler dans une expédition. De retour aux USA, il s’occupe de journalisme et d’enseignement. Collabore à différentes publications. Il aide ensuite Martí à la fondation du Parti révolutionnaire cubain.

  Il s’agit de « El Poema del Niágara », daté de 1882 à New York, écrit comme prologue au livre homonyme du poète vénézuélien Juan Antonio Pérez Bonalde (2e éd. 1883). Martí y réfléchit profondément sur la littérature, la poésie, l’art, et sur leur utilité en un monde où règnent la cupidité et la petitesse (OCEC, t. 8, pp. 144-160).

Juan Antonio Pérez Bonalde (1846-1892). Poète, journaliste et traducteur vénézuélien, issu d’une famille importante. Excellente éducation. Grand voyageur. Polyglotte. Son amitié débute quand il doit s’exiler à New York quand Guzmán Blanco, qu’il avait satirisé, monte au pouvoir. Auteur, entre autres, de Estrofas (1877) et Ritmos (1880). Pour sa biographie, cf. id., p. 168.

  “En Casa” était une rubrique du journal La Patria, ouvert le 26 mars 1892 par Martí qui présentait des questions de la vie des émigrés à travers des notes qui cherchaient à stimuler leur participation patriotique et la reconnaissance de leur identité nationale. Le dernier « En Casa » correspond au 26 janvier 1895. L’ensemble est regroupé in O.C., t. 5, pp. 339-471. Ce « gros cahier » n’a jamais été retrouvé.

  « San Martín », publié dans Album del Porvenir, New York, 1891 (O.C., t. 8, pp. 225-233).

  Il s’agit du discours prononcé par Martí le 28 octobre 1893, à la soirée de la Société littéraire hispano-américaine en l’honneur de Simón Bolívar et publié in Patria le 4 novembre 1893. (O.C., t. 8, pp. 239-248). Considéré comme l’une de ses pièces oratoires les plus brillantes. « Qu’on dise Bolívar, et l’on voit tantôt devant soi le mont auquel, plutôt que la neige, le cavalier sous sa capote sert de couronne, tantôt les marais dans lesquels se démènent, trois républiques dans le havresac, les libérateurs qui vont parachever la rédemption d’un monde. Oh ! Non. On ne peut parler en toute tranquillité de celui qui n’y vécut jamais ; de Bolívar, on peut parler avec une montagne pour tribune, ou au milieu de la foudre et des éclairs, ou avec un faisceau de peuples libres au poing, la tyrannie décapitée à ses pieds ! » (p. 241) « Mais c’est bien ainsi que se trouve Bolívar au ciel de l’Amérique, vigilant, le sourcil froncé, encore assis sur la roche de création, l’Inca à ses côtés et le faisceau de bannières à ses pieds ; c’est ainsi qu’il est, chaussant encore les bottes de campagne,  parce que ce qu’il n’a pas laissé déjà fait est toujours à faire à ce jour, parce que Bolívar a encore à faire en Amérique ! » (p. 243) « Qui a une patrie, qu’il l’honore ! Et qui n’a pas de patrie, qu’il la conquière ! Ce sont là les seuls hommages dignes de Bolívar. » (p. 253)

  Il existe deux textes sur José Antonio Páez : « Un héroe americano », date du 24 mars 1888 et publié dans La Nación le 13 mai 1888, et « Páez », publié dans El Porvenir, du 11 juin 1890 (O.C., t. 8, pp. 211-219 et 219-222). C’est sans doute de celui-ci que se rappelle Martí qui, selon la note de CEM, « analyse sa trajectoire complexe, reconnaît sa grandeur et souligne son appui à l’indépendance de Cuba, tout en ne manquant pas de mettre en relief les effets négatifs de son ambition de pouvoir et de son caudillisme personnaliste » (p. 49). José Antonio Páez (1790-1873) fut l’une des principales figures de l’indépendance vénézuélienne, leader des llaneros qui soutinrent Bolívar, et vainqueur du général espagnol Morillo en 1817.

  Martí consacre au grand poète cubain José María de Heredia (1803-1839, le parnassien français provenant de cette famille) deux textes : « Heredia », publié dans El Economista Americano de juillet 1888 (O.C., t. 5, pp. 131-139) et le discours qu’il prononce le 30 novembre 1889 au Hardman  Hall de New York devant les délégués de la Conférence panaméricaine (O.C., t. 5, pp. 163-176) et qu’il publie en une brochure qui est prête dès le 4 décembre (cf. O.C., t. 20, p. 337). Il est évident que Martí y  parle autant du passé que de la situation présente à Cuba, et autant d'Heredia – qui finit par renier ses idées d'indépendance et se réconcilie avec l'Espagne – que de lui-même : « Ses vers étaient la religion et l'orgueil de la maison. La mère, pour qu'on ne les lui interrompe pas, étouffait les bruits. Le père lui étayait les rimes pauvres. On lui ouvrait toutes les portes. On lui allumait, pour qu'il voie bien en écrivant, les meilleures lumières du salon. D'autres [lui, bien entendu] ont dû composer leurs premiers vers au milieu des coups et des moqueries, à la lumière de la luciole inquiète et de la lune complice !... : ceux d'Heredia finissaient sur les lèvres de sa mère, et dans les bras de son père et de ses amis. »  (p. 167) « Et il rentra à Cuba. Le pain eut pour lui le goût de la vilenie, le confort, celui du vol, le luxe, celui du sang. Son père portait une canne de caret, et il en portait une autre, achetée du produit de ses travaux de juge, et de jeune avocat dans une société vile. Quiconque vit de l'infamie, ou la coudoie en paix, est un infâme. Il ne suffit pas de s'en abstenir : il faut se battre contre. Voir un crime sans broncher, c'est le commettre... la gloire augmente l'infortune du vivre quand elle doit s'acheter au prix de la complicité avec la vilenie : il n'est qu'une gloire certaine, et c'est celle de l'âme contente de soi... Le vil n'est pas l'esclave, ni celui qui l'a été, mais celui qui a vu ce crime et ne jure pas, face au tribunal juste qui préside dans les ombres, d'extirper du monde l'esclavage et jusqu'à ses traces. Alors, comme ça, l'Amérique libre, et l'Europe entière se couronnant de liberté, et jusqu'à la Grèce en train de ressusciter, et Cuba, aussi belle que la Grèce, couchée ainsi au milieu des fers, souillure du monde, bagne cerné d'eau, frein d'Amérique ! S'il n'y a pas assez de troupes  pour venger l'honneur parmi les Cubains vivants, que font les conques sur les plages qu'elles n'appellent les Indiens morts à la guerre ? Que font les palmiers, qu'ils geignent, stériles, au lieu de commander ? Que font les montagnes, qu'elles ne se joignent flanc contre flanc et ne barrent le passage à ceux qui poursuivent les héros ? Elle se battra sur terre, tant qu'il y aura un arpent de terre, et quand il n'y en aura plus, elle se battra encore, debout sur la mer. Léonidas, depuis les Thermopyles, Caton, depuis Rome, montrent le chemin aux Cubains. »  (pp. 168-169). Ou encore : « Heredia, voyant la liberté, criminelle, et aussi ambitieuse que la tyrannie, se couvrit la face du manteau de tempête, et commença à mourir. Il était déjà, de soi, préparé à la mort, car, quand on ne peut l'employer aux offices de charité et de création qui la nourrissent, la grandeur dévore celui qui la possède. Cette âme frénétique et chevaleresque qui, quand elle vit que sa première amie était fausse, l'homme, servile, le génie, acculé, la vertu, impuissante et le monde, sans héroïsme, demanda à ses tempes pourquoi elles battaient et voulut même, dans l'égarement de la pureté, les délivrer de leur prison d'os, ne trouvait pas dans les occupations habituelles de la vie, aigries par l'exil, le labeur auquel elle aspirait... Il ne peut même pas penser à sa patrie, parce que sa patrie est là-bas, le despote debout, faisant claquer son fouet, et tous les Cubains, à genoux ! C'est de cette souffrance de la grandeur inutile, de la passion inemployée et de la vie abjecte que mourait, tissant laborieusement ses derniers vers, le poète qui ne trouvait plus sur la terre que la consolation d'un ami constant. Ils pèsent lourd sur le cœur du génie digne, les genoux de tous les hommes qui les plient ! »  (pp. 171-172)

  « Juan Carlos Gómez », publié dans La América, en juillet 1884 (O.C., t. 8, pp. 185-193 ; OCEC, t. 19, pp. 266-274). 

Juan Carlos Gómez (1820-1884), homme politique, journaliste et poète romantique uruguayen.

  Martí consacre un article à Antonio Bachiller y Morales dans El Avisador Hispano-americano du 24 janvier 1889  à l’occasion de son décès à La Havane (O.C., t. 5, pp. 143-153).

Antonio Bachiller y Morales (1812-1889). Fait des études de droit à l’Université de La Havane. Membre de la Société économique des amis du pays après avoir gagné son concours grâce à un mémoire sur l’exportation de tabac en feuille. Licencié en droit canonique et civil, professeur à l’Université de La Havane, puis doyen jusqu’en 1862. Début 1869, doit émigrer aux USA après avoir présenté un document réclamant à l’Espagne l’autonomie de Cuba. Rentre en 1878. Collaborateur de nombreuses revues cubaines et latino-américaines, espagnoles et étasuniennes. Son érudition et ses capacités de recherche apparaissent dans ses nombreux écrits, dont les plus saillants sont les trois tomes de Apuntes para la historia de las letras y de la instrucción pública en la Isla de Cuba (1859-1861).

  Ralph Waldo Emerson (1803-1882). « Essayiste, philosophe, poète, l'Américain Emerson est tout cela à la fois sans que le rapprochement de ces trois termes parvienne à le définir. Son œuvre est à la jonction du platonisme et de la pensée chrétienne, mais elle doit son originalité essentielle à une admirable volonté de fraîcheur, à la vertu d'un regard qui se pose sur le monde avec une étonnante confiance et le transfigure au point de nous le rendre radicalement neuf. Le visionnaire se double d'un observateur aigu, à la manière de Montaigne. Très souvent les deux attitudes se fondent en une curieuse synthèse. » (Encyclopædia Universalis 2004)

A la mort d’Emerson, Martí publie un très long panégyrique dans La Opinion Nacional du 19 mai 1882 (O.C., t. 13, pp. 15-30 ; OCEC, t. 9, pp. 308-339). « Qui fut celui qui vient de mourir ? Eh, bien, toute la Terre le sait. C’est un homme qui se découvrit vivant,  se secoua des épaules tous ces manteaux et des yeux toutes ces bandeaux que les temps passés jettent sur les hommes, et vécut face à face avec la Nature, comme si tout la Terre eût été son foyer, et le Soleil son propre soleil et lui un patriarche. C’est un de ceux à qui la Nature se révèle et s’ouvre et étend ses bras multiples, comme pour en couvrir le corps entier de son fils. C’est l’un ceux à qui est donné le summum de la science, le summum du calme, le summum de la jouissance. Toute la Nature vibrait devant lui, telle une fiancée. Il vécut heureux parce qu’il mit ses amour hors de la Terre. Sa vie entière fut l’aube de nuit de noces. » (p. 18 ; ou pp. 311-312.)

  « Henry Ward Beecher. Su vida y su oratoria », daté du 19 mars 1887 et publié in El Partido Liberal, 2 avril 1887, O.C., t, 13, pp. 31-43.

  « Peter Cooper », daté du 9 avril 1883 et publié in La Nación, du 3 juin 1883 (O.C., t. 13, pp. 48-54 ; OCEC, t. 17, pp. 76-82.)

  « Wendell Phillips », daté du 11 février 1884 et publié in La Nación, 28 mars 1884 (O.C., t. 13, 63-70 ; OCEC, t. 17, pp. 167-175). Il en avait publié un précédent, in La América, février 1884 (O.C., pp. 55-62 ; OCEC, t. 19, pp. 64-70).

  « El General Grant. Estudo de la formación, desarrollo e influjo de su carácter, y de los Estados Unidos en su tiempo », daté du 12 août 1885 et publié in La Nación, 27 septembre 1885 (O.C., t. 13, pp. 83-115 ; OCEC, t. 22, pp. 156-190) qui est sans doute la plus longue écrite par Martí. Mais il avait rédigé avant plusieurs autres textes en rapport avec l’agonie et la mort de Grant, du 14 avril 1885 (La Nación, 2 juin 1885, O.C., pp. 73-77 ; OCEC, t. 22, pp. 80-86), du 23 avril 1885 (La Nación, 13 juin 1885, O.C., pp. 78-79 ; OCEC, pp. 95-104) et du 3 août 1885 (La Nación, 20 septembre 1885, O.C., pp. 79-82 ; OCEC, pp. 151-155).

  « El General Sheridan. ¡Felipín! », daté du 18 août 1888, La Nación, 3 octobre 1888, O.C., t. 13, pp. 117-128).

  Walt Whitman (1819-1892) « Considéré comme le plus grand poète lyrique américain et le plus original. De son vivant, cet anticonformiste a été célébré comme un génie ou traité d'écrivain obscène. Comme son compatriote Emerson (1803-1882), initiateur d'un mouvement philosophique, le « transcendantalisme », Whitman croit en la « lumière intérieure », au progrès, au bonheur accessible dès ce monde. Son unique livre, Feuilles d'herbe, qui connut neuf éditions successives avec de nombreux ajouts, illustre cet idéal et cette foi. » (Encyclopædia Universalis 2004.)

Martí en était un grand admirateur : « …s’il n’est pas le poète au goût le meilleur, il est le plus intrépide, le plus englobant et le plus désinvolte de son temps… Le langage de Walt Whitman, tout à fait différent de celui que les poètes ont utilisé à ce jour, correspond, par son étrangeté et son élan, à sa poésie cyclique et à l’humanité nouvelle… » (« El poeta Walt Whitman », daté du 19 avril 1887, in El Partido Liberal, 17 mai 1887, O.C., t. 13, pp. 129-143.)

   Chester Alan Arthur (1830-1886). Avocat et politique étasunien. Fondateur du Parti républicain à New York où il fit sa carrière politique jusqu'à son élection à la vice-présidence en 1880. À la mort de Garfield (1881), il devint président jusqu’en 1885. (Note du CEM.) À sa mort, Martí écrivit : « El presidente Arthur. Análisis de su carácter », daté du 15 décembre 1886, La Nación, 4-5 février 1887, O.C., pp. 153-166.

  Thomas Andrews Hendricks (1819-1885). Membre du Parti républicain, sénateur (1863-1869) et gouverneur de l’Indiana. Fut candidat à la vice-présidence avec Tilden en 1876 et élu vice-président avec Glover Cleveland. (Note du CEM.) « Muerte repentina de Hendricks », daté du 5 décembre 1885, in La Nación, 9 janvier 1886 (O.C., t. 13, pp. 154-142 ; OCEC, t. 23, pp. 56-62).

  Winfield Scott Hancock (1824-1886). Général étasunien ; servit au Mexique et en Californie durant les agressions expansionnistes des USA. Lutta dans les rangs du Nord durant la guerre de Sécession. Fut candidat démocrate à la présidence  en 1880, mais perdit devant Garfield. (Note du CEM.) « El general Hancock », daté du 12 février 1886, in La Nación, 26 mars 1886 (O.C., t. 13, pp. 167-171 ; OCEC, t. 23, pp. 81-84).

  Roscoe Conkling (1829-1888). Avocat et homme politique étasunien qui fit carrière à New York pour le Parti républicain. Sénateur (1867-1881), il démissionna pour différend avec Garfield. Se distingua par son appui à Grant. (Note du CEM.) « Roscoe Conkling », daté du 25 avril 1888, in La Nación, 19 juin 1888, O.C., t. 13, pp. 173-183.

  Amos Brown Alcott (1799-1888). Philosophe transcendantaliste étasunien ; réformateur de l’éducation, se distingua comme orateur et conférencier. Louise May Alcott (1832-1888), sa fille, fut institutrice et infirmière durant la guerre de Sécession, et romancière très populaire. (Note du CEM.) « Bronson Alcott, el platoniano », écrit à l’occasion de sa mort, O.C., t. 13, pp. 185-190. Et sur sa fille : « La originalidad literaria en los Estados Unidos : Louisa May Alcott », id., pp. 191-195.

  James Abram Garfield (1831-1881). Avocat, politique et général étasunien durant la guerre de Sécession. Représentant et sénateur ; élu président pour le Parti républicain en 1880. Blessé dans un attentat en juillet 1881 et décédé en septembre. (Note du CEM.) « Garfield »,  daté du 1er octobre 1881, La Opinión Nacional, 19 octobre 1881 (O.C., t. 13, pp. 197-222 ; OCEC, t. 9, pp. 43-68). Il existe aussi un autre article, « James A. Garfield », publié in La Ofrenda de oro, La Havane (mais en fait New York), octobre 1881, OCEC, t. 9, pp. 85-88).

  Henry Wadsworth Longfellow (1807-1882). « Poète américain, professeur de langues, Longfellow occupa, dès 1832, une chaire à Bowdoin College puis, en 1835, à Harvard. Sa culture étrangère est le produit de sa vive curiosité linguistique et de ses voyages en Europe (France, Espagne, Italie), d'où son livre Outre-Mer : A Pilgrimage beyond the Sea (1835) et sa traduction de La Divine Comédie (1865-1867). Il est l'auteur de trois tragédies formant la trilogie de Christus (1872), de poèmes narratifs d'inspiration romantique fort appréciés en leur temps, Hyperion (1839) et surtout Hiawatha (1855), récit indien plein de pittoresque et de magie. Artiste consciencieux et fort habile, il lui a manqué l'imagination et l'intensité pour atteindre la vraie poésie ; mais il jouit encore d'une certaine faveur grâce à des poèmes « scolaires » tels que Psalm of Life, Excelsior, The Wreck of the Hesperus (Le Naufrage de l'Hesperus), The Village Blacksmith (Le Forgeron du village) et Evangeline. » (Encyclopædia Universalis 2004.)

Martí l’appréciait beaucoup et écrivit deux textes sur lui dans La Opinión Nacional, publiés le 22 mars et le 11 avril 1882 (O.C., t. 13, pp. 225-228 et 228-231 ; OCEC, t. 9, 277-280 ; 291-294).

  On ne connaît pourtant aucun article, juste quelques rares mentions, sur Sydney Lanier (1842-1881, poète qui servit dans l’armée sudiste durant la guerre de Sécession, fut professeur de littérature anglaise à l’Université John Hopkins, avocat et flûtiste. Écrivit aussi des contes enfantins et un roman.) Seulement une très courte note nécrologique publiée dans la « Sección Constante » du journal de Caracas La Opinión Nacional, le 5 novembre 1881 : « L’un des plus notables poètes de la nation, le laborieux et noble Sydney Lanier, est mort aux États-Unis du Nord. Un espoir légitime périt avec lui. La cantate par laquelle il a inauguré l’Exposition Universelle est de lui et lui a assuré la renommée, accrue l’an dernier par la publication d’un livre utile aux hommes de lettres d’Angleterre et d’Amérique du Nord, La science du vers anglais. Il est bénévole, cultivé, délicat. Il est mort de consomption. » (O.C., t. 23, p. 63 ; OCEC, t. 12, p. 16.)

  Sur Edison, on connaît un seul texte complet de Martí, sans date, publié dans El Partido Libéral le 5 février 1890. Il ne s’agit pourtant pas d’une de ses chroniques à ce journal mexicain, lesquelles étaient adressées directement à « Monsieur le directeur… », mais des articles qu’il s’était engagé à écrire à ce journal, à raison de trois par semaine sur deux colonnes, comme il l’explique longuement à Manuel Mercado dans sa lettre du 29 mars 1889 (cf. Il est des affections…, op. cit., pp. 366-367). L’article sur Edison n’apparaît pas dans les O.C., mais dans Otras Crónicas de Nueva York. José Martí, Investigación, introducción e Índice de cartas par Ernesto Mejía Sánchez, La Havane, 1983, Centro de Estudios Martianos et Editorial de Ciencias Sociales, pp. 136-140.

  James Gillespie Blaine (1830-1893). Homme politique étasunien, fondateur du Parti républicain dont il devint une des principales figures dans les années 80. Représentant et secrétaire d’État (1881-1882 et 1888-1892), il aspira à la présidence en 1884 mais fut battu par le démocrate Cleveland. Il fut la cheville ouvrière de la Conférence internationale américaine, tenue à Washington de 1889 à 1890 sous l’égide des USA, dont Martí dénonça les visées expansionnistes dans toute une série de chroniques pour La Nación. (Note du CEM.)

 On trouve de très nombreux renvois à ce politicien qui représentait pour Martí le type même de l’impérialiste sans scrupule et dont il craignait les visées tant sur Cuba que sur le reste de l’Amérique latine. Il lui consacre par exemple sa chronique datée du 20 octobre 1888, publiée dans La Nación, le 10 décembre 1888 et dans El Partido Liberal le 8 novembre 1888 (cf. « Noche de Blaine », O.C., t. 13, pp. 357-364).

Il écrit le 27 février 1888 : «...capitaine sûr dans les courants les plus rudes, et homme rapace, égoïste, majestueux, aussi osé que l'aigle. / Il n'est pas pour lui de cime inaccessible, ni de distance qu'il ne mesure de son œil avaricieux, ni de ruse à laquelle il ne recourt pour assurer sa proie; mais son esprit césarien n'est pas de ceux que les peuples doivent nourrir parce qu'ils s'exercent pour leur bien, sans d'autre ambition personnelle que celle, naturelle et désirable, qui assure l'énergie, mais de ceux dont il faut avoir peur parce qu'ils utilisent leur peuple comme un instrument pour leur propre progrès et ses problèmes comme ces pièces d'échecs que le joueur intéressé combine pour vaincre. / Sans les qualités de l'homme chez qui la méchanceté doit exister comme la levure dans le pain, que personne ne tente de gouverner les hommes, ni d'exercer sur eux une influence importante; mais quiconque emploie sa connaissance de l'être humain pour le réduire à son service, et non pour le servir, est d'autant plus coupable qu'il est plus habile, et doit être considéré par la nation comme un ennemi public. / Les partis politiques qui finissent d'ordinaire par devenir de simples associations en vue d'atteindre le pouvoir, suivent sans scrupules celui qui leur semble capable de le conquérir. Celui qui éblouit le plus, celui qui promet le plus, celui qui montre plus d'habileté à réduire ses rivaux, celui qui se voit contraint d'être le plus indulgent envers ses propres fautes, c'est celui-là que les partis élisent partout comme leur porte-drapeau lorsque, enlaidis par le commandement, ils passent de l'idéal glorieux qui leur a donné vie à de simples ligues d'intérêts créés à son ombre. Et l'homme est presque toujours un politicien comme Blaine, aux études superficielles, aux manières, selon les circonstances, despotiques ou soyeuses, d'un cynisme tel que la vertu, la rapidité à percevoir et la bravoure à attaquer ne lui imposent pas le respect, à la parole servile et merveilleuse et au brillant absolument extraordinaire. Mais ces conditions ne prospèrent pas tant par leur propre portée et par l'influence des intérêts qui les utilisent et les tiennent à bail, tantôt sur le siège d'un tribunal, tantôt à la présidence du Congrès, tantôt à celle de la République, qu'à cause du retrait et du dédain propres de la vertu qui, par arrangement invariable de la nature, n'inspire à la fois le peuple devant la suivre et l'homme capable de l'incarner que lorsque la patrie est en danger. Et quand un homme énergique dit la vérité en moment opportun, les intrigues politiques s'effondrent comme des décors de carton-pâte. [...] La république, corrompue par l'amour prédominant de la richesse, abandonnait le gouvernement aux politiciens de métier, et voyait calmement la ligue de ceux qui abusaient des biens publics avec ceux qui devaient les gérer. L'impudence des riches exaspérait la colère des pauvres. Le profit excessif des hommes d'affaires privait l'ouvrier de son profit naturel. Le Sud, traité par le Nord en vaincu, laissait entendre qu'il n'avait pas oublié les offenses. Il fallait arracher le gouvernement aux intrigants politiques; sauver la république de l'indifférence de ses enfants; tremper par l'étude des problèmes du pays l'esprit abruti dans la poursuite de la richesse, mettre fin à l'abus des riches et à la colère des pauvres... » (O.C., t. 11, pp. 409-411)

  Il était prévu en effet ce jour-là qu’il embarquât en compagnie de Máximo Gómez sur la goélette Mary John, que tous deux avaient achetée à J. Poloney, commissaire de Montecristi, mais l’équipage se refuse à se lancer dans cette traversée jusqu’à Cuba, tandis que le capitaine et le contremaître demandent une somme d’argent considérable pour organiser un autre départ.

  Le 1er avril 1895, les expéditionnaires (Martí, Gómez, Francisco Borrero, Angel Guerra, César Salas et le Dominicain Marcos del Rosario embarquent sur la goélette Brothers qu’ils ont achetée la veille à son capitaine John Bastian, et à bord de laquelle ils arrivent le lendemain à Great Inagua, un îlot des Bahamas, alors possession britannique, où l’équipage les abandonne. Ils finissent par embarquer quelques jours plus tard sur le cargo allemand Nordstrand qui les laissera face aux côtes cubaines le 11 avril. Martí évoque toutes ces péripéties dans son Journal de campagne. Ainsi : « 1er avril. A pas d’anxiété, nous dardant d’épines, nous traversions, sur le minuit sombre, les marais et le sable. A coups de coude, nous brisons le maillage des bayahondes. L’étendue de sable, chauve par endroits, se couvre, par bouquets, de l’arbre puissant. Le sable nu donne une lumière comme de suaire au ciel sans étoiles, et le vert est toute noirceur. De la mer, on entend la vague qui s’exhale sur la plage et on respire le sel. Soudain, des derniers ronciers, on débouche sur la grève, écumante et voilée, et comme démontée et prise de rafales humides. Debout, les pantalons aux genoux, aux cuisses la camisole ouverte sur la poitrine, les bras en croix élevée, la tête d’aigle à barbiche et moustache, coiffée du chapeau de palmier à cire, apparaît impassible, la mer à ses pieds et le ciel en arrière-fond, un Noir haïtien. L’homme s’élève à sa pleine beauté dans le silence de la nature. »

  Martí évoque une fois de plus les doutes qu’il ressent quant à son sort futur : le gouvernement qui se formera à Cuba et devant lequel il remettra son poste de délégué du Parti révolutionnaire cubain le laissera-t-il participer sur place à la guerre d’Indépendance, avec ou sans responsabilité, ou le renverra-t-il aux USA où, selon beaucoup, il serait plus utile ? On saisit la volonté de Martí de se plier à la volonté du peuple et de ne pas jouer les dictateurs, mais il est à peu près sûr que, s’il avait survécu jusqu’à la formation de ce gouvernement, celui-ci, compte tenu de son prestige et de son charisme, lui aurait confié le commandement civil de la guerre d’Indépendance.

  Martí se réfère là aux chroniques ou lettres ou correspondances (il emploie indifféremment les trois termes) qu’il écrira à partir des années 80 sur les États-Unis pour différents journaux latino-américains : El Partido Liberal (Mexico) sous forme de « Correspondance particulière », La Opinión Nacional (Caracas) et surtout La Nación (Buenos Aires) sous forme de « Lettre de New York », et qui occupent les tomes 9-12 des O.C., et (à ce jour) 9, 17, 22, 23 et 24 des OCEC.

  Le titre exact en est : « Une pelea de premio », datée du 17 février 1882 et publié le 4 mars 1882 in La Opinión Nacional (O.C., t. 9, pp. 251-261 ; OCEC, t. 9, pp. 257-263).

  Le titre exact en est : “Gran Exposición de Ganado », daté du 23 mai 1887 et publiée dans El Partido Liberal, du 9 juillet 1887 ; datée du 24 mai 1887 et publiée dans La Nación, du 2 juillet 1887 (O.C., t. 13, pp. 490-502).

  Intitulée : « El Terremoto de Charleston », daté du 10 septembre 1886 et publié dans La Nación, les 14 et 15 octobre 1886 (O.C., t. 11, pp. 63-76).

  Intitulée : “Nueva York bajo la nieve”, datée du 15 mars 1888 et publié dans La Nación, 27 avril 1888 (O.C., t. 11, pp. 415-422) ; datée du 14 mars 1888 et publiée dans El Partido Liberal, le 28 mars 1888.

  Intitulée : « Cómo se crea un pueblo nuevo en los Estados Unidos », datée du 25 avril 1889 et publié dans La Opinion Pública, de Montevideo (O.C., t. 12, pp. 201-212).

  Intitulée : «Un drama terrible », datée du 13 novembre 1887 et publiée dans La Nación, le 1er janvier 1888 ; datée du 17 novembre 1887 et publiée dans El Partido Liberal, des 27, 29 et 30 décembre 1887 (O.C., t. 11, pp. 331-356).

Martí, qui a déjà fait référence plusieurs fois aux anarchistes de Chicago condamnés à mort, présente d'emblée sa position dans cette chronique-ci : « Ni la peur des justices sociales, ni la sympathie aveugle envers ceux qui les tentent, ne doit guider les peuples dans leurs crises, ni celui qui les raconte. Seul sert dignement la liberté celui qui, au risque d'être pris pour son ennemi, la préserve sans trembler de ceux qui la compromettent par leurs erreurs. Il ne mérite pas d'être qualifié de défenseur de la liberté celui qui excuse ses vices et ses crimes à cause de la peur efféminée de la défendre avec tiédeur. Et ils ne méritent pas le pardon ceux qui, incapables de dompter la haine et l'antipathie qu'inspire le crime, jugent les crimes sociaux sans connaître ni peser les causes historiques d'où ils sont nés ni les élans de générosité qui les produisent. » (p. 333). Et il amplifie le tableau : « Apeurée par le pouvoir croissant du tiers-état, par l'accord subit des masses ouvrières, seulement contenu devant la rivalité de leurs chefs, par la scission prochaine de la population nationale en ces deux classes de privilégiés et de mécontents qui agitent les sociétés européennes, la République décida d'utiliser, par un accord tacite semblable à la complicité, un crime né tant de ses propres délits que du fanatisme des criminels, pour atterrer par leur exemple, non la plèbe endolorie qui ne pourra jamais triompher dans un pays de raison, mais les terribles couches naissantes. L'horreur naturelle que l'homme libre voue au crime, de pair avec la rancœur exacerbée de l'Irlandais despotique qui regarde ce pays-ci comme sien et l'Allemand et le Slave comme l'envahisseur, firent passer du côté des privilégiés, dans ce procès qui a été une bataille, une bataille mal gagnée et hypocrite, les sympathies et le soutien presque inhumain de ceux qui souffrent des mêmes maux, du même désarroi, du même travail bestial, de la même misère déchirante dont le spectacle constant enflamma chez les anarchistes de Chicago un tel désir d'y remédier qu'elle leur engourdit le cerveau... (p. 334) Cette République-ci, à cause du culte effréné de la richesse, est tombée, sans aucune des entraves de la tradition, dans l'inégalité, l'injustice et la violence des pays monarchiques... D'un paisible village surprenant, la République s'est convertie en une monarchie larvée. Les immigrants européens ont dénoncé avec une colère renouvelée les maux qu'ils croyaient avoir laissés derrière eux dans leur patrie tyrannique... (p. 335) Quiconque souffre des maux humains, aussi réfrénée qu'il maintienne sa raison, ne sent-il pas que celle-ci s'enflamme et s'égare quand il voit de près, comme si on le giflait, comme  si on le couvrait de boue, comme si on lui souillait les mains de sang, une de ces misères sociales qui peuvent parfaitement maintenir dans un état de folie constant ceux qui voient pourrir en elles leurs enfants et leurs femmes ? Une fois le mal reconnu, l'âme généreuse part lui chercher un remède ; une fois épuisés les recours pacifiques, l'âme généreuse, où la douleur d'autrui taraude comme le ver dans la plaie à vif, utilise le remède violent. (p. 337) / [...] (Les ouvriers) ne comprennent pas qu'ils  sont un simple rouage de l'engrenage social et que, pour que les rouages changent, il faut changer tout l'engrenage... Où cette masse lasse, qui souffre tous les jours des douleurs croissantes, trouvera-t-elle ce divin état de grandeur auquel le penseur doit accéder pour dompter la colère que soulève la misère non nécessaire ? [...] Ils viennent de l'enfer : quelle langue pourraient-ils parler sinon celle de l'enfer ? (p. 338) [...] C'est là où les ouvriers ont révélé le plus leur volonté d'améliorer leur sort que ceux qui l'emploient ont révélé le plus leur décision de leur résister. / L'ouvrier croit avoir le droit à une certaine sécurité pour l'avenir, à une certaine aisance et à une certaine propreté pour chez-lui, à nourrir sans anxiété les enfants qu'il engendre, à une partie plus équitable des produits du travail dont il est un facteur indispensable, à quelques heures de soleil pour aider sa femme à semer un rosier dans la cour de la maison, à quelque coin où vivre qui ne soit pas un taudis fétide où, comme dans les cités de New York, on ne peut entrer sans un haut-le-cœur. Et chaque fois que les ouvriers de Chicago demandaient ceci en quelque sorte, les capitalistes se combinaient, les punissaient en leur refusant le travail qui est pour eux la viande, le feu et la lumière ; lançaient contre eux la police, désireuse de rassasier ses matraques sur les crânes de gens mal habillés et tuant parfois tel ou tel audacieux qui lui résistait à coups de pierre, ou quelque enfant ; les réduisaient enfin par la faim à reprendre le travail, l'âme torve, la misère exaspérée, la dignité offensée, ruminant leur vengeance. (p. 339) [...] ...le seul pouvoir certain de l'anarchie, maîtresse échevelée de quelques cœurs enflammés, était la fureur que le dédain social produirait à un moment extrême sur les masses qui la repoussent. L'ouvrier, qui est homme et qui aspire, résiste, avec la sagesse de la nature, à l'idée d'un monde où l'homme soit annihilé, mais quand, fusillé en vrac parce qu'il demande une heure libre pour voir ses enfants à la lumière du soleil, il se relève de la flaque mortelle en écartant de son front, tels deux rideaux rouges, les raies de sang, le rêve de mort d'un groupe tragique de fous de pitié peut, déployant les ailes fumantes, volant sur la plèbe sinistre, le cadavre éclatant entre les mains, diffusant sur les cœurs torves la clarté de l'aurore infernale, envelopper les âmes désespérées comme une fumée trouble. (p. 342) [...] ...et leurs idées... ne naissaient-elles pas du plus pur de leur pitié, exaltée jusqu'à l'insanité par le spectacle de la misère irrémédiable, et ointe de l'espoir de temps justes et sublimes ? (p. 343) [...] ...un million d'ouvriers, répartis dans toute la République, décidèrent de demander aux usines qu'en conformité avec la loi bafouée, le travail ne dépasse pas les huit heures légales. Quiconque veut savoir si ce qu'ils demandaient est juste, qu'il vienne ici : voyez-les rentrer, tels des bœufs fouettés, à leurs demeures immondes, à la nuit noire ; voyez-les venir de leurs taudis distants, les hommes tremblant de froid, et les femmes dépeignées et livides, quand le soleil lui-même n'a pas encore cessé de reposer ! (p. 344) [...] Quiconque punit les crimes, mêmes prouvés, ne doit-il pas tenir compte des circonstances qui les précipitent, des passions qui les atténuent, et du mobile pour lequel on les commet ? Les peuples, à l'instar des médecins, doivent prévoir de préférence la maladie, ou la soigner à ses racines, plutôt que de laisser fleurir dans toute sa vigueur le mal développé par leur propre faute pour le combattre ensuite par des moyens sanglants et désespérés... » (pp. 348-349)

Sa première chronique sur les fameux événements de mai 1886 à Chicago (grèves, manifestations, attentat à la bombe) est datée du 15 mai 1886 et publiée dans El Partido Liberal du 29 mai 1886 (O.C., t. 10, pp. 450-456 - seconde partie uniquement – et complète in OCEC, t. 23, pp. 141-155). 

Il en écrit une autre le 22 août 1886 (El Partido Liberal, 10 septembre 1886)  au sujet du procès des anarchistes de Chicago et de leur condamnation à la pendaison (O.C., t. 11, pp. 53-61 ; OCEC, t. 24, pp. 197-205), qu’il reprend pour La Nación, datée du 2 septembre et publiée le 21 octobre 1886 (« El Proceso de los siete anarquistas de Chicago », OCEC, t. 24, pp. 206-213). Martí y condamne sans ambages les méthodes terroristes des anarchistes, de « ces sept Allemands, simples bouches par où est venue se vider sur l'Amérique la haine fébrile accumulée pendant des siècles européens chez les gens ouvriers, de ces miséreux, incapables de porter sur leur raison peu solide le poids dangereux et énorme de la justice qui, en ses heures de colère, enflamme toujours à la  fois, selon la force des âmes où elle prend racine, des apôtres et des criminels... Ils conseillaient les remèdes barbares imaginés dans les pays où ceux qui souffrent n'ont pas le droit de parole ni de vote, ici où le plus malheureux a à la bouche la parole libre qui dénonce la méchanceté et à la main le vote qui fait la loi qui devra la renverser... Des idées d'un berceau étranger, nées d'une pression qui n'existe pas ici sous la forme violente et agressive qui les a engendrées de l'autre côté de la mer... Le crime, cette fois, n'embellit pas une idée. / Leurs articles et leurs discours n'ont pas cette chaleur d'humanité qui révèle les apôtres las, les victimes qui n'en peuvent déjà plus du fardeau du tourment et qui, à une heure de majesté infernale, la jettent à terre, les esprits à l'amour actif nés fatalement pour ressentir sur leurs joues la honte humaine et verser leur sang en vue de la soulager sans s'occuper de leur propre bien. / Non, toutes les grandes idées de réforme se condensent en des apôtres ou se pétrifient en des crimes, selon que, dans leurs courses flamboyantes, elles s'enflamment en des âmes d'amour ou en des âmes destructives. Les deux forces vont dans la vie, aussi bien chez les hommes qu'au sein de l'atmosphère et de la terre. Les uns s'attachent à édifier et à ériger; les autres naissent pour abattre et détruire... Ce sont des hommes à l'esprit malade ou rendu mauvais par la haine, les uns poussés par cette soif de tout raser qui se fraie un passage sous un prétexte public dans toutes les commotions populaires, d'autres pervertis par cette aspiration nocive à la notoriété ou à des gains qu'on obtient aisément dans les révoltes, d'autres encore – les moins coupables, les plus malheureux ! – endurcis, condensés dans le crime par l'héritage accumulé de travail servile et la sourde colère des générations esclaves. »  (O.C., pp. 55, 56, 57 et 58 ; OCEC, pp. 206-209.)

Dans la chronique consacrée à «La femme nord-américaine», écrite le 17 octobre 1886 et publiée in El Partido Liberal du 7 novembre 1886 (OCEC, t. 24, pp. 273-281), Martí évoque Lucy Parsons, épouse d'un des anarchistes condamnés à la potence. Visiblement très intéressé par la question en laquelle il semble voir la quintessence du problème social aux États-Unis, Martí aborde de nouveau les théories et les pratiques des anarchistes, et on perçoit un infléchissement de ses positions depuis la première chronique de mai : « ...Ils se sentent comme purifiés et glorifiés par l'esprit humanitaire de leurs dogmes... Et comme, quels que soient l'égarement de leurs moyens et la folie de leur propagande, celle-ci et ceux-là naissent d'un esprit de justice offensé chez les classes humbles siècle après siècle, et d'une compassion fébrile pour les douleurs de la lignée humaine, il s'avère que le monde, aujourd'hui comme toujours, se dispose à oublier les taches rouges qui déshonorent la main, attiré par le rayon de lumière qui naît du front, et qu'un grain de pitié suffit à excuser une tonne de crimes. / C'est dans la certitude de leurs mobiles humanitaires qu'ils tirent  la force de supporter le martyre de ces créatures au jugement déséquilibré, soit à cause de la vivacité et de l'intensité de leurs douleurs, soit parce que la fétidité des taudis des artisans n'est pas un bon endroit pour nourrir la divine patience avec laquelle les rédempteurs supportent les outrages.  Alors que chaque civilisation conçoit si difficilement un seul Jésus, comme prétendre que chacun de ces pauvres travailleurs en soit un ? Ainsi, en voyant sept de leurs compagnons près de mourir sur la potence, ils ne pensent pas qu'un projectile de mort est sorti de leurs mains, parce qu'ils ne considèrent pas leur projectile plus criminel que la balle d'un soldat qui part aussi tuer dans la bataille sans savoir où : ils voient seulement que leurs sept amis vont mourir pour avoir commis le crime de chercher sincèrement ce qu'ils considèrent, eux, comme le moyen de rendre l'homme heureux, et ils sont soulevés, c'est la vérité, par la même volupté du sacrifice qui posséda les martyrs chrétiens dans l'Église vierge. Ah ! non, ce n'est pas dans la branche qu'il faut tuer le crime, mais à la racine. Ce n'est pas dans les anarchistes qu'il faut pendre l'anarchisme, mais dans l'injuste inégalité sociale qui les produit. [...] Oui, les anarchistes ne redoutent pas le sacrifice, ils le provoquent même, comme les héros chrétiens. Leurs souffrances expliquent leur violence, mais celle-ci semble moins répugnante grâce à la passion généreuse qui les inspire. »  (pp. 274-275) Puis, ayant cité certaines conceptions de la société future selon les anarchistes, de la bouche même de Lucy Parsons, il affirme : « Bien entendu, on ne peut prendre en compte de tout ceci que le bon désir et la vérité des douleurs lancinantes qui, à force de l'être tant, conduisent les plans de réforme à de tels excès. Il manque dans ces plans-là l'espace précis que requiert la croissance irrépressible de la nature humaine, qui est la base de tout système social possible, parce qu'un ensemble d'hommes ne peut être différent de ce qu'est l'homme qu'à titre de transition ou de repos : ce qui n'est pas naturel, aurait-il beau être parfait, fait long feu. L'homme tentera de satisfaire toujours sa soif de l'inconnu et de l'immensité dans ce que le monde a de tangible. » (p. 276)

Martí aborde de nouveau la question des anarchistes et des luttes sociales dix jours après, dans sa chronique du 27 octobre 1886 : après avoir parlé encore une fois de la campagne que Lucy Parsons mène pour sauver la vie de son mari et de ses compagnons, ce n'est pas par hasard, bien entendu, qu'il évoque, face à cette femme qu'il admire de toute évidence, le décès « à New York, dans son palais de marbre, [d']une femme elle aussi singulière, mais par sa solitude et sa sordidité : la femme de ce richard abominable et dur qui n’essuya jamais une larme, de Stewart... » (id., p. 283) puis, parce que ceci – cette richesse mal acquise – explique cela, la campagne de Henry George pour obtenir la mairie de New York, ce dont il profite pour en analyser le fameux livre, Progress and Poverty, « une œuvre admirable, un très profond examen des malheurs humains et de leurs causes, un livre vivant, de chair et d'os, où sont étudiés dans un esprit biblique les rapports actuels des hommes et la raison non naturelle du divorce qui sépare, pour la majorité des hommes utiles, le bien-être privé du progrès public... » (id., p. 287).

Dans une chronique datée du 22 septembre 1887 et publiée in El Partido Liberal du 7 octobre 1887 (cf. O.C., t. 11, pp. 305-311), intitulée : « Les foires champêtres »,  conclut nouveau sur les anarchistes de Chicago condamnés à la potence, bien que « rares soient ceux qui croient que celui qui a lancé la bombe se trouve parmi les huit appelés à mourir »), tandis plusieurs de leurs épouses tentent d'obtenir clémence et que Chicago « ne se moque plus de cette douleur où la vertu est visible ». Sur ce dernier thème, le ton de Martí continue de s'infléchir par rapport à sa première chronique du 22 août 1886 : « Des huit, l'un est un orateur à l'élan et à l'élégance littéraires, dont la culture poussée lui fait affronter la mort en paix ; un autre, le journaliste, écrit des drames et connaît des métiers fins ; un autre, qui porte sur le visage la manie de l'agitation, ressemble à un projectile, pas à un homme ; un autre est un bon socialiste selon les livres ; un autre, d'ouvrier typographe, a commencé à écrire dans les journaux ; il y en a un autre expert en arts ; un autre, un imprimeur, deux enfants qu'il a, charmants et jolis, ne sont plus allés le voir le jour où sa peine a été confirmée ; un autre, celui qui a été condamné à quinze ans d'emprisonnement, vend des paniers, qu'il travaille très bien, et dit sereinement que si l'on tue ses compagnons, il se tuera. » (p. 311)

  Martí doit sûrement faire référence à deux chroniques portant sur les élections présidentielles, selon ce qu’il écrit à Mercado le 18 mai 1888 : « Je vous envoie une correspondance qui, comme vous le verrez, est la première d'une série que je me propose d'écrire, afin que ce soit l'histoire complète d'une campagne présidentielle aux États-Unis. Elle sera continue, et très intéressante, je crois…. » Le 28 mai, il lui écrit : « C'est au milieu d'un monde de papiers que je vous fais ces quelques lignes. Vous ririez de moi si vous me voyiez. D'un côté, une pile de livres politiques, afin que chacune des affirmations de l'Histoire de la campagne repose sur des fondements solides… » (Cf. Il est des affections…, op. cit., pp. 324 et 326.)

La chronique intitulée : « Una campaña presidencial en los Estados Unidos. Carta I », datée du 18 mai 1888, est publiée in El Partido Liberal du 13 juin (cf. Otras Crónicas de Nueva York, op. cit., p. 236 ; O.C., t. 11, pp. 451-458, selon la version de La Nación du 17 mai, qui contient au début trois paragraphes de plus et dont le reste révèle de légères variantes). Martí y fait l'éloge de l'honnêteté politique de Cleveland, ratifié de ce fait comme le seul candidat du parti démocrate à la réélection. La seconde chronique, intitulée « Una campaña presidencial en los Estados Unidos. Carta II », datée du 28 mai pour El Partido Liberal qui la publie le 21 juin (cf. Otras Crónicas de Nueva York, op. cit., pp. 236-237) et du 1er juin 1888 pour La Nación qui la publie le 28 juillet 1888 avec beaucoup de variantes (cf. O.C., « Elecciones », t. 11, pp. 459-471).

Martí y écrit entre autres : « Voyons, de la racine, comment on élit aux États-Unis un président. / [...] Le caucus est la réunion des électeurs d'un village, sous sa forme la plus simple. Le caucus est la réunion des membres du parti à n'importe quel endroit et sous n'importe quelle forme, pour débattre d'une question du parti. / [...] La convention nationale est un caucus énorme. / [...] Le caucus, fondement et point de départ de la fabrique politique, ne se réunit presque plus jamais, sauf quand il faut acculer les électeurs, à l'approche des élections présidentielles. L'expression libre et saine de la volonté publique ne part plus d'en bas, comme cela devrait être dans un pays vraiment démocratique. La politique ne consiste plus tant à gagner l'opinion par des idées louables qu'à contenter les caciques locaux et à éviter les idées patriotiques de façon qu'elles ne heurtent pas, ou heurtent peu, les intérêts de ceux qui, si les plus nobles idées menacent tant soit peu leur profit, les empêcheront de passer. Le lieu du caucus n'est plus une espèce de temple, comme avant, qui avait quelque chose de grec jusque dans l'atrium, mais la taverne. [...] Ces conventions préparatoires finissent par devenir en réalité une transaction constante entre les intérêts publics, qui exercent leur influence inévitable d'en dehors du parti, et les intérêts particuliers de l'organisation. » (pp. 462, 463, 464-465, 467)

  Intitulée : « Johnstown », datée du 9 juin 1889 et publiée le 2 juillet 1889 dans El Partido Liberal et le 26 juillet 1889 dans La Nación (O.C., t. 12, pp. 225-235).

  Intitulée « Estados Unidos de América », avec comme premier sous-titre du sommaire : « El asesinato de los italianos », datée du 15 mars 1891 pour El Partido Liberal qui la publie le 31 mars 1891, et du 26 mars 1891 pour La Nación, qui la publie le 20 mai 1891. (O.C., t. 12, pp. 492-499.)

  Intitulée : « Carta de José Martí » et ayant pour premier sous-titre du sommaire : « El Negro en los Estados Unidos », datée du 23 février 1892 et publiée dans El Partido Liberal, le 5 mars 1892, non comprise dans les O.C. (cf. Otras Crónicas de Nueva York, op. cit., pp. 186-189). Martí y raconte la terrible aventure d’un Noir brûlé vif  à « Texarkana, à la frontière de l’Arkansas et du Texas », pour avoir censément offensé une Blanche, aux applaudissements de « cinq mille âmes ».

  Intitulée : « El centenario de Washington », datée du 18 avril 1889 et publiée dans El Partido Liberal, le 2 mai 1889 (O.C., t. 13, pp. 502-508). Il en existe une seconde, intitulée « Las Grandes Fiestas del Centenario de la Jura », datée du 11 mai 1889 et publiée dans El Partido Liberal les 7 et 8 juin 1889, et intitulée «  El Centenario americano », dans La Nación, le 21 juin 1889, avec de nombreuses variantes (reproduite divisée en deux parties : O.C., t. 12, pp. 213-223, et t. 13, pp. 377-389).

  Intitulée : « Las Fiestas de la Constitución en Filadelfia”, datée du 28 septembre 1887, publiée dans El Partido Liberal, le 27 octobre 1887 et dans La Nación, le 13 novembre 1887 (O.C., t. 13, pp. 313-327).

  Intitulée « Descripción de la fiestas de la estatua de la Libertad », datée du 29 octobre 1886 et publiée dans El Partido Liberal, le 18 novembre 1886 (O.C., t. 11, pp. 97-115 ; OCEC, t. 291-308) et dans La Nación, le 1er janvier 1887 (« Fiestas de la estatua de la Libertad », OCEC, id., pp. 309-326).

Le 29 octobre, Martí écrit à Mercado : « J'attends ces jours-ci, sinon une lettre de vous par le courrier, du moins le messager des vapeurs qui m'apporte de vos nouvelles. De mon âme, certaines vous parviennent dans cette description des fêtes de la Statue de la liberté, qui ont été grandioses, et que j'ai écrite avec soin pour El Partido. » (Cf. Il est des affections…, op. cit., p. 233.)

Il s'agit d'une longue chronique (dix-sept pages des O.C., et dix-huit des OCEC) d'autant plus enthousiaste que l'évènement rappelle à Martí l'absence de liberté de sa patrie [« Qu'il est terrible de parler de toi, ô liberté, pour celui qui ne t'a pas ! », débute-t-il, et d'ajouter : « Tu as raison, ô liberté, de te révéler au monde en un jour sombre [allusion au mauvais temps] parce que tu ne peux être encore satisfaite de toi-même. Et toi, cœur sans fête, chante la fête ! » (p. 100 ; pp. 292 et 293).] Il y  fait la part belle à la France, rappelle Lafayette et les épisodes relatifs à l'aide de la France («C'est ainsi que les États-Unis assurèrent avec le secours de la France l'indépendance qu'ils apprirent à désirer dans les idées françaises. Et le prestige d'un fait héroïque est tel que ce marquis svelte a suffi à maintenir unis pendant un siècle deux peuples différents dans la chaleur de l'esprit, dans l'idée de la vie et dans le concept même de la liberté, égoïste et intéressée aux États-Unis, et en France généreuse et expansive. Béni soit le peuple qui irradie ! » (p. 102 ; p. 295) ; cite nommément les nombreuses personnalités françaises invitées (dont Lesseps, Jaurès et Bartholdi), transcrit de longs passages du discours de Ferdinand de Lesseps [« Vieillard merveilleux! Les Américains ne l'aiment pas parce qu'il fait, malgré eux, ce qu'ils n'ont pas eu le courage de faire » (la percée du canal de Panama)] et le cite avec d'autant plus de plaisir que celui-ci a évoqué l'autre Amérique («Ah ! Pieux vieillard : avant qu'il ne s’assoie, récompensé par les applaudissements mêmes de ses ennemis, vaincus et émerveillés, remercions-le là-bas, dans l'Amérique qui n'a pas encore eu sa fête, parce qu'il a rappelé nos peuples et qu'il a prononcé notre nom oublié au jour historique où l'Amérique a consacré la liberté, car qui sait mourir pour elle mieux que nous ? Et l'aimer plus ? / "A bientôt au Panama, où le pavillon des trente-huit étoiles de l'Amérique du Nord ira flotter à côté des drapeaux des États indépendants de l'Amérique du Sud et formera dans le Nouveau Monde, pour le bien de l'humanité, l'alliance pacifique et féconde de la race franco-latine et de la race anglo-saxonne." / Ô bon vieillard qui charme les serpents ! Ô âme claire qui voit la grandeur de notre cœur sous les vêtements souillés de sang ! Toi qui as parlé de la liberté comme si elle était ta fille, l'autre Amérique t'aime ! ») (pp. 111-112 ; pp. 304-305)

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