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Évocations complices
Par María Carla Gárciga Traduit par Alain de Cullant
Dans l’ancien studio de Leonel Lopez-Nussa, ses fils, Krysia, Ruy et Ernán entrelacent des souvenirs de leur père, de l’artiste, de l’intellectuel et de l’humoriste qu’il a été.
Illustration par : Antonia Eiriz

Dans ce qui était l’ancien studio de Leonel Lopez-Nussa, ses fils, Krysia, Ruy et Ernán, entrelacent des souvenirs de leur père, de l’artiste, de l’intellectuel et de l’humoriste qu’il a été. Pour eux il est difficile de mettre de côté l’image de Leonel et celle de sa femme Wanda Lekszycki. « Ils étaient Roméo et Juliette des temps modernes », affirme Ruy. Dans la vie sentimentale aussi que dans le savoir-faire intellectuel et l’éducation de leurs enfants, les deux constituaient un binôme inséparable.

La différence de sept ans entre les deux frères aînés – Pablo et Krysia - et les deux mineures - Ruy et Ernán – est évidente dans le traitement, l’attention et les exigences envers les uns et les autres. « Ernán était le plus petit et le plus choyé », assure Krysia.

« Mon père s’occupait des deux petits, il nous emmenait à l’école, il nous préparait le petit déjeuner, il faisait les courses et presque toutes les gestions de la maison. Maman commençait à étudier à l’université alors que nous étions nés tous les quatre. Elle avait quatre enfants loin de son pays, après un grand parcours elle s’est établie ici pour diverses raisons : politique, culturelle, sociale, climatique… »

Ernán explique : « Papa s’occupait de tout, mais il nous a élevé de façon très indépendante, tout comme maman. Le fait de ne pas nous prendre la main dans la vie est presque devenu au point de l’incommunication. L’excès d’indépendance a son coût, et il y a de choses non dites dans la famille. J’ai su que j’étais le filleul d’Hemingway car j’ai entendu de rumeurs et oui mon père a eu une relation avec Hemingway quand ils sont arrivés de Mexique par un ami un commun  

Ruy : À un tel point que je viens de le découvrir maintenant...

Ernán : On ne donnait pas d’importance à ceci, chez moi tout n’avait pas une grande importance, même les choses que nous faisions. Il n’y avait ni flatterie ni éloges excessives. Il n’y a pas eu de manque de tendresse ni d’affection, mais l’incommunication m’a fait un peu de mal pour l’insécurité qu’elle me transmettait et j’ai du la surmonter.

Ruy : Bien qu’ayant une mère française qui nous a fait étudier la musique et lire, nous sortions aussi comme tous les enfants pour jouer au baseball. On ne nous donnait pas la possibilité de nous montrer, nous mettions les vêtements de la boutique d’ici et nous utilisions parfois la même chemise trois ou quatre jours. Elle était très rigoureuse de ce côté là, il y avait trop d’austérité, mais, en revanche, les lacunes et les nécessités ne nous ont jamais fait mal.

Krysia : Il n’y avait aucun didactisme. Ils ne nous disaient pas : « Martí a dit ceci ou cela », mais qu’ils se comportaient d’une manière et nous prenions l’exemple de la maison, de leurs attitudes, le fait de travailler, de se donner. Il nous donnait des livres à lire, ils nous emmenaient toutes les fins de semaine aux représentations de Guignol, au Jardin Botanique… Ils ont toujours essayé de nous élargir l’horizon sans imposition.

Un monde artistique en expansion

Krysia se souvient de son père comme un homme d’une élégance naturelle qui, pour sa façon d’être et son port, ne paraissait pas cubain ; avec son chapeau à large bord il évoquait un mexicain. Il a été un intellectuel autodidacte qui n’a pas terminé ses études dans l’Académie de San Alejandro, il a fait des études secondaires et il a dédié sa vie à la lecture et aux connaissances. « Il a tout lu : Dostoïevski, Neruda, Martí, Vallejo, Sartre, des livres spécialisés... Pour écrire, il s’informait toujours et faisait des recherches. Il aimait beaucoup les romans policier, à un tel point qu’il est arrivé à écrire quelques romans de ce genre ».

« Il écrivait parfois à l’heure du thé, dans l’après-midi. Nous, nous conversions avec maman et il intervenait, donnait une opinion et ensuite il continuait à écrire », souligne Ruy.

« Il travaillait tant qu’il en avait la force et l’esprit, et quand il ne pouvait plus, il étudiait », explique Ernán.

Quant à sa dimension intellectuelle, pourriez-vous me parler de sa facette humoristique, de son rôle de critique d’art et des caractéristiques de son œuvre picturale ?

Krysia : Quand on commence à réviser ses cahiers de notes, on se rend compte qu’il y a beaucoup d’humour. Il aimait provoquer, c’était un homme plein d’esprit, bien que sec et réservé. Mais dans la vie quotidienne il avait d’excellentes relations avec les personnes qui n’avaient pas une grande culture et qui pouvait comprendre ses sorties et ses occurrences, les blagues qu’il utilisant également avec ses collègues.

Ernán : Il s’approcha de gens simples ou communs à son univers.

Krysia : Il a pratiqué le métier de critique d’art durant près de 20 ans dans la revue Bohemia. Il devait fournir un texte hebdomadaire, il y avait beaucoup d’activité culturelle et il devait aller à toutes les expositions. Il était toujours très incisif, mordant et ironique dans ses articles. Il disait ce qu’il pensait en essayant d’être le plus objectif possible et sans ménagements.

Ernán : Malgré cela, les jeunes le cherchaient beaucoup, je me souviens qu’ils venaient souvent à la maison pour l’inviter à leurs expositions. J’ai eu conscience du tranchant de ses critiques quand j’étais à l’école à la campagne, que nous partagions avec l’Académie de San Alejandro. Là j’ai commencé à avoir de nombreux amis artistes et j’ai su qu’il était terrible. Le premier commentaire que j’ai entendu était : « Après une critique de López-Nussa, tu peux te jeter ou non dans l’Almendares ». Il était sévère, mais honnête et tous savaient qu’il écrivait ce qu’il pensait.

Krysia : En ce qui concerne son travail en tant qu’artiste, il a abordé diverses thématiques et diverses techniques. Le dessin était sa discipline préférée, il lui dédiait beaucoup de temps et c’était la plus grande partie de son œuvre. Il était très travailleur, il a commencé à aller à l’atelier de gravure dès 1972. Il a abordé le thème de la femme, du couple, des mambises, avec un travail très intense et dévoué ; le thème de la musique et des musiciens, avec différentes séries. Il a eu une étape de cubisme et une autres plus expressionniste. Il était un peu expérimental avec certaines tendances et expressions artistiques de ce moment. Il disait que la peinture était la prostituée du dessin, il avait cette forme dédaigneuse envers la peinture et l’expo qui a été inaugurée récemment s’appelle « La Peinture Respectueuse », faisant allusion à Sartre.

Le charmeur de serpents

« Parfois nous nous asseyions pour parler de n’importe quelle question et il était proche, dessinant, mais il n’était pas insensible à nos conversations, car, tout d’un coup, il donnait une opinion qui pouvait être très drôle, très précise, très explicative ou très lourde », commente Krysia.

Ernán : Il s’occupait toujours de la famille et, en même temps, il travaillait. Il a fait l’impossible pour trouver un autre conservatoire pour nous quand nous avons été expulsés de celui où nous étudions, car c’était très difficile d’entrer dans un autre. C’était une personne très éloquente, comme un charmeur de serpent, mais avec bonté. Il y a plusieurs anecdotes de sa personnalité, car il était distrait…

Ruy : En ce qui concerne ceci, il avait creusé un trou à l’entrée de la maison pour y mettre une citerne et un soir il a oublié le trou et il est tombé dedans, il était très distrait. Il peignait, mais il cherchait le temps pour faire tout ce qui était nécessaire dans la maison. Il pouvait s’abstraire facilement ; je me souviens qu’il faisait la sieste alors que nous faisions nos bruyantes répétitions.

Ernán : Il y a une anecdote très sympathique des années 70, quand nous avions une petite maison au bord de la mer, à Jibacoa, où nous allions presque toutes les fins de semaine. Nous y passions les étés et en cette époque de grande pénurie nous prenions des fruits et des légumes dans les exploitations agricoles qui avaient été abandonnées. Le long de la route, en arrivant à Santa Cruz del Norte, des oignons et de la ciboulette avaient été semés et il se servait dans ces cultures. Un jour ceci a provoqué une grande poursuite en voiture et tout a fini au poste de police. Mais grâce à son charisme et à son verbe, tout a bien fini.

Leurs enfants conviennent que Leonel Lopez-Nussa était un paysan à l’intérieur. Il n’était pas un homme ayant beaucoup d’amis, mais ils se rappellent des amis qui venaient `souvent à la maison tels que Feijóo et Alcides Iznaga.

Ils n’oublient pas aussi les promenades des dimanche pour aller aux concerts de l’orchestre symphonique, un fait qui a pu influencer la postérieure consécration à la musique de Ruy et Ernán. Bien qu’ils reconnaissent que leur père ne les a jamais poussé directement à se dédier à quelque chose en particulier, il n’a même essayé de leur imposer les arts plastiques.

D’autre part, la maison était toujours pleine de livres, d’œuvres d’art, de disques de jazz et de musique classique. Dans les années 60 et 70, la famille allait souvent au théâtre, voir des expositions ou des films à la Cinémathèque.

Pour vous, quel est le legs de votre père quant au personnel et au professionnel ?

Ernán : Je pense que, culturellement, nous avons acquis la cubanité de notre père. Je le remercie beaucoup pour d’amour et le sentiment pour ce qui est cubain, dans le sens le plus large, pas seulement dans ce qui est africain, mais aussi dans ce qui est espagnol et tout ceci se voit dans sa peinture et sa littérature. Je pense beaucoup aux visites de Feijóo, qui étaient extrêmement attractives et agréables, car les deux étaient admirables et ils se moquaient de tout, faisaient des plaisanteries… Feijóo était tout un personnage et papa se divertissait beaucoup avec lui.

Krysia : Mon père était l’homme de mon admiration. Il n’était pas machiste, il avait beaucoup de considération et de détails avec les femmes. Il avait une élégance dans son comportement. Il était honnête et ostentatoire, avec sa manière d’être révolutionnaire sans parler, car il ne se vantait jamais de ceci. Il remplissait les espaces avec tout ce qu’il y avait de beau, il aimait aussi la nature et faire des excursions à la campagne.

Ruy : La base de la littérature, de l’art et de la musique que l’on appréciait à la maison a eu une influence sur nous, les musiciens, et sur mes frères plus âgés, qui sont architectes. Ils nous ont fait sentir la satisfaction à l’école à la campagne, quand ils venaient nous voir, ils organisaient des pique-niques sous les arbres. Ce qui était suffisant pour nous rendre heureux. Ce legs est très important et il te fait profiter du moment. Il complète les carences avec cette façon de voir la vie. Ce qui m’a beaucoup influencée était son dévouement, sa discipline et sa persévérance dans le travail. Cette attitude de vouloir se sentir bien avec ce que l’on a, cette façon de voir et d’apprécier la vie, et l’amour avec qui on vit sans être adulateur, il l’a toujours démontré avec sa façon d’être et son ardeur avec tout ce qu’il faisait.