IIIIIIIIIIIIIIII
Ékoué-Yamba-Ó
Par Alejo Carpentier Traduit par René L.-F. Durand
Ékoué-Yamba-Ó est un « roman afro-cubain » et moderniste, c’est-à-dire d’avant-garde et traditionaliste, puisque pour son auteur la modernité dans la littérature latino-américaine est à chercher dans sa rencontre avec la culture africaine.
Illustration par : Adrian Pellegrini

Anguleux, aux lignes dépouillées telle figure de théorème, le bloc de l’usine à sucre San Lucio s’élevait au centre d’une large vallée bordée par une crête de collines bleues. Le vieil Usebio Cué avait vu pousser le champignon d’acier, de tôle et de ciment sur les ruines d’anciens moulins à sucre; il avait assisté, année après année, avec une sorte de frayeur admirative, aux conquêtes de l’espace effectuées par l’usine. Pour lui la canne à sucre n’avait aucun mystère. À peine surgissait-elle entre les grumeaux de terre noire, son développement se déroulait sans surprise. Le bonjour de la première feuille ; puis celui de la seconde. Les entre-nœuds qui se gonflent et s’allongent, laissant parfois un petit sillon pour l’«œil». La gratitude visible devant la pluie annoncée par le vol bas des urubus. La tête, qui s’éloignera un jour sur le pommeau d’une selle. Du limon à la sève il y a un enchaînement parfait. Mais, la coupe une fois faite, le fil se brise sous l’arc de la romaine. Le feu parle: « Pour chaque lot de cent arrobes de canne à sucre que le cultivateur remettra à la compagnie, il recevra l’équivalent en monnaie officielle d’X arrobes de sucre cristallisé, selon la moyenne bimensuelle correspondant à la quinzaine durant laquelle on aura moulu les cannes qu’on liquide...» La locomotive tire des milliers de sacs remplis de petits cristaux rouges qui ont encore le goût de terre, de sabots et de grossiers jurons. La raffinerie étrangère les rendra, pâles, sans vie, après une traversée sur des océans décolorés. De la discipline du soleil à celle des manomètres.

De l’attelage des bœufs  têtus, qui comprennent la voix humaine, à la machine éperonnée par les becs des burettes. Comme tant d’autres, Usebio Cué était esclave de l’usine. Sa petite propriété ne connaissait plus désormais d’autre culture que celle de la «cristalline». Et malgré le travail intensif des domaines voisins, la production de la contrée tout entière suffisait à peine à rassasier les appétits de la centrale San Lucio, dont les cheminées et les sirènes exerçaient, au temps de la récolte, une dictature tyrannique. Les battements de ses pistons — pistons haletants, fondus dans des pays fleurant bon l’arbre de Noël — pouvaient altérer à leur guise le rythme vital des hommes, des bêtes et des plantes, en lui imprimant des trépidations frénétiques ou en l’immobilisant parfois cruellement... Autour d’un vaste batey quadrangulaire, un hameau extravagant abritait les ouvriers et les cadres de l’usine. Il y avait de longs hangars à la toiture rouge, en tôle ondulée et aux murs chaulés, destinés aux manœuvres. Plusieurs résidences bourgeoises exhibaient à qui mieux des colonnettes catalanes et des balustres en pâte de guimauve. La pharmacie de don Matías, où s’alignaient d’anachroniques globes de verre remplis d’eau colorée, était couronnée par une publicité reproduisant une photo d’un goût provincial, rehaussée par la silhouette de trois canons de l’époque coloniale et d’une cage dans laquelle languissait un singe galeux. Plus loin, souriantes et proprettes comme les élèves d’un collège yankee, s’alignaient quelques maisonnettes aux pièces numérotées et aux cloisons en carton, envoyées de La Havane la semaine précédente et qui seraient occupées par les chimistes et les employés de l’administration. Il ne manquait ni un ridicule clocher semi-gothique, en pierres de taille factices, ni la gloriette en ciment couverte d’inscriptions obscènes et de dessins phalliques tracés au crayon par les enfants qui, après avoir chanté l’hymne, hurlaient en sortant de l’école publique: « La boule du monde est tombée dans la mer; — ni ton père ni ta mère n’ont pu la sauver...» Une rue un peu éloignée cachait les huttes occupées habituellement par des femmes venues tous les ans « faire la récolte de la canne». Et de loin en loin se dressaient encore de grandes bâtisses, d’ancienne construction, avec leurs larges arcades garnies de persiennes, des piliers de quatre mètres et un toit à triple couche de tuiles créoles, ondulées et couvertes de mousse. Il y avait aussi deux ou trois rues toutes droites, presque inhabitées, qui défiaient les palmeraies, avec leurs trottoirs fissurés et leurs petits arbres taillés en boule. Plusieurs voies ferrées étroites, qui partaient de l’entrée de l’usine, se perdaient au loin dans la verdure. Un terrain de base-ball, fief de l’équipe locale, montrait son tracé euclidien, envahi par les guizazos. Un soulier enfoncé dans le home. Les romaines sectionnaient l’azur, semblables à de grands damiers vides. Mille isolateurs de porcelaine luisaient sur les bras des poteaux télégraphiques. Des transbordeurs, des disques, des aiguilles et des manches à eau présentaient les armes, au bord des avenues des plantations de cannes. Le ballast des voies était fait de feuilles coupantes, sèches et déchiquetées. Sillonnant des champs de cannes, une locomotive crachait des bouffées de fumée... Quelque part existait encore, fendue et abandonnée, la cloche qui avait servi autrefois à appeler les esclaves.

Après plusieurs mois de calme — calme de haute mer sans brise—, à la fin d’un automne calciné par des tourbillons de poussière et d’averses tièdes, une brusque activité se répandait dans les campagnes à la veille de la nuit de Noël. Les trains étaient chargés de caisses, de pièces constellées d’écrous, de tambours de fer.

Alejo Carpentier

Ékoué-Yamba-Ó

suivi de « Lettre des Antilles »

Traduction de René L.-F. Durand

232 pages

15 x 22,5 cm

ISBN 978-2-35654-078-2