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 À un demi-siècle de Cent ans de solitude
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
Cent ans de solitude propose une lecture métaphorique de l'histoire en Amérique.
Illustration par : Rafael Zarza

Les lettres hispaniques commémorent avec justice le cinquantième anniversaire de la publication de Cent ans de solitude. L’alors jeune journaliste Gabriel García Márquez avait écrit à cette époque d'autres textes narratifs. Mais le succès soudain, immédiat et fulgurant de Cent ansl'a surpris autant que ses éditeurs. Les réimpressions se sont succédées à un rythme impressionnant. Macondo, un lieu mythique, est devenu une référence familière, même pour ceux qui n'avaient pas lu le roman.

 

Certains l'associent à la notion du sous-développement. Comme ceci arrive habituellement avec des phénomènes d'une telle ampleur, plusieurs facteurs sont intervenus dans un tel événement retentissant. Un auteur ayant des griffes qui renouvelait les codes littéraires était apparu. D'autres, ses semblables dans l'histoire littéraire, ont dû passer par un chemin plein d'obstacles. Le contexte historique favorisait l'accueil surprenant.

 

L’empire étendait son pouvoir à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. La guerre froide s'est déclenchée et le processus de décolonisation s'est accéléré. L’horreur avait été tel que les couches moyennes qui constituaient une partie importante du potentiel public lecteur aspiraient à un monde de paix, se distanciaient du cercle fermé de leur environnement immédiat et regardaient vers d'autres horizons. Le monde était devenu plus petit et, pourtant, il contenait beaucoup de territoires encore inexplorés. La littérature européenne, qui avait marqué des points de repère pendant plusieurs siècles, montrait des signes de fatigue. C'était l’étape de la montée des voyages sous-marins et de la découverte de témoignages des civilisations perdues.

 

L'intérêt pour l'Amérique Latine commençait à se renouveler.

 

Dans ces circonstances, de ce côté de la planète, l'insolite s'est produit. Une poignée de guérilleros, armés de leurs propres ressources, renversait une dictature soutenue par une armée professionnelle et appuyée par le Gouvernement des États-Unis. Au milieu des festivités de la nouvelle année, la nouvelle a parcouru le monde. L'insolite était devenu une réalité possible. Le triomphe de la Révolution Cubaine et la pensée rénovatrice, étrangère aux pressions dogmatiques qui naissait depuis l'île, ont été de facteurs décisifs, pour ne pas en douter, pour un changement d’époque.

 

Dans ce contexte, Cent ans de solitude propose une lecture métaphorique de l'histoire en Amérique. Il n'est pas nécessaire de chercher dans le roman un compte rendu documenté, adhérant à l'ordre sévère des calendriers. Isolée dans un site inaccessible, Macondo est une synthèse poétique du drame qui a traversé la Colombie, mais qui concerne également toute l'Amérique. Au début, il y avait l'utopie. Le fondateur, José Arcadio Buendia - le sens de son nom est plein de sens - marche avec ses disciples, ouvrant des sentiers dans la jungle jusqu’à l'endroit où le village devait s’établir. Il a distribué les maisons de sorte que chacun ait des conditions égales, les avantages du soleil et de la brise. Les gitans sont arrivés, porteurs d'une sagesse ancienne. José Arcadio Buendia a abandonné ses fonctions. En marge du temps historique, il s’est laissé tenter par l'alchimie et par la recherche de la pierre philosophale. On percevait des étincelles dans l'histoire de l'Amérique, des signes déconnectés manquant de sens : un galion espagnol inexplicablement cloué en pleine terre ou un vague souvenir des attaques du pirate Francis Drake. Avec la guerre interminable entre les libéraux et les conservateurs, le temps réel éclate dans le temps mythique. García Márquez a vécu la renaissance de ce combat quand il a assisté à l'assassinat, à Bogota, en plein jour et en pleine rue, du leader Jorge Eliécer Gaitán. En ces jours on ne le savait pas, mais dirigé par d'autres raisons, Fidel Castro étai là aussi. Le crime a déclenché l'insurrection dans la capitale de la Colombie, avec son solde de mort et de destruction. Les combats sont revenus, alors que les politiciens libéraux négociaient des espaces de pouvoir avec le gouvernement. En faisant un bond en arrière dans le temps, les entreprises bananières étasuniennes étaient entrées dans Macondo. Malgré l'intérêt de ces questions, le succès de García Márquez se doit à sa capacité de narrer. Dès la première phrase – le classique aimant – les événements se succèdent sans laisser un instant de répit au lecteur. Le grand et le petit s’intercalent avec un rang similaire. L'histoire majeure se déroule presque toujours en arrière-plan. Son porteur est le colonel Aureliano Buendia, fils du fondateur de la lignée. Mais les faits se reflètent dans la subtile transformation des valeurs qui marquent la continuité d'une famille et d'un peuple, ainsi que l'usure d'une mémoire diluée dans la poussière, dans la perte du sens des objets, survivant à peine dans la lucidité implacable d'Ursula, la centenaire et aveugle.

 

Dans son obsession hors de propos pour l'alchimie et la pierre philosophale, José Arcadio Buendia cherchait à atteindre la connaissance. Puis vint la tentation du progrès. Avec le chemin de fer, la bananeraie est entrée avec toutes ses séquelles.

 

Chaque œuvre littéraire est faite à partir d'une tradition bien assimilée, car rien n'est construit sur quoi que ce soit.

 

Gabriel García Márquez assimile la nôtre avec création, depuis cette narrative de la terre, source d'une poétique de l'immense espace de notre Amérique, avec ses pampas et ses forêts. Dans la Comala de Juan Rulfo, il a rencontré un autre espace mythique. Il ne méconnaissait pas la confrontation entre civilisation et barbarie, ouverte par le classique Facundo de Simon. Il connaissait la coexistence de différentes époques historiques chez Carpentier.

 

Avec tant de sources nutritionnelles et avec son expérience de la vie, une poétique singulière a grandi, traversée par les grands thèmes universels du temps et l'espace dans lequel nous vivons, de la solitude et de l'idée de la mort qui nous accompagnent. Dans ce dialogue entre le local et l'universel, avec l'expertise d'un narrateur possédant les arts de la séduction, García Márquez a imposé à tous les lecteurs la reconnaissance d'une réalité, loin de l'homogénéisation progressive du monde.