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À propos d'une exposition de photographie
Par Jorge Luis Rodríguez Aguilar Traduit par Alain de Cullant
La photographie doit nous raconter une histoire, révéler un message, être en mesure de captiver et de motiver la réflexion.

La photographie, dans tous ses styles et ses façons, nous permet toujours de voyager. Elle nous emmène à un moment, à un espace, elle nous encourage à regarder en chacun de nous un souvenir similaire, dans le cadre de ce processus sémiotique qu'elle construit ; elle nous fait comparer la réalité et projette, à travers nous, des dizaines de réactions émotionnelles qui se traduisent, en grande mesure, comme des éléments valorisants de ce que nous percevons. Nous pouvons les accepter ou non, ils peuvent nous plaire ou non, les aimer en plus ou moins grande mesure. Ce que nous ne pouvons nier, c'est que chacun d'eux est une fenêtre ouverte au désir le plus intime de rêver.

Construire une photographie n'est pas difficile, cependant, enseigner la façon de le faire devient beaucoup plus complexe. Pourquoi « construire » et non réaliser ? En général, toutes les personnes sont formées pour prendre une bonne photo. Pour ce faire, il convient seulement d'être au bon endroit et au bon endroit et que soient rassemblés certains éléments tels qu'un éclairage correct, une situation / scène / objet photographique étant pittoresque, drôle, de haute valeur historique, idéologique ou irremplaçable, cadrer et déclencher… ! Nous avons une photo digne de montrer, d’offrir, de commercialiser et de nous sentir bénie avec la grâce de Sainte Véronique, patronne et protectrice des photographes.

Une bonne photographie est immédiatement découverte ; on le sent. À de très rares exceptions près, le bon sens n'échoue pas. Le bon découvre un sourire, un étonnement, une arche de sourcils et même une réaction explosive, mais cela ne nous laisse pas insensibles. Aujourd'hui, grâce aux progrès technologiques, le fait photographique s'est démocratisé comme jamais auparavant ; probablement beaucoup plus qu'il y a cinquante ans. À l'heure actuelle, toute personne ayant un appareil numérique, non pas un appareil photo comme on le comprend normalement, mais un téléphone cellulaire, une tablette, un ordinateur portable ou tout autre appareil de ce type, peut enregistrer ce qui se passe et garder, comme dans un journal, chacun des moments qui marquent sa vie. Il n'avait pas besoin d'avoir de grandes prétentions pour le faire, juste l’envie de garder ce moment pour s’en souvenir. Cela, en soi, est également faire de la photographie.

Pendant longtemps on a considéré que ce genre visuel appartenait à une certaine élite qui, plus que tout, dominait une technique car le concept est venu plus tard. Prendre une photo durait la même chose que maintenant : un instant ; c'est un fait tout à fait éphémère. Mais le processus final pour l’avoir entre les mains et le percevoir tel qu'il est, avait un autre tempo et exigeait beaucoup plus de connaissances, car révéler la photo était une véritable alchimie pouvant être compliquée dans les mains de tout jeune inexpérimenté. Au lieu de cela, à l'heure actuelle, personne ne s'en soucie plus, parce que l'immédiat a fini par oublier une partie de l'histoire et a accéléré le processus de production, de distribution et de consommation à des niveaux impensables. Rien de tout cela, pourtant, ne détermine la qualité.

À l'exception des personnes ayant un statut professionnel particulier, la construction d'une photographie reste un processus instinctif. Personne n'essaie de philosopher ou d'analyser une situation à l'extrême avant de déclencher : « je veux que cela sorte et ceci aussi.  Oh, et attention que ce n'est pas juste ici … » Rien de tout ça : une photo ne se fait pas ainsi. C'est un acte réflexe, mécanique et connaturel, assimilé par le temps, l'exercice constant et parce que la photographie n'est pas une chose étrange pour nous. Nous organisons toujours, nous manipulons toujours la composition, nous cherchons toujours ou nous voulons que cette photo soit bien et qu’elle nous parle…

Une bonne photo nous communique toujours quelque chose. Eh bien, un mauvais aussi : que celui qui l'a pris ne sait toujours pas comment le faire. Jour après jour, à partir de nos expériences, situations, circonstances émotionnelles... nous remplissons cet arsenal d'outils qui nous définit et, peu à peu, forme aussi notre goût, qui est un élément important pour construire et valoriser n'importe quelle image. Construire une photographie nécessite des connaissances, qui se consolident au fil du temps, d’une expérience pratique, car la personne qui ne prend pas de photos ne peut pas prétendre être photographe et, enfin, ce dont chaque artiste a besoin est un pourcentage très particulier de génie.

La qualité d'une photo passe par un processus allant de l'empirique et du fortuit au très pensé ou, comme dirait Roland Barthes : le manipulé. De eidos ou la forme pensée à la morphé ou la forme réalisée. Nous ne pouvons pas oublier que la photographie a été le plus à la traîne des arts, parce que beaucoup ont refusé de la considérer de cette façon et nié comme quelque chose de technique, qu'elle était réalisée par un dispositif et qu'il était le résultat du hasard. Heureusement, le temps et la permanence ont réussi à bannir cette position négationniste, bien que certains résistent  encore.

La photographie est un art ; c'est un genre qui tente de subvertir la réalité et de capter l'impossible. Pour moi, ce n'est pas un simple fait, mais quelque chose qui me préoccupe et les raisons sont diverses. Enseigner comment construire une photo fait-il de vous un artiste ? Connaître la technique photographique est-ce une garantie de quelque chose ? Une construction empirique a-t-elle encore une valeur artistique ? Jusqu'où une « école » forme-t-elle un véritable artiste de l’objectif ?

Bien qu’ils soient relativement jeunes, la ville a accueilli des projets qui stimulent la production photographique. Ce phénomène, impensable il y a vingt ans, a déjà quelques espaces de référence, qui commencent à former un fil dans l'histoire unique de la pédagogie de ce domaine dans notre pays. Je dis singulier parce que, incroyablement, à ce jour, la formation des photographes et la spécialisation dans les écoles d'art n'ont pas été officiellement établis, une chose qui n'est pas seulement une revendication de temps, mais qui est préoccupante. Il y a ceux qui pensent que c'est nécessaire, alors que d'autres… En l'absence d'accord, l'initiative privée a pris les devants. Les quelques écoles de photographie ont cherché à entrer dans un domaine de connaissances dans lequel il y a un besoin. Chacun de ces espaces a une façon unique d'aborder le phénomène. À mon avis, ils demeurent encore dans l'aspect le plus technique. Sans démériter leur travail, on pourrait dire qu'ils essaient de « diplômer des photographes », car la formation d'un véritable artiste nécessite d'autres chemins.

L'atteindre n'est pas quelque chose aussi facile à réaliser que l’on pense. D'abord, parce que cela dépend beaucoup de ce qui est enseigné, du plan formateur qui est poursuivi et de ce qu’on prétend « diplômer ». Ceci n'est pas clair, bon… Un autre facteur déterminant est qui l'enseigne, car n’importe qui ne peut pas transmettre ce type de connaissance. Souvent, un bon créateur ne parvient pas à communiquer verbalement ce qui est censé faire partie de l'acquis spécialisé nécessaire ou, simplement, ne sait pas comment motiver, provoquer ou éveiller un certain potentiel chez un étudiant. Cela est inévitablement lié à la méthodologie utilisée, qui est essentielle et, enfin, pour moi, l’étudiant est le plus important. Il faut tenir compte de ses capacités intellectuelles, de ses motivations, de son pouvoir d'émerveillement, de savoir s'interroger et de voir, à long terme, ce qu'ils ont l'intention de faire et comment ils se voient dans cette profession.

Une autre chose se passe, qui attente en grande mesure contre la qualité de ce diplômé, c’est comprendre que les processus de formation spécialisés de l'art font partie d'un système. On peut peut-être « fabriquer » un faiseur de photo, de regard, en trois mois ou un an, mais un véritable artiste, dont le moyen d'expression est l'image photographique, nécessite un temps de vie, de production et de choc constant avec le phénomène. On a besoin de connaître ses antécédents, de construire une ligne discursive, une façon de dire effective depuis l’essai, depuis le discours conceptuel et depuis la projection de son œuvre dans des espaces de légitimité, ainsi que d'explorer de nouvelles façons de représenter au-delà de la photo imprimée, qui n'est pas la seule option valide et qui reste si commun à trouver.

Il y a une rivalité non déclarée sur la pédagogie photographique, nuancée dans le comment et le pourquoi de chacune des parties impliquées dans le processus. Les écoles, cours ou ateliers peuplant aujourd'hui l'espace privé national, tentant de rompre l'immobilité de l'«enseignement» de la photographie à Cuba, ont trouvé de nombreux prétextes pour reposer la louable de leurs efforts. Je ne pondère pas une forme sur une autre, mais attention : les espaces apparaissent car ils sont vus sûrement comme un négoce lucratif, qui ternit le travail des autres.

Un moyen devenu si démocratique, a vu croître et se développer un bon nombre de passionnés qui, depuis ces écoles ou dans le cadre de certains projets culturels - j'ose mentionner « Lente Artistico » liant l'exercice photographique avec l'agréable et instructif que résulte la découverte de la ville accompagné de spécialistes du Bureau du Patrimoine Culturel -, d’espaces de promotion et de concours sur certains aspects et sujets, mettant en valeur la production photographique. Il convient donc de noter les expositions des résultats finaux de ces ateliers et de la socialisation/interaction qui y est provoquée. Ainsi que, pourquoi pas, la présence croissante qu'ils ont dans les réseaux sociaux qui, si ce n'est l'espace idéal, est au moins le plus approprié.

En ce sens, il convient de souligner la plus récente exposition de la Casa del Fotógrafo - l’ancienne Académie - Cabrales del Valle, un vrai thermomètre qui nous permet de mesurer le niveau d'impact de ce genre et la qualité de ce qui ne peut être fait qu'avec l’engagement et la méthodologie appropriée. J'insiste sur le fait que personne ne possède une méthodologie supérieure ou meilleure, mais que celle-ci, pour être adéquat, doit remplir ses objectifs et être optimal, comme l'a dit Gombrich, depuis la relation fonction/norme/valeur, ce qui la rend sans aucun doute effective.

Avec « I love Habana », exposée actuellement dans la galerie La Moderna de Centro Habana, les résultats des ateliers de la Casa del Fotógrafo sont évidents, avec des pièces telles que Caminando junto al Apóstol (2019) et Cuba sí, coño (2019) d'Alejandro Hernández Barnet, rappelant le photoreportage le plus épique, avec El piano de Maria Zaima Alfonso Kijek (2018), de nature très abstraite, mais très symbolique dans son message, montrant un excellent duo communicatif. Deux autres, remarquables dans leur conception, parce qu'elles améliorent la subjectivité de l'angle qu'ils utilisent et la lumière pour nuancer les contrastes depuis les tons moyens qu’il y a dans la photographie - dans l'une l’edifice : la Cité des Sports ; dans l'autre, un joueur d'échecs -, c’est En el anochecer (2019) de Yadira Collado Bello et Chess Time (2019) de Yailén Ruz Vélasquez.

Chacun, à sa manière, nous permet de reconnaître une profondeur objective dans la perspective sociale de notre Havane. Ils nous montrent un parcours dans les espaces les plus emblématiques de la ville, ce qui peut être, d’une certaine façon, contre-productif car cela oblige à répéter les mêmes sujets de toujours : le Malecón, ses pêcheurs, le vieil homme écarté, l’ancien travaillant, qui a problèmes psychologiques ou physiques, les enfants jouant dans la rue ou les détails d'une ruine de ce qui a pu être n'importe quel bâtiment remarquable. Cependant, il y a des pièces qui améliorent leur valeur en montrant un jeu de contrastes visuels très bien réalisé, avec leurs propres thèmes, assumés non pas depuis l’effectivité, mais depuis la solution bien pensée qui est proposée comme dialogue, car la photographie doit nous raconter une histoire, doit révéler un message qui, bien que beaucoup le déclarent polysémique, doit être en mesure de captiver et de motiver la réflexion. La photo vide, celle d’un objet ou immortalisant un moment, ne dit rien.

Un élément qui pèse encore et n'est pas unique à cette exposition, est la préparation, qui ne nous permet pas de voir clairement une ligne conceptuelle ou pourquoi recourir uniquement à la photographie imprimée, sans valoriser l'efficacité et l’opportun comme une ressource formelle appuyant et renforçant une idée, depuis d'autres opérations telles que l'installation photo, la projection, la vidéo, photo volée, non encadrée… Mais ces observations, pour ne pas vouloir critiquer une méthodologie, coïncident avec les arguments initialement avancés, qui soulignent la nécessité de repenser certaines conditions générales du processus formateur non systémique de la photographie, au moins , dans la ville.

Beaucoup voient le processus différemment et peuvent même ne pas être d'accord avec moi ; ceci fait partie de la dialectique et du débat que je défends. Il est opportun et nécessaire de continuer à élargir les espaces académiques pour la photographie, non seulement à La Havane, mais aussi dans le reste du pays. On ne gagne rien en fermant et en interdisant. L'art, dont la photographie fait inévitablement partie, est une manifestation ouverte, que nous avons tous à l'intérieur, qui jaillit de l'âme et ne peut être arrêtée. Plus d'espaces sont nécessaires pour le dialogue et la création. Les initiatives privées l’ont démontré ; pensons-y.