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À propos d'un Festival
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
La signification du Festival du Nouveau Cinéma dépasse de loin l'importance de son indiscutable impact local, Il s'inscrit dans un processus complexe de portée latino-américaine.
Illustration par : Adrian Pellegrini

Bientôt il fêtera son 40e anniversaire. Tout au long de cette période il a donné la couleur, l'animation et la vie à notre environnement culturel durant ce mois de décembre attendu, quand l'année arrive à sa fin. Avec l'invasion d'une filmographie riche et variée, l'attente se pose autour de la remise des prix coraux. Mais la signification du Festival du Nouveau Cinéma dépasse de loin l'importance de son indiscutable impact local. Il s'inscrit dans un processus complexe de portée latino-américaine.

Il comprend les rêves des artistes qui ont émergé au milieu du siècle dernier, la nécessité de conquérir un espace de visibilité pour la voix et l'image de notre Amérique afin de promouvoir le développement des authentiques cinématographies nationales. Depuis la Cuba révolutionnaire, un projet alternatif, rénovateur et anti-hégémonique pouvait s’articuler.

Avant, le Mexique et l'Argentine avaient réussi à stabiliser une production cinématographique qui arrivait dans nos salles à travers des circuits secondaires. Le premier niveau répondait au monopole des sociétés de distribution nord-américaines. Cependant il y avait un spectateur potentiel, de racine populaire, qui réclamait un cinéma parlé en espagnol.

Pour satisfaire ces goûts, le Mexique et l'Argentine offraient une production commerciale échappant à l'approche des conflits essentiels de notre réalité, offrait un temps de divertissement et popularisait des interprètes de racines indubitables. Je me souviens encore de l'agitation provoquée par la visite de l'acteur Jorge Negrete à La Havane. À cette époque, nous ne savions rien sur le Brésil, ce géant, si proche de la musique et du cinéma, introduit aussi maintenant dans nos foyers à travers le feuilleton, son expression la plus consumériste.

Marginalisés par les grands circuits de distribution, privés, par conséquent, du puissant afflux de propagande transnationale, les cinéastes latino-américains ont traversé les dures conséquences des dictatures imposées sur le sous-continent. Ils connaissaient, dans de nombreux cas, l'exil et la persécution. Dans la mesure de ses possibilités, Cuba offrait un soutien pour que ses voix et ses images ne disparaissent pas complètement. Le Festival a offert un environnement propice à la rencontre, la diffusion et la reconnaissance des spectateurs. La récente convocation havanaise offrait un panorama parcourant tous les pays d'Amérique Latine.

La conception d'un projet alternatif et renouvelé nécessitait une perspective de développement. Poussés par le talent et la vocation, de nombreux cinéastes se sont formés dans l'exercice d'une pratique concrète. À Cuba, Tomás Gutiérrez Alea et Julio García Espinosa sont passés par la cité romaine du cinéma. Là, ils ont incorporé les enseignements de la cinématographie italienne d'après-guerre, prestigieuse grâce au souffle transformateur du néoréalisme.

Quand la Révolution a triomphé, l’ICAIC (Institut Cubain de l’Art et de l’Industrie Cinématographique) nouvellement créé a dû répondre aux exigences de l'immédiateté. Nous avons dû recourir à différentes styles de formation. Certains ont pris des années pour prendre la direction d'un film. Pour ouvrir le pas aux nouvelles générations d'un Tiers Monde qui luttait pour se libérer d'un héritage néocolonial, l'école de San Antonio de Los Baños est née. Ses diplômés laissant déjà des œuvres.

Dans la courte période de 40 ans, le monde a traversé des changements extrêmement ambitieux. L'un d'eux répond à la présence accrue de l'audiovisuel grâce à l'introduction de nouvelles technologies de communication. Les images entrent dans nos foyers et nous donnent un plaisir solitaire, accommodé à la loi du moindre effort, ouvert à la consommation de la banalité qui nous engourdit car on ne pense plus. Notre mode de vie se modifie. Partout, les salles de cinéma diminuent. Dans la direction opposée, la magie de la salle obscure rend le spectateur comme un participant actif dans un plaisir partagé, tant dans les silences de la concentration maximale, que dans les rumeurs de désaccord et dans le murmure de l'approbation. Il rompt les routines et incite à l'éveil de l'esprit critique. Malgré les limitations imposées par les avatars économiques et la lutte de la vie quotidienne, pour les Cubains, le festival de décembre, parfois hivernal et lumineux, continue d'offrir la possibilité de grandir dans la densité de nos vies spirituelles, de nous ouvrir vers des horizons plus larges, de contribuer depuis le sentiment et la pensée critique au tissu d'une culture qui nourrit et encourage.

Face à l'assaut d'une puissance hégémonique, propriétaire de ressources sophistiquées pour manipuler les consciences, il faut apprendre à nager contre le courant, comme les truites. À Cuba, rompant les schémas, une poignée de guérilleros défait une armée professionnelle soubattue par l'empire. Cela semblait alors inconcevable. La victoire a ouvert le canal à l'espoir, cette force puissante faisant bouger les montagnes. Donner corps et visibilité à un cinéma latino-américain était le rêve de quelques-uns. Cependant, il est là, multiple et visible, immergé depuis différents points de vue dans les conflits de l'époque. Dans ce contexte, la femme, si marginalisée dans ce milieu, a conquis une voix et une présence. La clé du succès est la capacité à concevoir, en prenant en compte le battement de l'histoire, les stratégies les plus appropriées.